I. Le billet du o fovrier
I2() L INTEHNATIONAI.K
Le Christianisme libéral et M. le pasteur Comtesse.
Nous avons assisté à la coril'éience donnée jeudi ii coui-unt, dans le temple du Loc-le, j>ar M. le pasteur CiOnitesse, en réponse à la seconde séance de M. Jiuisson. C'est un devoir pour nous de rendre lionimage à la loyauté ([ue M. Comtesse a mis(; à reproduii-e l'argumentation de son adversaire, sans rien omettre (l'ess(;ntiel, sans chercher à atlaiblir aucun raisonnement j)ar la manière de le j)résenter. Si tout le nuuide, dans le camp orthodoxe, discutait avec cette bonne loi, il est probable qu'on arriverait, sinon à s'entendi^e, du moins à s'estimer réciproquement et à respecter la liberté de toutes les consciences.
M. Comtesse a voulu prouver que le christianisme libéral, qui rejette la révélation divine, et qui ne donne d'autre fondement à la morale que la conscience humaine, devra nécessairement aboutir, s'il veut être logique, à l'élimination de toute idée métaphysique, à la négation de tout absolu. Le christianisme libéral, en écartant l'absolu, s'identifie avec la science. M. Comtesse a exprimé cette conclusion en mettant en opposition, d'un côté, l'orthodoxie, qui lui apparaît comme la religion de Dieu, de l'autre côté le libéralisme, qu'il appelle la religion des hommes.
Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Comtesse. Nous pensons, comme lui, que ceux des chrétiens libéraux qui croient à la [)Ossibilité de faire accepter le même point de vue moral à des gens qui conçoivent Dieu comme loi immuable, et à d'autres qui le conçoivent comme volonté libre, — que ces chrétiens libéraux sont dans l'erreur. Nous pensons que le christianisme libéral, qui n'est encore chez nous qu'une protestation confuse de tous les esprits indépendants contre l'autorité religieuse, finira par avoir conscience de ce qu'il y a d'illogique dans l'idée d'une Eglise où l'unité du dogme théologique serait remplacée par la discordance des systèmes métaphysiqvies ; et qu'un jour viendra où, s'affranchissant complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes, le nouveau protestantisme s'affirmera comme l'union de ceux qui ne cherchent la vérité que dans la science.
La religion des hommes, c'est-à-dire la science, c'est bien là en etfet ce qu'il y a au fond du christianisme libéral, et nous remercions M. Comtesse de nous l'avoir fait apercevoir plus clairement encore. Grâce à sa logique, nous voilà complètement rassurés sur ce que pouvaient avoir d'inquiétant pour un libre-penseur certains passages du Manifeste. Il n'y a plus à hésiter, le devoir de tous ceux qui veulent l'émancipation des intelligences est d'appuyer de toutes leurs forces im mouvement qui, malgré ce qu'il a encore d'obscur et d'indécis, doit infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine.
D'ailleurs, de ce que le christianisme libéral, à ses débuts, prête le flanc à la critique du logicien, qui peut lui reprocher des inconséquences et des lacunes, est-ce à dire qu'il n'ait pas sa raison d'être historique, et par conséquent sa légitimité ? On ne peut pas exiger que l'esprit humain, dans ces évolutions puissantes de la pensée qui se font au sein des masses, procède toujours avec la précision rigoureuse du syllogisme : l'important, c'est qu'il avance du côté de la
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vérité et du progrès. Les erreurs partielles, les faiblesses de détail, se corrigent d'elles-mêmes à mesure que l'idée se dégage et sépure ; c'est le temps qui introduit dans la marche de l'humanité cette logique que les esprits absolus voudraient lui imposer prématurément.
A la fin du siècle passé, par exemple, l'idée démocratique était représentée par Rousseau, Robespierre et les jacobins. Certes, personne plus que nous ne convient de ce que le jacobinisme a eu d'étroit et d'incomplet ; mais nous pensons qu'il serait injuste de le condamner parce qu'il n'avait pu encore s'élever à des conceptions comme celles du socialisme moderne. Le jacobinisme a eu sa raison d'être : il représente une étajje nécessaire du progrès social, et on ne pouvait pas ne pas passer par lui.
Il en est de même du christianisme libéral. Nous ne l'envisageons pas comme l'idéal religieux définitif, ce serait méconnaître la loi du progrès : nous le regardons comme une forme transitoire, au sein de laquelle s'élaborera une philosophie positive accessible, non plus seulement à quelques esprits favorisés, mais à la raison de tous.
Qu'importent, du reste, les objections que peuvent faire un orthodoxe ou un philosophe à un mouvement qui se produit d'une manière fatale. Le christianisme libéral est un fait, et tous les raisonnements de M. Comtesse ne l'empêcheront pas d'exister.
Nous avions l'autre jour, avec une personne qui pense être très orthodoxe, la conversation suivante :
« Croyez vous, lui demandions-nous, qu'on ne puisse avoir de la morale qu'à la condition de professer les mêmes croyances que vous ?
— Oh non. je ne crois pas cela.
— Vous pensez donc qu'on peut être honnête lionuiic dans toutes les religions ?
— Oui.
— Et même sans aucune religion ?
— Oui, j'en ai vu des exemples.
— Croyez-vous qu'un honune qui aui-a conformé sa vie aux lois de la morale pourra être danxné par Dieu parct; (ju'il n'était [)as chrétien ?
— Non, je ne pense pas que Dieu [)uisse punir ceux qui aui-ont l'ait h' bien.
— Dans ce cas, vous ne croyez pas ([ue la foi en Jésus-Christ soit nécessaire pour être sauvé ?
— Non, d'après ce que je vous ai répondu ; je ne le crois pas.
— Mais, monsieur, si c'est là votre opinion, nous sommes d'accortl, et vous êtes un [trotestant libéral tout connue moi '. )>
Kn ellct, tout est là. Celui qui ne croit pas la foi en Jésus-Christ indispensable au salut n'est [)!us un oi-thodoxe.
Or, nous sonnnes certain i\uo les ti'ois cpiarts des i)ersonnes cpii fréquentent l'église ré|>ondraient aux cpieslions ipii pr('-cèdcnt de la même manièi-e (|ue notre orlliodox»', — à la condition toutefois que
1. Celte l'on versa lion n'ilail jias imaj;iiiaiii' : je l'avais eue a Mor^^es. le dinianelie 7 février, avec ma future beile-niiiri^ Pour la [julilier, je eriis devoii' iiu' iloiiner uu interlocuteur appartenant au sexii masculin.
ces ((uestioiis leur soicMl posres diins rintimité et par un ;uui. et non pas en public et pai' un ministre du cuite. C'esl-à-dii-e c[U(!. cliez nous, la niasse de la population, sans qu'elle s'en doute, appartient déjà au christianisme libéral.
M. (Comtesse lui-même — le croirait-on ! — a faibli un moment, ('■t ne s'est plus souvenu du verset larouche (jui dit que celui qui ne croit pas au Fils ne i'erra point la çie, mais f/ue la colère de Dieu demeure sur /«/(Jean 111, 3G). Le défenseur de l'orthodoxie, voulant justifier sa religion du reproche d'intolérance, a déclaré hautement (jue les chrétiens ne niena(;aient personne de la danniation. « Celui qui n'admet pas les miracles », a-t-il dit, « n'a qu'à entrer dans une église rationaliste ; mais il n'est pour cela ni damné ni perdu. » (Textuel . )
Faut-il croire qu'ici l'expression a dépassé la pensée, et que nous aurions tort de donner à ces paroles une signification sérieuse ? Ou bien l'orthodoxie deviendrait-elle réellement traitable jusqu'à proclamer en chaire la légitimité de l'hérésie ? et approcherions-nous vraiment de ces jours fortunés dont Voltaire disait :
Je vois venir de loin ces teuips, ces jours sereins,
Où la philosophie, éclairant les humains,
Doit les conduire en paix aux pieds du commun maître.
Le tanatisme aflreux tremblera d'y paraître :
On aura moins de dogme avec plus de vertu.
Si quelqu'un d'un emploi veut être revêtu,
11 n'amènera plus deux témoins à sa suite
Jurer quelle est sa foi, mais quelle est sa conduite.
Ainsi soit-il !
La visite de Bakounine au Locle devait avoir pour conséquence de nous déterminer à dégager plus nettement la revendication de la vérité scientifique de ce qui n'était qu'une « protestation confuse contre l'autorité religieuse », et à nous affirmer comme anti-chrétiens. Le Manifeste du christianisme libéral avait dit que l'Eglise libérale recevrait dans son sein tous ceux qui voulaient travailler à leur commune amélioration spirituelle, «sans s'informer s'ils professent le théisme, le panthéisme, le supranaturalisme, le positivisme, le matériahsme ou tout autre système ». Or, tout en appuyant le mouvement anti-orthodoxe, nous ne voulions pas devenir membres d'une Eglise, nous ne voulions pas nous solidariser avec des hommes qui pourraient être des « supranaturalistes ». Ce sentiment était le nôtre avant d'avoir entendu Bakounine ; mais quand le hardi révolutionnaire fut venu parmi nous, nous résolûmes, sous son impulsion, de le déclarer de façon bien explicite.
Bakounine au Locle {-jo-j a février); notre intimité; le programme de C Alliance.
Nous avions résolu de réunir nos camarades dans un banquet au Cercle international à l'occasion de la visite de Bakounine, comme nous l'avions fait le i6 janvier à l'occasion de la conférence du professeur Kopp. Bakounine disposant de trois jours, il fut décidé que le banquet aurait Heu le samedi soir, et que la soirée du dimanche serait consacrée à une conférence faite par lui et à laquelle le public serait invité.
La nouvelle de la venue du célèbre révolutionnaire russe avait mis le Locle en émoi ; et dans les ateliers, dans les cercles, dans les salons, on ne
UEUXlEMli l'AUTIi;, CUAl'ITllE IV 120
parlait que de lui. On se racontait sa vie aventureuse : que. tout jeune, il avait dû quitter la Russie à cause de ses opinions ; qu'en 1849 il avait dirigé l'insurrection de Dresde, et que, fait prisonnier, il avait passé huit ans et demi dans les lorteresses de la Saxe, de l'Autriche et de la Russie ; que les deux premières années, il avait les fers aux mains et aux pieds, et même, à Olniùtz. était enchaîné à la muraille par la ceinture ; qu'en iSô", la prison avait été transformée en un bannissement perpétuel en Sibérie ; et qu'après quatre années passées dans les provinces de Torask et d'irkoutsk, il avait réussi, en 1861, à s'évader par le Japon, l'Océan Pacifique et la Californie. On s'étonnait que cet irréconciliable adversaire du despotisme russe fût un proche parent (par sa mère) du fameux Mo uravief, le bourreau de la Pologne. Et on se disait que la présence, dans les rangs de l'Internationale, d'un homme aussi énergique, ne pouvait manquer de lui apporter une grande force.
Le samedi 20 , Bakounine arriva à trois heures, comme il l'avait annoncé. J'étais allé l'attendre à la gare avec le père Meuron. et nous le conduisîmes au Cercle international, où nous passâmes le reste de l'aprèsmidi à causer avec quelques amis qui s'y étaient réunis. Si l'imposante stature de Bakounine frappait les imaginations, la familiarité de son accueil lui gagnait les cœurs ; il lit immédiatement la conquête de tout le monde, et Constant Meuron me dit : « C'est mon homme ». Nous parlâmes de mille choses diverses. Bakounine nous donna des nouvelles du voyage de propagande que son ami italien Fanelli venait de faire en Espagne, où il avait fondé à Madrid la première Section de l'Internationale, avec le programme de l'Alliance, et il nous montra une photographie représentant Fanelli entouré d'un groupe de sociahstes espagnols, A huit heures du soir eut lieu le banquet, dans la grande salle de notre Cercle : « Beaucoup de gaîté et de fraternité, des discours et des discussions sérieuses, des chansons, voilà la fête. Bakounine a pris la parole plusieurs fois ; il parle très bien, dans un langage familier, mais énergique et éloquent. C'était justement la fêle du père Meuron, qui avait ce jour-là soixante-cinq ans : aussi ai-je fait un petit discours en son honneur, et nous avons bu à sa santé, et à celle de ses enfants, c'est-à-dire à la nôtre. » (Lettre du 21 février 1869.)
Le banquet se prolongea fort tard, car Bakounine ne se couchait pas de bonne heure. Il avait coutume de veiller chaque nuit jusqu'à trois ou quatre heures, et de dormir ensuite jusqu'à onze heures du matin ; de onze heures à trois heures il travaillait, puis il se mettait à table ; après sou repas, il faisait un sommeil d'une heure, et recommençait ensuite à travailler — à moins qu'il ne sortît — jusqu'à l'heure où il se couchait. 11 fumait constamment des cigarettes. Pendant son court séjour au Locle, il conserva à peu près la même distribution des vingt-quatre heures de la journée.
Le dimanche, en conséquence, je ne le vis qu'assez tard (il avait accepté l'hospitalité que. grâce à la complaisance de la personne chez qui je logeais, M°" veuve Dohmé, j'avais pu lui offrir dans une pièce de son appartement). Nous passâmes une partie de la journée en têle à tête, en causeries intimes; nous dînâmes vers le soir au Caveau, en compagnie du père Meuron et de quelques amis; et à huit heures, dans la grande salle du Cercle international, Bakounine lit, devant un auditoire qui comptait à peu près autant de femmes que d'Iionuues, une conférence sur la Philosophie du peuple, que suivit un secon<l exposé dont le sujet fut l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa grandeur et de sa décadence. On fut charmé de l'entendre, et la netteté de son langage, qui allait droit au but, sans ménagement et avec une audacieuse franchise, n'efTraya personne, au moins parmi les ouvriers (car il n'y avait pas que des ouvriers dans l'auditoire, et la curiosité avait amené aussi <juelqucs adversaires) : au contraire, on lui sut gré d'être allé juscju'au bout de sa pensée. C/était la première fois que la j)lupart des membres de l'Internationale entendaient exprimer de semblables idées. L'impression fut profonde.
i3o l'inthunaïionalk
La réunion était une « soirée familière » ; en conséquence, après une heure consacrée à la philosophie et au socialisme, on dansa, dans la salle même où avait eu lieu la conférence, après avoir enlevé les bancs et les chaises, pendant que Bakounine, retiré dans une pièce voisine, causait avec un certain nombre d'hommes d'âge mûr (jui prêteraient sa conversation aux plaisirs bruyants de la jeunesse.
Quelques camarades delà Ghaux-de-Fonds étaient venus assister à cette réunion, entre autres Fritz Ileng, qui avait été le président du Congrès de Genève, et mon ami Fritz Robert.
Le lundi, il y eut encore, dans l'après-midi, une réunion entre camarades au Cercle international. Dans les conversations, Bakounine racontait volontiers des historiettes, des souvenirs de sa jeunesse, des choses qu'il avait dites ou entendu dire. 11 avait tout un répertoire d'anecdotes, de proverbes, de mots favoris qu'il aimait à répéter. i*ar exemple, à propos des cigarettes dont il ne pouvait pas se passer, il racontait qu'un jour, en Italie, une dame lui avait dit : « Si la révolution éclatait, vous vous trouveriez probablement privé de tabac : que feriez-vous alors ? » et qu'il avait répondu : « Eh bien, madame, je fumerais la révolution ». Une fois, à la fm d'un dîner, en Allemagne, il avait, nous dit il en riant, porté ce toast, accueilli par un tonnerre d'applaudissements : « Je bois à la destruction de l'ordre public et au déchaînement des mauvaises passions ». En prenant une tasse de café, il nous cita ce dicton allemand, — que je lui ai entendu répéter bien des fois depuis, — que le café, pour être bon, doit être Schwarz me die Xacht, heiss wie die HôUe, und sûss wie die Liebe (Noir comme la nuit, brûlant comme l'enter, et doux comme l'amour).
Parmi les choses qu'il nous dit au cours de ces entretiens, j'en retrouve une que j'avais notée en ces termes :
Encore ceci pour achever de te peindre lliomine. Il nous disait hier en riant que, selon lui, réchelle des bonheurs humains était faite comme suit : en premier lieu, comme bonheur suprême, mouiùr en combattant pour la liberté ; en second lieu, l'amour et l'amitié; en troisième lieu, la science et l'art; quatrièmement, fumer; cinquièmement, boire ; sixièmement, manger ; septièmement, dormir. (Lettre du 23 lévrier 1869.)
Bakounine m'avait écrit qu'il voulait « devenir mon intime tant par la pensée que par l'action». Pendant son séjour au Locle, il me fil en effet des confidences : il me parla d'une organisation secrète qui unissait depuis plusieurs années, par les liens d'une fraternité révolutionnaire, un certain nombre d'hommes dans différents pays, plus particulièrement en Italie et en France ; il me lut un programme contenant des choses qui répondaient entièrement à mes propres aspirations, et me demanda si je ne voudrais pas me joindre à ceux qui avaient créé cette organisation. Ce qui me frappa surtout dans les explications qu'il me donna, c'est qu'il ne s'agissait point d'une association du type classique des anciennes sociétés secrètes, dans laquelle on dût obéir à des ordres venus d'en haut : l'organisation n'était autre chose que le libre rapprochement d hommes qui s'unissaient pour l'action collective, sans formalités, sans solennité, sans rites mystérieux, simplement parce qu'ils avaient confiance les uns dans les autres et que l'entente leur paraissait préférable à l'action isolée.
A ces ouvertures, je répondis, naturellement, que j'étais tout prêta m'associer à une action collective dont le résultat devait être de donner plus de force et de cohésion au grand mouvement dont l'Internationale était, l'expression. J'ajoutai que le i)ère Meuron était tout désigné pour être l'un des nôtres. Constant Meuron, à qui nous en parlâmes le jour même, nous donna aussitôt son adhésion sans réserve : il avait appartenu, avant 1848, à la Charboimerie, et, en sa qualité de vieux conspirateur, il se réjouissait à la i)ensée que l'Internationale serait doublée d'une organi-
sation secrète qui la préserverait du danger que pouvaient lui faire courir les intrigants el les ambitieux.
J'ai i)arlé plus haut (p. 120) de la dissolution de la Fraternité internationale, et de la circulaire, sans date (publiée par Nettlau,p, 277), qui notifia cette décision à tous les intéressés, et en indiqua les motifs. Voici ce document, (jui est certainement sorti de la plume de Bakounine, comme le démontrent certaines tournures de style à lui personnelles :
Citoyens, quelques membres anciens de la Fraternité internationale ont, d'accord avec le Bui'cau central', déclaré dissoute cette institution. Cette résolution mûrement réfléchie a eu pour cause l'inutilité avérée d'une institution formée d'hommes dont la [)lupart se croient si peu engagés, qu'ils se sont crus en droit d'agir en opposition aux devoirs imposés à chaque frère par les principes et les statuts de la Fraternité, ce qui constitue vis-à-vis des frères tidèles une injustice ilagrante et les place dans une position insoutenable. . . Quelques-uns des nôtres sont allés en Espagne % et, au. lieu de s'attacher à grouper les éléments socialistes qui, nous en avons la preuve matérielle, sont déjà assez nombreux et même assez développés dans les villes comme dans les campagnes de ce pays, ils y ont fait beaucoup de radicalisme et un peu de socialisme bourgeois... Ces frères, oublieux du but quils poursuivaient ou qu'ils étaient censés poursuivre, ont embrassé la cause de ce pauvre républicanisme bourgeois qui s'agite avec tant d'impuissance et de bruit en Espagne, ils l'ont défendu dans les journaux tant espagnols que français, et ont poussé le dédain de tous nos principes jusqu'à prêter les mains à des tentatives de rapjjrochement avec Kspartero et avec Prim lui-même au besoin. . .. Ces faits seuls sufliraient pour démontrer le peu de sérieux de notre organisation fraternelle, quand bien nièmeils n'eussent pas été suivis d'un autre fait qui ne nous a plus permis d'hésiter sur la convenance de notre dissolution : le secret de nos affaires a été livré à des étrangers \ nous sommes devenus l'objet de cancans, et notre action qui, pour avoir de la force, devrait s'exercer secrètement, est devenue par là non seulement inutile, mais ridicule . . . C'est principalement pour ces motifs que notre Fraternité a dû être dissoute ...»
Le document ci- dessus n'ayant pu être rédigé qu'après le retour d'Espagne de Fanelli, je pense qu'il est postérieur à la visite de Bakounine au Locle. En ce qui me concerne, je n'avais jamais, avant la lecture de ce document dans l'ouvrage de Nelllau, entendu parler de cette crise de la Fraternité internationale à la suite de laquelle elle fut déclarée dissoute. Cette dissolution eut pour résultat, comme l'explique Nettlau, la cessation <les relations intimes entre le groupe des plus anciens frères internationaux (Bakounine, Fanelli et leurs amis, les « frères lidèles ») et quelques dissidents, dont les deux frères Heclus, Malon, Mroczkowski, Joukovsky. Mais ceux-là mêmes qui avaient déclaré l'ancienne Fraternité
1 Dans lin autre dorumont (lettre de Bakounine du 2G janvier 1809 ; voir ci-dessus p. I2O1, ce « tiureau central » est appelé <■ DirfM'toire central ».
2. Il s'a tri t d'Klii^ Reclus et d'.\ristide Rey, qui étaient allés en Kspa^'nc en même temps que Fanelli . el ([ui avaient contrecarré sa propagande.
3. Ceci se rapporte, je crois. A une indiscrétion conimise par Malon. qui. en passant par Lyon en janvier on en février ISfii), avait raconté à Albert Ricliaid ùiii des nicniljrcs fondateurs de l'.Mliance de la démocratie socialiste, créét^ à Rt>rne en septembre ISGS, mais étrani,'er à la Fraternité internationale) ce (|ui venait de se passer dans la réunion de (ienève (lettre de Rakounineà Perron du 15 mai 1870, citée par Nettlau p. 27G, où celle indiscrétion de Malon est qualiliée de <- trahison »).
1 "Vj I . I NTKH N A 1 lO.N A M'.
dissoute n'en continuèrent pas moins leur action collective, comme par le passé: et c'est pour cela, évidemment, que lîakounine jugea inutile de me parler d'un incident qui ne devait influer en rien sur les relations que nous venions de nouer.
Dans les conversations (|ui eurent lieu au Cercle international, Bakounine ])arla à ses auditeurs de l'Alliance iondée à la suite du Congrès de Berne : il en avait ap]»orté le programme et le règlement (un petit imi)rimé de quatre pages, doiit j'ai conservé des exemjilaires). Il nous donna lecture de ce ])rogramme, (|iii ])lut généralement; et il demanda si, ])armi les membres de l'Internationale au Locle, il ne s'en trouverait ]»as (jui voulussent constituer un groupe local de l'Alliance, comme il en existait un à Genève. Malgré la symi)atliie fiu'insi)irait Bakounine, on résista, amicalement mais fermement, au désir qu'il exprimait : on lui dit qu'il ne serait pas bon, à notre avis, de constituer, à côté de la Section de l'Internationale, un groupe qui comprendrait les éléments les plus avancés ; et que, i>récisément parce que nous trouvions le programme de l'Alliance de notre goût, nous voulions faire la propagande de ses ])rincii)es dans le sein de la Section, et chercher à y gagner tout le monde. Les im])rimés que Bakounine avait ajtportés furent libéralement distribués à toys ceux qui en demandèrent ; et, si les socialistes loclois refusèrent de constituer un groupe de l'Alliance, on peut dire que i)resque tous se déclarèrent adhérents à son i)rogramme.
C'est à cet endroit que j'ai cru devoir placer le texte de ce programme, parce que c'est à l'occasion de la visite de Bakounine au Locle que les socialistes des Montagnes neuchâteloises apprirent ce que c'était que l'Alliance :
Programme de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste.
I . L'Alliance se déclare athée ; elle veut l'abolition des cultes, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine.
a. Elle veut avant tout l'égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus des deux sexes, en commençant par l'abolition du droit de l'héritage ', afin qu'à l'avenir la jouissance soit égale à la production de chacun, et que, conformément à la décision prise par le dernier Congrès des ouvriers à Bruxelles, la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations agricoles et industrielles.
3. Elle veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie, l'égalité des moyens de développement, c'est-à-dire d'entretien, d'éducation et d'instruction à tous les degrés de la science, de l'industrie et des arts, convaincue que cette égalité, d'abord seulement économique et sociale, aura pour résultat d'amener de plus en plus une plus grande égalité naturelle des individus, en faisant disparaître toutes les inégalités factices, produits historiques dune organisation sociale aussi fausse qu'inique.
4. Ennemie de tout despotisme, ne reconnaissant d'autre forme politique que la forme républicaine, et rejetant absolument toute alliance réactionnaire, elle repousse aussi toute action politique qui
1. Cette phrase fut modiflée plus tard de la façon suivante par le groupe de Genève (séance du 17 avril 18G9 ; voir ci-après page 141) : « Elle veut avant tout l'abolilion définitive et entière des classes et l'égalisation politique, économique et sociale des individus des deux sexes, et, pour arriver à ce but, elle demande avant tout l'abolition du droit de l'héritage. . . »
DKUXIKME PARTIE, CHAPITHE V l33
n'aurait pas pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital.
5. Elle reconnaît que tous les Ktats politiques et autoritaires actuellement existants, se réduisant de plus en plus aux simples fonctions administratives des services publics dans leurs pays respectifs, devront disparaître dans l'union universelle des libres associations, tant ag'i'icoles qu'industrielles.
6. La question sociale ne pouvant trouver sa solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internatioMale des travailleurs de tous les pays, V Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disant patriotisme et sur la rivalité des nations.
j. Elle veut l'association universelle de toutes les associations locales par la liberté.
En quittant le Locle, Bakounine donna sa photographie à Constant Meuron. Cette photographie, qui est maintenant en ma possession, avait été laite l'année précédente par un de ses amis, photographe amateur ; on lit au dos l'adresse imprimée du photographe: « W. Mroczkowski, phot., à Vevey ». C'est la meilleure, à mon goût, des photographies de Bakounine. L'exemplaire donné à Constant Meuron porte la dédicace suivante :