‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 64 sur 314 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE X · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE X

François Dncret, jeune ouvrier pierriste, ^"audois, qui se trouvait parfois dans une détresse terrible quand il s'agissait de faire face aux échéances daniortissenient d'une lourde dette, résultat d'une entreprise comiuerciale malheureuse laite par lui lors du Tir fédéral de la Chaux-de-Fonds en i86i (il avait voulu installer une petite cantine, et cette tentative avait été un désastre); mais il serait mort de faim à côté de sa caisse sans avoir l'idée d'y puiser un sou pour ses besoins fjersonnels. C'est à l'occasion d'un de ces moments d'anffoisse par lesquels passait périodiquement l'infortuné Ducret, que j'appris à connaître le bon cœur de Frédéric Graisier. un jeune Genevois, le plus habile ouvrier graveur de l'endroit, et qui était entré dans rinternalionale, avec quelques camarades de son métier, au cours de l'année 1867. 11 ne m'avait pas été possible, cette fois-là, de venir personnellement en aide au débiteur en détresse ; et j'avais frappé inutilement à plusieurs portes, lorsque le soir Graisier, à qui j'avais parlé de la triste situation du pierriste, vint inopinément m'apporter la somme nécessaire ; je courus chez Ducret pour le tirer de peine, et grâce à l'intervention de notre excellent camarade le pauvre garçon put passer une nuit tranquille.

Les années précédentes, j'avais à différentes reprises organisé des soirées d'enseignement populaire. Dès le premier hiver que je passai au Locle (186/4-1 8(55). je lis, dans une salle du Collège, un cours du soir pour les jeunes apprentis, où j'esquissai de mon mieux un tableau de l'histoire universelle. Au moment de la publication du premier volume de VHistoire rf'^'rt />a>san, d'ErckmannChatrian, j'en i\A une lecture publique, en plusieurs soirées, également dans une salle du Collège, devant un nombreux auditoire de jeunes gens des deux sexes. Dans l'hiver de i86(i à i8(i-, je demandai et obtins la grande salle de l'hùtel-de-ville : à ma sollicitation, Coullery vint de la Chaux-de Fonds, une fois par semaine, pendant plusieurs semaines de suite, faire dans cette salle une série de leçons sur la physiologie et l'hygiène ; de mon cote, j'y fis une douzaine de leçons sur Ihisloire de la Révolution française. Dans l'automne de 1868, — c'était le dimanche 27 septembre, — deux anciens élèves de l'Ecole induslrielh; étant venus me faire visite, je les conduisis à notre Cercle international, et la nous ébau chAmes ensemble un projet de soirées familières d'instruction mutuelle, « comme celles de l'année précédente », dit ma lettre de ce jour (sur les soirées de 1867-1868, je n'ai pas de témoignage écrit, et j'ai oublié les détails). Mes anciens élèves, devenus mes amis, promirent d'amener le jeudi suivant quelques-uns de leurs camarades ; et le i*^"" octobre, dans une première réunion, qui eut lieu au Cercle international, nous arrêtâmes un programme pour des réunions hebdomadaires ; il s'agissait d'opposer à la propagande des cléricaux protestants et des anciens royalistes une propagande de libre pensée scientilique et de démocratie socialiste. Le jeudi 8 octobre, le sujet traité fut la Révolution de 1848; le i5 octobre, les races humaines ; le 212 octobre, l'origine des religions. Ces réunions d'instruction nuituelle continuèrent de la sorte tout l'hiver.

Un autre projet fui mis à l'élude au Loclc dans cet automne de i8()8, et reçut un commencement d exécution : celui de la création dune Société de consommation. Le dimanche i'3 septembre, un comité fut nommé ù cet efl'et ; des demandes de renseignements furent adressées aux sociétés (jui existaient déjà dans quelques localités voisines, Bienne, Sainte-Croix, etc. ; bientôt des règlements, des rapports, des bihuis nous furent envoyés, et nous les étudiâmes. Mais la création d'uTi magasin coopératif nous parut une eutrei)rise au-dessus de nos forces : nous n'avions pas le capital nécessaire ; et en outre nous pensâmes qu'une alVairo de ce genre rjsquerail d'absorber, sans grand profit pour la propagande des principes, l'activité d'une [)artie de nos militants ; d'ailleurs, nos idées étaient déjà arrêtées sur la non-ellicacilé de la coopération de consommation comme moyen d'émancipation du prolétariat'. Nous résolûmes de nous borner

1. ,\ la Chau.K-de-Fonds, au contraire, où la conpcratioii sous toutes ses formes et.iit

à faire de temps à autre quelque achat en grand de tel ou tel article de consonimalion courante ; une emplette de ce genre ne nécessiterait ni la location d'un magasin, ni la création d'une organisation permanente ; elle pourrait se faire sans aucun risque, sans versement de capital social, la vente immédiate de la marchandise achetée devant servir à payer l'achat ; elle donnerait à la po[)ulalion une idée de la puissance de l'association, d(; l'ellort collectif ; et, en procurant aux ménagèties un petit avantage tangible, elle aurait pour résultat de leur faire voir de bon œil l'Internationale et sa propagande. Dans le courant d'octobre, il fut décidé que, pour commencer, nous ferions venir un wagon de pommes de terre, dont le contenu serait vendu, non aux membres de l'Internationale seulement, mais à tous les acheteurs qui se présenteraient.

Mes lettres parient beaucoup de mes lectures, et des réflexions qu'elles me taisaient faire. Chaque semaine j'achetais un petit journal parisien, paraissant le dimanche, la Pensée nouvelle, où quehjues jeunes écrivains, Asseline, Goudereau, Louis Combes, André Lefèvre, Letourneau, etc., exposaient les doctrines du matérialisme scientifique. Je lus avec un vif plaisir VAhnanach de l'Encyclopédie générale pour i86fj, rédigé par le môme groupe, et où je vis pour la preinière fois un article' d'Elisée Reclus. J'étudiais les œuvres de Proudhon, je lisais VUistoire de la littérature anglaise de ïaine, l'Histoire; de la Itévulution française de Louis Blanc, etc. '.

Dans les promenades solitaires que je faisais le plus souvent possible, entre quatre et six heures, pour me détendre les nerfs après mes leçons, je portais mes pasde préférence vers une région de pâturages quise trouve au-dessus de la vallée du Locle, du côté du Nord, et qu'on appelle «Sur les Monts». Les montagnes du Haut Jura paraissent laides et tristes à ceux qui n'apprécient que la nature alpestre, mais elles ont aussi leur poésie. « L'air âpre et vif qu'on respire ici me plaît, écrivais-je; on se sent, plus que partout ailleurs, sur une terre de liberté » (Lettre du 2*3 août 1868). D'ailleurs, le Jura n'a pas toujours un caractère sauvage et rude; à certains moments de l'année, en automne surtout, aux regains, et à certaines heures du jour, en particulier le soir, le paysage perd sa sévérité, et prend une beauté souriante qui pénètre . En traversant les pâturages, je passais souvent près d'une maison isolée qu'on appelle le Château des Monts, et qui appartenait alors à M. William Dubois : c'est là que se réunissaient, avant 1848, les phalanstériens, fort nombreux au Locle à cette époque; Victor Considérant y avait plus d'une fois reçu l'hospitalité; et j'aimais, au milieu de ces montagnes tranquilles, à évoquer le souvenir de cet apostolat et des assemblées à demi-clandestines des premiers disciples de Fourier -.

rej^ardée comme le grand moyen de rédemption sociale (voir ci-dessus p. 82 l'article deCoullery), on avait fondé un magasin coopératif consacré à la vente des étoffes. A Saint-lmier et à Moutier, il existait également des magasins coopératifs d'épicerie et denrées alimentaires.

1. Dans les années précédentes, j'avais lu de nombreux ouvrages sur les mouvements révolutionnaires de 1848 : celui qui me fit l'impression la plus vive fut le Prologue d'une [{évolution, de Louis Ménard, que m'avait prêté un réfugié politique français, disciple de Blanqui. J'avais continué en même temps mes lectures de

, que j avais empruntes à la bibliotheqL ^-

danois, nommé Kaurup, vieil original misanthrope, fort instruit et avec qui j'aimais à causer.

2. Dès la première année de mon. séjour au Locle, je m'étais lié avec quelques phalanstériens restés fidèles à la doctrine du maître : l'un d'eux, un horloger français nommé Gary, m'avait prêté divers ouvrages de Fourier, entre autres la Théorie de l'U7iité universelle, ei \in livre de Considérant, écrit avec une verve entraînante, le Socialisme devant le vieux monde, ou le Vivant devant les morts.

Bakounine à Genève: fondation du groupe de l'Alliance (-jS octobre).

Cependant Bakounine, après le Congrès de Berne, était allé s'établir à Genève ; et il y avait commencé aussitôt une propagande fébrile, qui gagna rapidement des adhérents aux idées dont il s'était fait l'apôtre. Le premier résultat de sa présence à Genève fut rA<lresse envoyée aux ouvriers espagnols \ à la date du 21 octobre, par le Comité central de l'Internationale genevoise, Adresse qui n'était que le développement du programme de l'Alliance. On y lisait entre autres :

La liberté sans l'égalité politique, et cette dernière sans l'égalité économique, n'est qu'un leurre. Le peuple suisse, qui vit en république depuis des siècles, éprouve encore que la seule liberté ne change pas les conditions d'existence du travailleur d'une manière ellicace... L'égalité réelle, qui consiste en ce que tous les individus sont en possession des mêmes droits, c'est-à-dire sont également en possession des capitaux acquis par les générations passées, cette égalité qui seule peut garantir à cliacun le premier et le plus im[)rescriptible de tous les droits, le droit de vivre, cette égalité, disons-nous, ne peut être obtenue que parla révolution sociale.

Faites donc la révolution sociale.

. . . liCS déshérités de la société actuelle, ayant une même cause à défendre et comprenant la nécessité de s'unir, ont fondé en Europe et en Amérique, à travers et malgré les frontières créées par nos oppresseurs, l'Association internationale des travailleurs. Le but de cette formidable association, c'est le triomphe de la cause du travail contre le privilège, contre le capital monopolisé et contre la pro[)riété héréditaire, institution inique garantie par l'Etat, institution anarchique % s'il en fut, puisqu'elle perpétue et développe l'inégalité des conditions, source de désordre social.

. . . Frères d'Espagne, venez adhérer en masse à notre œuvre. . . Ne vous laissez pas tromper par les ex[)loiteurs éternels de toutes les révolutions, ni par les généraux, ni par les démocrates bourgeois... Ra[»pelez-vous surtout que le peuple n'obtient jamais que les réformes qu'il arrache, et que jamais, dans aucun pays, les classes dominantes n'ont fait de concessions volontaires. . . .

Ouvriers, battez le fer pendant qu'il est chaud... et que votre révolution devienne le signal et le commencement de l'airranchissement de tous les opprimés dans le inonde '.

Cette Adresse élait signée, au nom du Comité central de 1. Association

1. La révolution de septembre 1808 venait de chasser la reine Isal)elle.

t. Il est bizarre do voir appi'lcr la proprii-té héréditaire une institution m anarchique ». Dans un autre passatjc de la im ine adresse, on lit : « Lo proléliiriat pré|>ari' les voies de cette révolution universelle ([ue l'ini(|uité et Vitnurckiv de la civilisation bourgeoise rendent indispensable ». Il nous arrivait encore, on le voit, d'einpidyer les mots « anarchie » et « anarchique » dans le sens vulj^aire.

3. On sait qu'un des membres fondateurs de r.Vlliance de la démocratie socialislo. (jiuseppe Fanelli. se rendit en Kspaj^Mie en novembre ISti.S pour nn Miya^re de propafiandt! ; il y groupa des mililaiits espay;nols, qui créèrent d'abord ni e Section di^l'inteinationale à Madrid, et, un peu plus lard (8 mai 1809», une Section de I Internationale à Barcelone.

92 I. f\TF:r{NATION.\LK

internationale des travailleurs de Genève, par Brosset, ouvrier serrurier, président, Henri Perret, ouvrier graveur, secrétaire général, E. Dulour et .1. Longcliarnp, secrétaires adjoints. On lit à ce sujet dans le Mémoire de ta Fédéralion jurassienne, j). /Jy : « L'attitude équivoque et indécise des ouvriers de la « labnijuc », demi bourgeois électrisés un moment par la lutte, mais tendant à se rapprocher de la bourgeoisie, était représentée à merveille par le secrétaire du Comité central, Henri Perret, ouvrier graveur, qui subit d'abord l'influence de lîrosset, de Perron, de Bakounine, qui signa avec enlhotisiasme l'Adresse aux ouvri('rs espagnols, etc. » ; et au bas de la {»age se trouve cette note : « Un de nos amis se rappelle très bien avec ({uel orgueil Henri Perret lui montra son nom au bas de cette iameuse Adresse, ajoutant en confidence que ce n'était pas lui qui avait pu écrire de si belles choses, et que 1 Adresse était due à la plume de Bakounine, dont Henri Perret était alors le très enthousiaste admirateur. Cela se passait à la gare de Lausanne. » C'est de moi qu'il s'agit dans cette note ; c'est le mardi 3 novembre que je rencontrai à Lausanne Henri Perret. Je ne sais conmient s'était répandue, dans l'entourage de Bakounine, cette croyance erronée que l'Adresse aux ouvriers espagnols était son œuvre ; je i'ai partagée très longtemps ; ce n'est que tout récemment que j'ai été détrompé, en lisant, dans un manuscrit inédit de Bakounine lui-même, que je possède, cette phrase qui autx'etois m'avait échappé :

C'est sous l'inlluence directe des principes de l'Alliance (ju'a été formulée la pi*emière parole l'ranclieinent socialiste révolutionnaire qui se soit élevée du sein de Genève. Je veux parler de l'Adresse du Comité central de Genève aux travailleurs de l'Espagne, adresse rédigée par Perron, et signée par Brosset, président, et H. Perret, secrétaire du Comité central.

Des renseignements qui m'ont été communiqués confirment ce témoignage, tout en expliquant comment l'Adresse a pu être attribuée à Bakounine. Perron en a été le rédacteur : Bakounine l'a retouchée. Mais les mots : « Faites donc la révolution sociale » se trouvaient déjà dans le texte de Perron, et cette constatation a son intérêt : car il en résulte que cette « première parole franchement socialiste révolutionnaire » émane authentiquement d'un citoyen de Genève.

A la suite du conflit aigu qui avait éclaté entre Coullery et le Comité central de Genève, ce Comité prit l'initiative de convoquer une conférence de délégués pour examiner s'il n'y aurait pas lieu de créer un nouveau journal qui remplacerait la Voix de l'Avenir, et pour discuter une proposition d'unir entre elles les Sections de la Suisse romande par un lien plus étroit en les groupant en une fédération. La conférence eut lieu à Neuchâtel le dimanche 20 octobre : la Section du Locle ne s'y était pas fait représenter. A la suite de celte réunion, les Sections de Genève furent chargées de nommer dans leur sein deux commissions, l'une pour préparer la création d'un nouveau journal, l'autre pour élaborer un projet de règlement d'une Fédération des Sections suisses de langue fran(;aise, qui prendrait le nom de Fédération romande. 11 fut décidé en même temps que ces deux commissions présenteraient leur rapport à un Congrès de délégués qui se réunirait à Genève le samedi 2 janvier 1869.

Après la constitution à Genève du Bureau central de l'AlUance de la démocratie socialiste, les membres de ce Bureau résolurent de créer dans celte ville un groupe local d'adhérents à l'Alliance. Ce groupe se constitua le 28 octobre 1868, dans une réunion qui eut lieu au Café des touristes. Les noms de quatre-vingt cinq adhérents des deux sexes furent recueillis, et je relève piirmi eux les suivants : J.-Ph. Becker (Allemand) ; Bakounine, Joukovsky, Elpidine (Russes); Mroczkowski,Zagorski (Polonais); Jaclard'

1 . Jaclard était un blanquisle qui, au Congrès de Berne, avait voté avec la mino-

Page 1