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PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE X

Chez nous, la démocratie sociale n'est pas encore constituée en parti réellement indépendant, vivant de sa vie propre et assez fort pour réaliser par lui-même son programme. Dans la dernière campagne électorale, les socialistes, abordant pour la première fois la politique pratique, ont marché à l'aventure, et, trop faibles pour faire prévaloir lidée nouvelle, ont dû se résigner à emboîter le pas derrière l'un ou l'autre des vieux partis. Cette expérience fâcheuse nous a profité : les socialistes du Locle sont décidés à travailler à l'avenir en dehors de toute alliance avec un des anciens partis, et' à consacrer leurs efforts à l'organisation du parti démocratique et , social, à la propagande, à l'étude des questions théoriques, et aux tentatives pratiques de coopération . qui nous paraissent un des moyens les plus sûrs d'éveiller, chez ceux de nos concitoyens qui en sont susceptibles, des sympathies pour la réforme sociale.

Vous serez plus heureux dans l'expérience que vous tentez, nous l'espérons fermement. Les socialistes genevois sont assez forts et assez sûrs d'eux-mêmes pour pouvoir entreprendre la lutte sur le terrain cantonal et la mener à bien ; l'attitude admirable du prolétariat de Genève, lors de la dernière grève, a montré à la Suisse qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir, et que le socialisme, sortant de lapériode d'élaboi'ation, pouvait s'affirmer aujourd'hui avec une pleine conscience de soi et se présenter avec des formules positives et des solutions scientifiques. Vous marcherez courageusement au but, citoyens; les accusations absurdes n'auront pas le pouvoir de vous faire hésiter ; et quel que soit le résultat de cette première campagne, l'Europe révolutionnaire, qui aies yeux sur vous, vous saura gré d'avoir franchement arboré, au milieu des vieux partis qui se combattent en aveugles dans les ténèbres, le drapeau de la lumière, de la justice, le drapeau du socialisme mutuelliste.

Recevez nos traternelles salutations.

Au nom des démocrates socialistes loclois :

Le secrétaire, Le président de l'assemblée,

James Guillaume. Constant Meuron.

On remarquera que la Section du Locle, qui venait d'adhérer à l'unanimité aux résolutions du Congrès de Bruxelles sur la propriété collective, ,' se déclarait en même temps « socialiste mutuelliste ». Tel était l'état des esprits parmi nous, à ce moment, que nous n'apercevions aucune contradiction entre les deux choses. Nous demandions que les producteurs fussent mis en possession des intrumcnls de travail, ce qui impliquait une Iranslornialion de la propriété individuelle en propriété collective ; mais en même temps nous admettions le maintien de l'échange des produits au prix de revient, sur la base de la réciprocité.

Des séances fréquentes de groupes ou de comités, ou simplement des causeries anùcalcs, indépeadanunent des assemblées mensuelles de la Section, rapprochaient les uns des autres, au Locle, les socialistes uiilitants. Ils se réunissaient dans la maison du calé de M'"" veuve Frey (calé de la Pohte). Au premier étage de la maison, au-dessus du café, se Irouvait une grande salle réservée aux assemblées nombreuses et aux soirées lainilières: c'était le siège du « Cercle international », institution cpii se cnn tondait avec la Section elle-mêuie. Les réunions plus intimes avaient lieu dans une petite pièce au sous-sol, à côté de la cuisine ; cette pièce, qui servait «le salle à ujanger à la famille Frcy, s'appelait le « Caveau » : c'est là *[ue s'étaient tenues, au printemps de i8()8, les séances du comité électoral de la République démocratique et sociale ; c'est là «juc se réunissaient tous

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les comités, toutes les commissions, qui avaient à s'occuper des alTaires locales du parti socialiste ; et, dans la bourgeoisie prompte à s'apeurer, le (' Caveau )) avait la réputation d'un endroit où de dangereux conspirateurs tenaient d(!s conciliabules mystérieux.

Depuis que je connaissais le « père Meuron », comme nous l'appelions,

— c'est-à-dire depuis l'automne de 1864, — j'avais pris l'habitude d'aller tous les soirs passer quelques moments chez lui. De santé délicate malgré sa haute taille et sa carrure d'apparence athlétique, et souHrant souvent de rhumatismes, il se couchait aussitôt après avoir pris son « goûter », pendant les six ou huit mois de la mauvaise saison ; je m'asseyais près de son lit, dans le cabinet où il couchait, pendant que M"' Meuron travaillait à la table de la salle à manger, dont la porte restait ouverte, et nous causions, tantôt des faits de la journée, tantôt des choses d'autrefois, ou de questions philosophiques et sociales. M"'" Meurtm, une Bernoise née à Morat (aussi avait-elle gardé un peu d'accent allemand), était une petite femme frêle et nerveuse, d'un caractère sérieux, de manières simples, mais d'une grande distinction naturelle. Je l'accompagnais quelquefois dans ses promenades du côté du Verger (sur la route de la Chaux-de-Fonds), d'où nous rapj)ortions généralement des fleurs. Les soirs où il y avait réunion de l'Internationale, ou d'un comité, le pèreMeuronserhabillait, et nous descendions ensemble, lui s'appuyant sur mon bras, le raide sentier qui, du Crèt- Vaillant où se trouvait la petite maison au deuxième étage de laquelle il habitait (n° a/j, Chemin des Reçues), conduit au quartier du Marais et au café de M""" Frey; en hiver, quand il y avait de la neige durcie, il mettait à ses souliers des « grappes » pour ne pas glisser. Constant Meuron et son excellente femme, qui n'avaient pas eu d'enfants, me regardaient comme leur fils adoptif ; la bonne M""" Meuron veillait avec sollicitude sur ma santé, et ne manquait pas de me mettre autour du cou un « passe-montagne » quand elle trouvait la bise trop froide, ou de m'administrer elle-même pastilles et tisanes lorsque j'étais enrhumé et que je négligeais de me soigner.

Quelquefois le père Meuron recevait des visites, et alors nous passions gaîment la soirée à l'écouter faire des récits, et même des contes gaillards, car, en sa qualité d'ancien militaire '. il ne détestait pas les historiettes salées. « J'ai passé la soirée au Crêt-Vaiilant, — dit une de mes lettres,

— avec M"^'= Frey, de notre Caveau, et une dame de Berne. Le père Meurin était bien, et j'ai eu le plaisir de le revoir avec sa bonne gaîté d'autrefois. C'est moi qui fais les honneurs de la maison, quand il y a du monde: je suis allé à la cave chercher une bouteille de Neuchâtel, M'"*" Meuron a exhibé des noix et du raisin, et nous avons fait bombance. Le père Meuron, enfoncé dans son fauteuil, avec sa grande barbe blanche, sa calotte sur la tête, et l'air tout heureux, nous a conté force histoires de sa jeunesse : c'est son bonheur, et il les conte très bien, dans une langue des plus pittoresques. » (Lettre du 25 septembre 1868).

Une des premières institutions qu'avait fondées l'Internationale au Locle, c'était une Société de crédit mutuel (dès 1866). Les adhérents du Crédit mutuel versaient une cotisation dont le minimum était de cinquante centimes par mois; lacaisse consentait aux adhérents des prêts sans intérêt, dont le montant ne pouvait dépasser le chiffre de la somme déjà versée en cotisations par l'emprunteur, et des sommes également versées par ceux des adhérents qui s'ofl'raient à lui servir de garants. Outre ce service de prêts réciproques, qui avait son utilité lorsqu'il s'agissait d'avancer une petite somme à un camarade momentanément dans l'embarras, nous pensions que lorsque la caisse du Crédit mutuel contiendrait un millier de francs, cet argent pourrait servir de première mise de fonds pour l'établissement d'une Société coopérative de consommation. Constant Meuron était le président, toujours réélu, du Crédit mutuel ; le caissier était un brave garçon nommé

1 . Il s'était engagé, avant 1830. à la suite d'un coup de tête de jeunesse, dans la garde suisse du roi Ctiarles X.

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