PREMIERE PARTIE, CHAPITRE IX ^O
parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien dlmmain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'Etat, parce qu'il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'Etat, tandis que moi je veux l'abolition de l'Etat, — l'extirpation radicale de ce principe de lautorité et de la tutelle de l'Etat, qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu'à ce jour asservis, opprimés, exploités et dépravés. Je veux l'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voulant l'abolition de l'Etat, je veux l'abolition de la propriété individuellement héréditaire, qui n'est qu'une institution de l'Etat, une conséquence même du principe de l'Etat. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste.
La majorité, après un débat très vif, où Bakounine avait été combattu entre autres par Chaudey, Fribourg, et Ladendorf, rejeta le projet de résolution présenté par les socialistes '.
Dans la séance du lendemain fut discutée la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et ce fut l'occasion pour Bakounine d'aftîrmer nettement sa philosophie : « Qui veut Dieu, dit il, veut l'esclavage des hommes. Dieu et l'indignité de l'homme, ou bien la liberté de l'homme et l'annulation du fantôme divin. Voilà le dilemme, il n'est point de milieu ; choisissons. »
Le 20, la minorité du Congrès annonça qu'elle se séparait de la Ligue, et donna lecture de la déclaration suivante :
« Considérant que la majorité des membres du Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté s'est passionnément et explicitement prononcée contre Y égalisation économique et sociale des classes et des individus, et que tout programme et toute action politique qui n'ont point pour but la réalisation de ce principe ne sauraient être acceptés par des démocrates socialistes, c'est-à-dire par des amis consciencieux et logiques de la paix et de la liberté, les soussignés croient de leur devoir de se séparer de la Ligue. »
Parmi les signataires de cette déclaration, au nombre de dix-huit, se trouvaient Elisée Reclus, Aristide Rey, Charles Keller, Victor Jaclard,
1. Le Congrès des Sociétés ouvrières allemandes {deutsche Arheitercereine). réuni à Nuiiiinlicrg le '6 scjplembre sous la présidence de Hebel, et le Conférés du Parti allemand du peuple (t^'((/.«c/K' Vulkt^partei), réuni à Stuttgart le l'J seplemhre, venaient l'un et l'autre de donner leur adtiésion au prof,'ramme de l'Internationale. Eccarius avait assisté au Congrès de Nuremberg comme représentant du Ctmseil général de llnternationale, et d'une lettre adressée par Karl Marx i\ Scliweilzer le i;3ocl(tbre 18G8 il résulte ([u'aux yeux de Marx le mouvement de classe du prolétariat all(Mnand était exclusivement représenté par hîs Sociétés ouvrières du Com^rès de Nuremberg et par la Volkaparlri saxonne^ (Fr. Melirini,', (icscitirlilc dcr dniisc/icii Sozialdeuioknitie, 2' éd., t. ni, p. i),']?). Le Congrès de Nuremberg et le Congrès de Stuttgart avaient l'un et l'autre; envoyé des délégués au Congrès de la paix de Herne : or ces délégués alleuïands votèreiiL (tcec la majorilé contre la proposition de la minorité socialiste. — Dans le Mniinire île la Fédération jurastiicmn', p. ;iS, par un lapsus, j'avais écrit o le Congres d'Kisenacb » pour u le Congrès de Nun'mliiTg o. i-n me trompant d'un an ; un pamplilétaire allemand, à ce propos, m'a récemment accu.^é i\v mauvaise foi : ce sont aménités aux(iuelles les écrivains d'une certaine colerio nous ont habitués.
76 l'inteknatio.vai.k
Albert Iticliard, Michel Bakounine, Nicolas Joukovsky, Valérien Mroczkowski. Zaf^orski, (liiiscppc Fanclli, Savcrio Friscia, Alberto 'iucci.
La iiiinoi ilé dissidenle créa aussitôt une nouvelle orfçanisation, sous le nom (Y Allidiice interridlionole de la déinocrdlie socialiste, avec un programme que je reproduirai plus loin (au chapitre IV de la Deuxième Partie), (k-tte Alliance se donna un règlement par lequel elle " se constituait en une branche de l'Association internationale des travailleurs, dont elle acceptait tous les statuts généraux » ; les membres fondateurs devaient désigner provisoirement un Bureau central, résidant à Genève ; dans chaijue pays, il devait y avoir un Bureau national, reliant entre eux les groupes locaux de ce pays, et correspondant avec le Bureau central ; au Congrès annuel de l'Association internationale des travailleurs, la délégation de l'Alliance de la démocratie socialiste, comme branche de l'Association internationale des travailleurs, devait tenir ses séances dans un local séparé. Le Bureau central provisoire de l'Alliance lut composé de Bakounine, J.-Ph. Becker, Brosset, Duval, Guétat, Perron etZagorski, tous membres de l'internationale. J.-Ph. Becker lut chargé d'écrire au Conseil général, à Londres, pour demander l'admission en bloc de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste dans l'Association internationale des travailleurs.
Je compléterai ce chapitre en donnant quelques détails qui feront comprendre les raisons de l'action tentée, pendant toute une année, par Bakounine et ses amis, au sein de la Ligue de la paix et de la liberté. Je laisserai parler Bakounine lui-même; il a raconté ces choses, en 1873, dans un petit livre écrit en langue russe \ qui s'appelle : Développement historique de l'Internationale {IstoritcUeskoé razvitié Internalsionald), au chapitre intitulé L'Alliance internationale des révolutionnaires socialistes (Internatsionalnyi Soïoiiz sotsialnykh revolutsionérof), p. 3oi - :
En 1864, pendant son séjour en Italie, Bakounine, avec quelquesuns de ses amis italiens, Ibi-nia une alliance (soïouz ') intime, principalement comme moyen de combattre l'Alliance républicaine qu'avait fondée peu auparavant Mazzini * avec une tendance théolo-
1 . C'est le second d'une série de trois petits volumes imprimés, les deux premiers à Zuricli, le troisième à Londres, par un groupe de révolutionnaires russes sous le litre général d' « Editions du parti socialiste révolutionnaire 0 (Izdanié sotsinlnorevoiutsionnoï piiriii). Les deux autres sont intitulés, le premier : Autoritarimne et Anarchie {(,osi)udarstve)iti<>st i Anarchia] ; il a été écrit par Bakounine ; le troisième : L'Anarchie selon Proudhon {Anarchia po Proudonouj; c'est moi qui l'avais écrit, en français naturellement, et il avait été traduit en russe par B Zaïtsef. Quant au Déceloppement historique de l'internationale, c'est un recueil d'articles extraits de VEgaliie de Genève, du Progrès de Locle. de la Liberté de Bruxelles, avec trois courtes notices liistoriques : 1° sur la fondation et le développement de l'Intcrnationalft dans la Suisse française, de t86o à 1869 (extraits traduits du Mémoire de la Fédéralion j urassienne) ; 2" sur la fondation et le développement de l'Internationale en Belgique (d'après des notes fournies par moi) : 3" sur la fondation de l'Alliance de la démocratie socialiste (notice écrite par Bakounine).
2. Les pages dont je donne ci-après la traduction passèrent inaperçues au moment de leur publication, et restèrent ensuite enfouies et ignorées dans ce petit livre russe devenu aujourd'hui presque introuvable. Elles n'avaient, jamais été traduites en français, et j'en ai pris connaissance pour la première fois à la fin de 1904.
3. Le mot soinuz peut se traduire indifféremment par alliance, par union, par ligue, par confédération. Il correspond au mot allemand Bund. et celui-ci se traduisait anciennement en français par ligue : on sait qu'autrefois la confédération des huit cantons suisses, en allemand Schweizer Hund, s'appelait en français les « cantons de la Ligue de la Haute-Allemagne >» (traité de 1432 entre le roi de France et les cantons suisses).
4. Ceci est inexact, comme l'a fait remarquer Nettlau : V Alleanza repubblicana universale de Mazzini ne fut fondée qu'en 18H6. L'organisation mazzinienne en 1864 s'appelait Falange ^acra.