Les conservateurs, dans W canton de NeurliiUol
composées d'hommes bien résolus à ne pas se laisser détourner de la bonne voie. Ce n'est plus le tenips où il suflisail d'un avocat et de quelques sophisnies adroits [)(>ur enii)écher les ouvi'iers de Neuchàtel de venir en aide aux grévist(;s de Genève ' . Apprendre coûte, savoir vaut. Neucliàtel marchera énerf^icjueincut. avec lajipui des Sections des Montagnes, sous le drapeau (le riiiternationale.
Le Val de Travers, jusqu'ici, n'avait pas été entamé. Depuis leur dernière grève, les monteurs de boîtes de Fleurier ont adhéré à l'Internationale, et nous avons tout lieu de croire que ce (ait ne restera pas isolé.
La vallée de la Brévine elle-même, ce vieux nid de royalistes, n'est pas restée inaccessible au socialisme. Les ouvriers commencent à s'y agiter, et prochainement, sans doute, ils se réuniront en meeting.
Pendant que le socialisme gagne ainsi du terrain, que deviennent les partis politiques? De plus en plus décrépits, ils sont en train de mourir de langueur. Les élections au Conseil national, pour lesquelles on avait tant battu la grosse caisse de part et d'autre, ont donné la mesure de ce qui leur reste de ibrce. La plus grande partie des électeurs se sont abstenus ; et nous avons la satisfaction de constater que c'est au Locle que le chiflre des abstentions a été le plus considérable : sur 1.800 électeurs, 5oo environ sont allés voter. Nous ne prétendons certes pas que tous ceux qui se sont abstenus soient des socialistes ou même des ouvriers; mais cette indifférence du peuple et de la bourgeoisie elle-même pour un système politique qu'on nous a si longtemps représenté comme l'idéal de la perfection, est d'un bon augure pour nous.
La bourgeoisie se lasse. Tant mieux. Et nous, nous travaillons.
Cet article parle des élections au Conseil national suisse : elles avaient eu lieu le dimanche 3i oclobre. Dans un autre article du Progrès (n" i>.2, 3o octobre), j'avais indiqué, d'accord avec mes amis, l'aUilude que nous avions cru devoir prendre en cetle circonstance. Voici cet article :
Les élections au Conseil national.
Demain auront lieu, dans toute l'étendue de la Confédération, les élections pour le Conseil national suisse. Il est assez difficile de prévoir quel en sera le résultat, pour ce qui concerne le canton de Neuchàtel ; et, à vrai dire, nous nous en préoccupons fort ]ieu : ce résultat, quel qu'il puisse être, nous laisse parfaitement indifférents.
Pour juger toutes les questions politiques qui peuvent se présenter, nous nous adressons cette demande qui nous sert de pierre de touche : Quel rapport j- a t-il entre ceci et V émancipation du prolétariat? Et c'est après nous être posé cette question à propos des élections au Conseil national, que nous avons conclu à l'indifférence absolue.
En effet, quelle sera la tâche du futur Conseil national ? Selon
1. « En mars 1868, quelques ouvriers de Neuchàtel, restés fidèles à l'Internationale, convoquèrent une assemblée populaire à l'occasion de la grande grève du bâtiment à Genève ; la population ouvrière y vint en grand nombre, et les initiateurs de l'assemblée proposèrent une souscription destinée à envoyer des secours aux grévistes. Mais il sullit de l'intervention d'un avocat radical, M. Louis-Constant Lambelet, pour détruire tout letTet de la proposition des internationaux, et l'assemblée se sépara sains résultat. » {Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 33.)
toutes les prévisions, il sera appelé, conjointement avec le Conseil des Etats, à reviser la Constitution fédérale.
Et en quoi consistera cette revision? On modifiera quelque peu les rapports des cantons avec la Confédération, on discutera des matières de législation et de jurisprudence : mais de l'émancipation du travail, de l'organisation des banques d'échange, de la suppression graduelle ou immédiate du droit d'héritage, il ne sera pas question, et celui qui serait assez naïf pour aller parler de ces choses-là aux Chambres fédérales serait accueilli par un grand éclat de rire ; — ajoutons qu'il l'aurait mérité, car il aurait agi, non en révolutionnaire, mais en niais.
Ainsi, puisque les Chambres fédérales ne veulent rien faire pour changer les bases de n(itre ordre social ; puisqu'elles ne le peuvent pas, par la nature même de leur mandat, qui leur donne, non la mission de détruire les privilèges de la bourgeoisie, mais celle de les sauvegarder ; puisque, à ce point de vue, conservateurs et radicaux sre valent et sont, les uns comme les autres, les défenseurs des intérêts bourgeois, — nous estimons qne les ouvriers n'ont en cette circonstance qu'une ligne de conduite à suivre : c'est de s'abstenir complètement de prendre part aux élections pour le Conseil national.
Nous savons que tous les socialistes, chez nous, ne partagent pas encore cette manière de voir. Il y en a, surtout parmi les ouvriers récemment affiliés à l'Internationale, qui fondent encore quelque espoir sur ce qu'on appelle la souveraineté du peuple et le suÛ'rage universel, et qui se figurent que, dans un avenir plus ou moins prochain, les Grands-Conseils cantonaux et les Chambres fédérales pourraient bien, sans autre forme de procès, décréter la réforme sociale et opérer pacifiquement la transformation de la propriété.
Hélas ! quels trésors d'innocence suppose ce rêve chez ceux qui le font ! Nous n'essaierons pas de leur prouver aujourd'hui combien ils se trompent : le temps ne se chargera que trop de les désillusionner. Quand ils auront fait, comme nous, la triste expérience des ignominies de la politique, ils comprendront que, pour un socialiste, le seul moyen de travailler à la réalisation de ses princi[)es, c'est de consacrer toutes ses forces à faire de l'Interuationale ce ({u'clle doit devenir bientôt, une puissance irrésistible, capable d'imposer au monde sa volonté et de le forcer à entendre la voix de la justice.
Comme le parti socialiste n'obéit [)oint à un mot d'ordre, qu'il n'est point, comme les radicaux et les conservateurs, discipliné par l'enrégimentation, nous n'avons pas, à l'imitation de Messieurs les bourgeois, tenu des assemblées préparatoires et arrêté un plan de bataille. Tout socialiste agit, en matière politique, ct)muie bon lui semble : il vote |)our celui-ci ou pour celui-là, ou il ne vote pas du tout, c'est sou alfa ire.
Nous croyons cci)en(lanl que, sans qu'il y ait eu aucune entente préalable, la jtlupart des socialistes de nos Montagnes s"al)Sticn<lront d'aller volei- demain, connue ils se sont déjà abstenus dernièrement à la Chaux-de-Fonds. lors de l'élection d'un député au Grand-Conseil.
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Travaillons, socialistes, à notre œuvre de liberté et de justice, sans nous mêler aux préoccuj)ations politiques des partis hostiles ; et laissons radicaux et conservateurs laver leur linge sale en famille.
Dans le môme numéro du Progrès, j'écrivais encore ceci à l'adresse du journal radical de la Ghaux-de-Fonds. qui venait d'adresser un ap[)el à la jeunesse :
Le National suisse appelle à lui les jeunes gens d'une voix éplorée.
Vous l'avouez donc, radicaux, les jeunes gens ne sont ])as avec vous. Vous leur adressez, depuis bien des années, des appels pathétiques, auxquels ils s'obstinent à iaii-e la sourde oreille.
Que voulez-vous ! (rest si peu récréatil" de lire le National, d'admirer le génie des grands hommes du parti, et d'assister aux assemblées de la Patriotique ! Si vous voulez qu'on vous suive, tâchez donc d'offrir à la jeunesse un programme un peu moins assommant.
Les jeunes gens (jui tiennent à faire fortune, à se créer ce qu'on appelle un avenir, ceux qui croient au bon Dieu et qui nous flétrissent, nous autres, du nom de matérialistes, — ceux-là vont aux conservateurs. Ils se font pasteurs ou négociants ; ils constituent ce monde de la finance et de la religion où le parti vert a recruté la plus grande partie de ses adeptes ; ils sont égoïstes, mais ils sont intelligents, et c'est pourquoi ils ne se font pas radicaux.
Quant à ceux qui ont des instincts généreux, qui sont capables de dévouement et d'enthousiasme, ils ne veulent pas davantage du radicalisme, ou, s'ils ont suivi sa bannière un moment, ils l'ont bien vite désertée. Ceux-là sont avec nous. Ils voient que le radicalisme est incapable de rien faire pour le peuple ; qu'il ignore volontairement les questions sociales ; qu'aujourd'hui même, en plein régime radical, la réaction contre la libre pensée et la libre parole se montre aussi insolente et aussi arbitraii'e qu'elle pourrait l'être sous le gouvernement des vieilles cadenettes royalistes. Et ils sont socialistes, parce que le socialisme seul peut satisfaire l'honnête homme qui a la passion de la liberté, de légalité et de la justice.
Le radicalisme pourra faire quelques recrues parmi les petits crevés qui hantent les cafés élégants et d'autres lieux encore. Nous ne les lui envions pas.
Mais, par la force même des choses, tout jeune homme intelligent et vraiment républicain, quand même il serait encore auj(iurd'hui sous la férule des magisters radicaux, doit venir à nous dans un temps donné. Le malentendu que le National, en calomniant à tort et à travers, avait réussi à faire naître, disparait de jour en jour : et lorsque le socialisme aura rallié tout ce que notre jeunesse compte d'éléments capables et énergiques — et ce jour sera bientôt là — alors ... on verra !
J'ai dit le rôle considérable qu'avait joué dans le canton de Neuchâtel, pendant l'hiver 18G8-1869, la question religieuse, et comment les socialistes avaient appuyé le mouvement du protestantisme libéral. Cette question continuait à occuper les esprits, et le J'fogrès eut à y revenir à plusieurs reprises dans l'automne de 1869. Il y avait, dans les opinions des socialistes des Montagnes à cet égard, quelques nuances, qu'on trouvera marquées dans des articles successils du Prog-rès sortis de trois plumes différentes. Voici, d'abord, en quels termes |e parlai de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui se trouvait placée à l'ordre du jour du Grand- Conseil neuchâtelois (n° 2'3 du Progrès, i3 novembre 1869) :
Séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Le Grand-Conseil du canton de Neuchàtel va s'occuper la semaine prochaine de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; et cette question depuis si longtemps discutée chez nous, après avoir passé par toute la filière gouvernementale, sera probablement soumise à la votation populaire dans quelques mois.
Rien de plus curieux que la manière dont les différents partis politiques, chez nous, parlent aujourd'hui de cette fameuse séparation. Il y a quelques années à peine, on s'accordait de droite et de gauche à traiter d'utopistes les rares esprits courageux qui osaient la réclamer : bien petit était le nombre des radicaux qui l'auraient approuvée ; les socialistes étaient à peu près seuls à défendre le principe. Aujourd'hui les choses ont bien changé : les doctrinaires de 1" Union libérale ', alliés aux coullerystes, ont inscrit la séparation de l'Eglise et de l'Etat sur leur drapeau; les radicaux, les vieux comme les jeunes, se sont laissé emporter par le courant libéral, et se posent maintenant en champions résolus d'un principe qui leur faisait tant de peur autrefois ; le Synode lui-même, organe de l'Eglise nationale, a déclaré publiquement, dans une proclamation aux fidèles, qu'il était résigné à la séparation ; — unanimité touchante, c'est à n'en pas croire ses yeux et ses oreilles. Les socialistes seuls, dans cette agitation, gardent une attitude indiiférente. 11 convient d'expliquer leur réserve.
Nous ne sommes pas des adversaires de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, on peut bien le croire. Nous qui voulons toutes les libertés, nous saluerons avec plaisir la chute d'une institution autoritaii'e. Mais le programme des partis politiques, rouges, verts ou noirs, ne nous satisfait pas.
Les partis politiques veulent simplement assurer à l'Eglise des conditions d'existence autres que celles dans lesquelles elle se trouve aujourd'hui. Puis, quand ce changement aura été opéré, et que l'Eglise sera devenue indépendante, ils entendent bien la laisser vivre à sa guise, et ne plus s'inquiéter d'elle.
Quant à nous, nous ne nous en tenons pas là. Nous trouvons très bon qu'on enlève à l'Eglise l'appui et la garantie de l'Etal : mais quand ce sera l'ait, il ne faut pas la laisser vivre de sa proj)re vie, il faut la détraire.
Quoi ! vous allez, sous prétexte de séparer l'Eglise dé l'Etat, remettre entre ses mains les tem[)les. les tonds de charité, et une fortune dont le revenu est estimé à 5o mille francs, — en sorte qne. l'Eglise, séparée de l'Etat, se trouvera aussi puissante, et peut-être plus puissante qu'auparavant? Vous, libres-})enseurs. vous allez prêter les mains à une transaction qui laissera votre ennemi debout et plus formidable que jamais, et vous croyez faire une belle action ?
Et c'est au nom de la liberté et de la justice que sera accomplie cette triste chose !
Oh, la liberté et la justice, c'est bien ce que nous voidons aussi, nous auti'es socialistes. Mais nous voulons la liberté conq)lètc et la
1, Organe du parli coiisorvatciir ou « vert ».
justice réelle. Et nous n'irons pas, par des scrupules de jurisprudence, fournir des armes à la plus dangereuse ennemie de la justice et de la liberté.
Qu'on sépare l'Eglise de l'Etat, c'est-à-dire qu'on lui enlève la garantie de la force publique et les écus des contribuables, — c'est bien. Mais qu'on aille jusqu'au bout : qu'on lui prenne les capitaux qu'elle prétend conserver et dont elle se sei-t pour encourager la superstition ; qu'on ne permette pas qu'une partie de la propriété collective de l'humanité soit aliénée à une associati(jn de mensonge et d'iniquité ; que l'on contraigne tous ces docteurs en tliéologie et en ignorance à gagner leur pain à la sueur de leur front, à devenir ce que doivent être tous les iionnnes, des travailleurs, des manouvriers; et, cela fait, le privilège aboli et l'égalité économique réalisée, que chacun reste libre de croire ce qu'il voudra, de prier un ou plusieurs dieux, de chanter des psaumes ou de porter des médailles bénites.
Voilà ce qu'il faut faire. Et voilà ce que les libéraux ni les radicaux ne feront jamais.
Reconnaissez-le, travailleurs, et faites-en votre profit : la question de la religion est intimement liée à la question de la propriété. Tant que la propriété individuelle subsistera avec son cortège de spoliations et d'inégalités, il y aura une religion, des prêtres et des églises. La notion de la propriété individuelle a sa source dans la notion de Dieu, de l'autre vie et du salut, c'est-à-dire dans la croyance à l'arbitraire, aux passe-droits et à l'inégalité des rangs : ré,iléchissez-y un peu, et vous verrez combien ces deux ordres d'idées sont identiques. C'est une folie que de vouloir détruire l'un sans l'autre.
La libre-pensée, si elle reste étrangère au socialisme, ne comptera jamais dans ses rangs que quelques amateurs de philosophie ; les masses, restant esclaves du capital, resteront esclaves de la religion..
Affranchissons le travail, et la religion s'en ira toute seule.
En attendant, messieurs les politiques, réglez comme bon vous semblera les rapports de l'Eglise et de l'Etat, défaites ce qui est pour faire plus mal encore, le socialisme s'en lave les mains.
Il venait de se constituer à la Chaux de-Fonds une paroisse protestante libérale, à la tête de laquelle avait été placé, par les soins d'un comité local, un jeune pasteur appelé de France, M. ïrocquemé. L'inauguration de cette église libérale eut lieu le 5 décembre, dans le temple protestant, mis à la disposition du comité local par la municipalité; et, à cette occasion, Fritz Robert envoya au Progrès (n" 20, 11 décembre 1869), une correspondance où il appréciait ainsi cette manifestation : « Dimanche 5 décembre, dans le temple de la Chaux-de-Fonds, les chrétiens libéraux ont inauguré leur culte au milieu d'un immense concours de population. Nous sommes fort aises de voir celte question du christianisme libéral revenir sur l'eau, et nous engageons vivement nos amis à assister aux conférences de cette nouvelle religion : ils pourront ainsi apprécier à sa juste valeur la meilleure des religions chrétiennes bourgeoises, c'est-à-dire une religion renversant tous les miracles petits et grands de Tx^ncien et du Nouveau Testament, mais conservant cependant le plus grand des miracles: un Dieu! et quel Dieu? un Dieu personnel, à qui les chrétiens libéraux adressent des prières, et auquel ils demandent leur pain quotidien (sans rire) ;... un Dieu qui est notre Père, qui loge aux deux, et qui, pour terminer, exige qu'on
se lève tous ensemble dans un temple, pour lui adresser une prière par l'organe d'un ministre. »
Cette correspondance fut reproduite par le journal des orthodoxes, le Journal religieux de Neuchâtel, ce qui dépita Fritz Robert. 11 envoya au Progrès (n° 28, 25 décembre i864) une seconde lettre où il disait : « Nous le disons Iranchement, nous avons été profondément vexé de voir cette feuille protestante à la Veuillot s'emparer d'un de nos articles pour s'en (aire malgré tout une arme contre les chrétiens libéraux » ; et il expliquait que « nous étions encore plus opposés aux principes du Journal religieux qu'à la nouvelle Eglise ». Un socialiste du Locle (ce fut Auguste Spichiger ou Charles Monnier), dans le même numéro du Progrès, fit suivre la lettre de Robert, au nom de la rédaction, du commentaire suivant :
« Nous partageons entièrement les idées exprimées par notre correspondant de la Ghaux-de-Fonds, et ne voudrions pas avoir l'air de soutenir l'orthodoxie protestante contre le christianisme libéral... Nous voulons profiler de l'occasion jjour dire ce que nous pensons de la nouvelle religion et de l'avenir qui lui est réservé. Si la nouvelle religion continue franchement à laisser champ libre au libre examen, elle deviendra dans peu de temps nécessairement rationaliste, et devra dès lors abdiquer le nom de chrétienne... Nous rendons toute justice au courage des hommes qui ont réussi chez nous à enlever à l'orthodoxie autoritaire son prestige, et nous procureront, bien plus tôt qu'on ne l'aurait supposé, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, de l'Eglise et de l'Ecole; cette séparation sera toujours un acheminement vers la suppression complète de l'Eglise et un pas de fait dans la voie du progrès. C'est pourquoi, quoique nous jugions cette réforme tout à fait insuffisante, nous la préférons au stabilisme de l'EgUse existante et lui serons toujours reconnaissants des progrès qu'elle fait faire à celte question. »
Je reviens à Genève, où la question électorale se posait, en ce moment, dans toute son acuité. L'élection du Conseil d'Etat (pouvoir exécutif cantonal), qui se fait tous les deux ans, devait avoir lieu le dimanche i4 novembre. Le parti radical avait préparé de longue main une alliance avec les ouvriers de l'Internationale, et il comptait, avec l'appui de leurs voix, déloger du pouvoir le parti conservateur; pour s'assurer les suffrages de l'Internationale, il avait placé sur la liste de ses sept candidats le nom du monteur de boites Grosselin, l'éloquent orateur des grandes assemblées ouvrières. La presse conservatrice dénonça cette alliance en termes virulents ; elle accusa les radicaux de Genève de pactiser avec les ennemis de la famille et de la propriété, avec les prédicateurs de l'anarchie ; les radicaux, évidemment gênés, répondaient que les ouvriers genevois étaient des hommes de bon sens, qui demandaient des réformes raisonnables, et que seul le parti radical, l'ami des travailleurs, pouvait les aider à les obtenir. \J Egalité, organe de l'Internationale, s'abstint de prendre part à ces polémiques, et, pendant toute la campagne électorale, ncdil pas un mot de la question brûlante qui meltait à l'envers toutes ou presque toutes les tètes genevoises. Le résultat de l'éleclion fut une déception pour les radicaux et pour Grosselin et ses amis : les conservateurs furent victorieux et gardèrent le pouvoir, quoique, bien certainement, tous ceux des membres de l'Internationale de Genève qui possédaient le droit de voter fussent allés — sauf Perron et deux ou trois autres — déposer dans l'urne un bulletin en faveur de la liste radicale. Comment s'était-il fait que l'Internationale, bien que groupant à Genève un nombre très considérable d'ouvriers, n'eût pas réussi, par son intervention, à assurer la victoire des radicaux ? C'est que, parmi les ouvriers du bAtiment, le plus grand nombre, étrangers, ou Suisses d'autres cantons n'ayant pas encore un temps de domicile suffisant, n'étaient pas électeurs ; en outre, dans la masse llotlanle du corps électoral, quelques centaines d'indécis, bourgeois et demi-bourgeois, ou bien ouvriers vaguement socialistes, que les chefs radicaux avaient
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espéré grouper autour de leur drapeau, s'étaient laissé effrayer par la presse conservatrice af,Mtanl le spectre rouge et exploitant la terreur qu'inspiraient aux têtes laibles les discussions du Congrès de liiile sur la proj)riété collective et le droit d'héritage. Ainsi, il n'avait servi de rien d'écarter de l'ordre du jour des assemblées de l'Internationale genevoise ces terribles questions, si inopportunes, et de se cantonner strictement sur le terrain des qu(\slions « ftratiques », groupement corporatif, coopération, crédit; il n'avait servi de rien qu'à Brde Grosselin et Henri Perret se lussent abstenus, ou prudemment absentés : on n'en avait pas moins exploité contre les intérêts politiques des ambitieux meneurs des ouvriers genevois ces « utopies », épouvantail des gros et des petits bourgeois, que des « esprits chimériques », des « fous » tels que Bakounine et ses amis, avaient lancées comme des brandons de discorde au sein des Sections de Genève. On prit donc, dans les conciliabules des comités, la résolution d'en finir avec les collectivistes, auteurs réels, disait-on, de l'échec électoral du i4 novembre, et de manœuvrer de façon à soustraire une fois pour toutes les ouvriers genevois et la Fédération romande à leur néfaste influence. Mais il ne fallait pas démasquer ses batteries avant l'heure où le plan de bataille aurait été savamment combiné dans tous ses détails, et, pour le moment, on trouva politique de faire bonne mine à mauvais jeu.
Deux semaines après l'élection, V Egalité (no ^5, 27 novembre) rompit le silence qu'elle avait observé jusque-là. Le Conseil de rédaction avait jugé qu'il était nécessaire d'exposer ce qu'il estimait être le point de vue auquel devait se placer l'Internationale en matière de politique électorale ; le journal publia donc, sous ce titre : Les partis politiques à Genève et l'Internationale, un article écrit par Perron, dont je reproduis les principaux passages :
« A propos des dernières élections du pouvoir exécutif à Genève, on a fait intervenir à tort et à travers le nom de notre Association.
« Un des partis politiques en présence, le parti indépendant *, accuse le parti radical d'avoir fait alliance avec l'Internationale.
« Il est de notre devoir de repousser cette affirmation, non point qu'elle puisse tromper beaucoup de monde à Genève, mais pour que notre silence ne soit pas interprété comme un aveu par ceux qui ne peuvent juger de ce qui se passe ici que par les récits des journaux.
« A la vérité, le parti radical a choisi comme l'un de ses candidats au Conseil d'Etat un ouvrier membre de l'Internationale ^ ; ilest vrai encore que la généralité des ouvriers genevois ont voté la liste radicale, mais cela ne saurait en aucune manière engager notre Association. . « L'Internationale, ses Statuts généraux sont des plus précis à cet égard, ne peut et ne doit poursuivre que V émancipation économique des travailleurs, grand but auquel doit être subordonné tout mouvement POLITIQUE (Statuts généraux, § 3).
« Or, le Conseil d'Etat n'ayant ni la mission ni le pouvoir d'émanciper économiquement les travailleurs, l'Intemalionale ne pouvait avoir aucune raison de s'occuper de cette élection.
« Si, individuellement, les ouvriers ont voté la liste radicale, c'est que, vraisemblablement, ils ont gardé la mémoire de la conduite haineuse et violente du parti indépendant et de son Conseil d'Etat durant les grèves de 1868 et 1869, c'est qu'ils désiraient pour ces motifs éloigner des aflfaires publiques des hommes qui avaient abusé de leur pouvoir, en intervenant partialement en faveur des patrons dans un débat où ils n'avaient que faire.
« Les ouvriers genevois ont agi en ceci comme les ouvriers parisiens nommant les irréconciliables : non dans l'attente de réformes sociales