‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 99 sur 314 · Rue Moncey, 123, m'apprend un livre de M, Oscar Testut · texte numérisé non relu

Rue Moncey, 123, m'apprend un livre de M, Oscar Testut

son bureau le lundi matin); je devais, moi, prendre celui de Genève <à la gare des Brolteaux, vers cinq heures du matin, et, afin que je fusse à portée, Palix m'offrit l'hospitalité pour cette seconde nuit. Quand l'heure du départ du train de Marseille fut proche, Sentinon, Bastelica et Richard prirent congé. Je serrai cordialement la main de Sentinon, en qui j'avais trouvé un homme modeste, intelligent, cultivé, et entièrement dévoué à la cause commune ; je ne devais plus le revoir. En juin 1871, lorsque commencèrent les persécutions contre l'Internationale en Espagne, il fut enfermé à la forteresse de Montjuich ; et quand il en sortit^ il trouva la Fédération espagnole aux prises avec l'intrigue marxiste, ourdie par Paul Lafargue ; découragé et dégoûté, il se retira de la vie militante. Quant à Richard et à Bastelica, je devais malheureusement les rencontrer encore. Je me mis ensuite au lit pour dormir quelques moments : on m'éveilla vers quatre heures du matin en frappant à la porte de la chambre tte où j'avais reposé, et je m'acheminai tout seul vers la gare. Une fois dans le train, en roulant du côté de la Suisse, je résumai mes impressions de ces deux journées en cette conclusion, que, s'il devait se produire un jour à Lyon un mouvement révolutionnaire, il ne pourrait aboutir, entre les mains des hommes que j'avais vus, qu'à un avortement piteux. En passant à Genève, je fis part de cette opinion à Perron et à Robin; je la communiquai ensuite à mes amis des Montagnes, quand je les revis ; mais je ne la motivai que sur des considérations générales : je me gardai de dire du mal d'Albert Richard, ne voulant pas inoculer à autrui mes préventions personnelles ; bien plus, je m'efforçai, dans mon for intérieur, de résister à l'antipathie el à la méfiance que je ressentais, de peur d'être injuste ^

J'ai dit que j'avais apporté à Albert Richard un vocabulaire chiffré copié de ma main. Cette pièce fut saisie lors des perquisitions faites chez lui en mai 1870; et au troisième procès de l'internationale à Paris (audience du 22 juin 1870), l'acte d'accusation la mentionna en ces termes : « Pour compléter cet exposé, il convient de citer encore un dictionnaire spécial découvert, avec d'autres pièces analogues, chez Richard de Lyon, et dans lequel les mots usuels, les noms et qualités d'im certain nombre de personnes sont représentés par des chiffres ou des lettres convenus. Parmi les locutions traduites en chiffres, on lit celles-ci : Organisation secrète internationale, allié secret international, etc. Tous les noms des principaux chefs de l'association, Jung, Eccarius, Dupont, Ilins, De Paepe, Robin, Brisraée, Perron, etc., ont leurs équivalents, ainsi que les mots nitro-glycérine, picrate de potasse, armes, poudre, munitions, etc. »

Dans son réquisitoire (audience du 2g juin), l'avocat impérial Aulois voulut voir là une preuve que l'Internationale était une société secrète ; il dit : (( Ce dictionnaire en chiffres et lettres de convention, ces mots et signes de ralliement, trouvés chez Richard, de Lyon, ne prouvent-ils pas qu'une organisation secrète existe par-dessous l'organisation publique ? Richard, interrogé au sujet de ces pièces, a fait cette réponse que je vous abandonne : « Celait simplement une bêtise qu'un de ses amis lui a remise « à Berne, qu'il avait eu la bêtise de la garder, et qu'il ne s'en était jamais « servi». Or, on lit, sur une des pièces dont je parle, cette note : « Robin « (l'un des prévenus) et Perron n'emploient pas le vocabulaire à partir « du n" io5. »

Robin, mis ainsi en cause, répondit ce qui suit : « Il y a une cliose que l'on ne peut m'imputer comme grief, mais que l'accusation signale, et qui peut, i)ar suite, exercer un grand poids sur votre jugement, c'est de figurer

1. Les accusations dont .Mbort Uicliard avait rté l'objet à plusieurs reprises de la part de membres dissidents de l'Internationale de Lyon avaient été iléclarées calomnieuses par deux jurys d'honneur, en KStl7 et ISili) : et le Conseil général de Londres, dans sa séance du S mars 1870, allait priimmcer a son tour ([ue " ayant pris connaissance des pièces accusatrices envoyées par la Section tle Lyon, il les iléelarait ilénuées de fondement, et en consé(|uence maintenait le citoyen .\lbert Iticliacd lians ses fonctions de seciélaire correspondant de l'Association internationale des travailleurs ».

sur le dictionnaire de Richard, cl de ne l'employer que jusqu'au n" io5. Je connais ce dictionnaire, et je vais vous en dire un peu plus long que vous n'en savez. Gomme Richard, je vous dirai que c'est une bClise. l\ l'ut créé pour se défendre contre les indiscrétions et les soustractions que l'on attribue à la poste, et pas toujours à faux, comme on le voit dans l'exemple cité par M" Higot'. Il futimaginé par trois personnes que je ne vous désigne paà et qui étaient nos amis ^ Ils nous l'envoyèrent; il nous parut absurde. Cependant nous le copi;\ines par condescendance. Perron et moi ; mais notre patience n'alla que jusqu'au n° io.5, et l'un de nous indiqua dans une note que nous n'allions pas au delà. J'ajoute que nous ne sommes jamais allés en deçà; que nous ne nous en sommes jamais servis. Je l'affirme, et mon affirmation est une preuve jusqu'au moment où une note écrite dans ce système par l'un de nous aura prouvé le contraire. Nous sommes en tout sept à le connaître : Perron, Richard, Guillaume et moi, et les trois que vous n'avez sans doute pas envie que je vous nomme. Voilà le fameux dictionnaire sur Iccjuel M. l'avocat impérial se base pour affirmer qu'il a servi pour les communications entre tous les affiliés ! »

Ce dictionnaire « fameux » a été publié in- extenso par M. Oscar Testut dans un de ses volumes sur l'Internationale.

Je n'ai pas à passer en revue tous les faits, toutes les manifestations qui annonçaient à ce moment, d'un bout de l'Europe à l'autre, les espérances qu'avait fait naître l'Internationale dans le cœur des exploités, les progrès croissants du travail d'organisation qui s'accomplissait partout. Je citerai seulement un ou deux exemples caractéristiques.

L'Egalité publiait dans son numéro du ii décembre l'entrefilet suivant : « Pauvres capitalistes ! ce ne sont pas seulement les ouvriers qui vous tournent le dos. Partout il y a des jeunes gens qui, appartenant aux classes privilégiées, n'auraient qu'à le vouloir pour exploiter sous votre égide la vile multitude, et qui préfèrent au vôtre le parti de la justice et du travail. . . La scène se passe dans une mine que nous ne nommerons pas. Un jeune ingénieur, portant le même vêtement de travail que les ouvriers, est au milieu d'eux, « Je leur parlais, nous écrit-il, de l'agitation ouvrière « en France, en Belgique, des massacres de Seraing, du Borinage, de la « Ricamarie, d'Aubin ; je leur disais le moyen qui seul peut nous sauver « tous. Ils me comprenaient, ils appréciaient la tactique des endormeurs « bibliques ou patriotes qui ont intérêt à maintenir l'étal social actuel. » L'orateur était debout sur un bloc de minerai, sa lampe à côté de lui, appuyé sur le i)ic du mineur. Des ouvriers, assis sur d'autres blocs, écoutaient la révélation. Cent lampes éclairaient d'une demi-lumière ce fantastique tableau ; cent cœurs d'hommes battaient de cet enthousiasme qui renouvellera le monde ! »

Au fond de la Silésie, dans le district minier de Waldenburg, huit mille ouvriers s'étaient déclarés en grève pour lutter contre une oppression infâme. Le Comité du Parti ouvrier démocrate-socialiste d'Allemagne adressa un appel à tous les membres de l'Internationale en faveur des grévistes. Ces ouvriers n'étaient pas de l'Internalionale, mais ils défendaient le travail contre le capital, cela suffisait. U Egalité (n° du a5 décembre) reproduisit l'appel, ainsi que tous les journaux socialistes. Les représentants de l'Internationale parisienne voulurent affirmer leur solidarité avec les grévistes silésiens ; mais, impuissants à leur envoyer un secours en argent, ils publièrent dans la Marseillaise (n" du i" janvier 1870) une Déclaration disant: « La longue période de grèves que nous traversons... épuise chaque jour les caisses des sociétés ouvrières sans amener d'autre

1. Léon Bigot, l'avocat d'Assi, avait relevé le fait d'une lettre écrite par Assi à Verdure, et que la poste livra à la police.

2. Le dictionnaire avait été imaginé par Baiiounine seul. Les deux autres personnes auxquelles Robin fait allusion sont Sentirion et Karga-Pellicer.

résultat que de faire ressortir l'iramoralité des moyens qu'emploient les détenteurs du capital pour se soustraire aux réclamations toujours modérées des prolétaires. . . En présence de cette situation, que pouvons-nous faire ? l'obole de la solidarité que l'ouvrier prélève sur son nécessaire, l'association même, sont manifestement insuffisantes ; le mal est trop profond, il faut d'autres remèdes. Ce remède ne peut être que dans une transformation radicale de notre état social. Cette transformation, objet de tous nos vœux, nous l'appelons de toute notre énergie, ji) Si les Parisiens n'envoyèrent pas d'argent, on vil par contre, chose extraordinaire, les ouvriers de Naples faire entre eux une collecte pour les grévistes silésiens, et envoyer trois cents francs au Comité fédéral romand pour être transmis aux mineurs de Waldenburg.

Le Times, sortant de son impassibilité habituelle, constatait la place immense prise par l'Internationale dans les affaires du monde entier en ces lignes, qui furent reproduites par V Egalité (n" 49, 25 décembre) et le Progrès (n" 28, 20 décembre) :

« Nous l'avouons, nous nous sommes moqués de cette étrange association ! E\it-on pu croire., il y a quatre ans, qu'elle était destinée à jouer un tel rôle dans l'univers, deviner son importance future, ses progrès rapides et inouïs ? Pour assister dans l'histoire au spectacle d'une organisation aussi formidable et d'une propagande pareille, faisant des milliers et des minions de prosélytes, il faudrait remonter aux premiers temps du christianisme ! »

Le mouvement de propagande commencé par le meeting de Sonceboz et l'assemblée populaire de Saint-lmier continuait dans les Montagnes. Le Progrès (n"^ 26 et 27, 11 et 18 décembre) rendit compte de deux réunions qui avaient eu lieu à la Chaux-du-Milieu et aux Ponts, le dimanche 5 décembre, et d'un grand meeting qui s'était tenu à Bienne le dimanche 12 décembre. Dans cette dernière assemblée avaient parlé non seulement des délégués du Val de Saint-lmier et de Neuchâtel, mais un délégué venu de Genève, le vieux sociaUste allemand J.-Ph. Becker. Nous voyions encore en Becker un ami et un allié ; nous dominant de sa haute taille, qui ne le cédait qu'à la stature colossale de Bakounine, avec sa longue barbe grise qui descendait en fleuve sur sa large poitrine, il nous ouvrit ses bras, à Schwilzguébel et à moi, pour nous serrer sur son cœur et nous donner l'accolade fraternelle, ou plutôt paternelle, selon son habitude. Après le meeting, il me remit un Manifeste aux travailleurs des campagnes, écrit par lui en allemand, dont il avait lu et commenté quelques pages à la tribune ; je lui promis d'en faire une traduction française ; un fragment de ma traduction parut dans le Progrès du 20 décembre, et la traduction intégrale fut publiée en brochure à Genève en février 1870. En même tenjps, sur ma demande, Becker accepta de rédiger pour le Progrès un article donnant des éclaircissements complets sur la question du rôle joué en Allemagne par Schweitzer, question qui restait encore enveloppée pour nous de tant d'obscurité.

A la Chaux-de-Fonds, comme l'avait indiqué Heng le 23 novembre au Locle, il y avait eu dans le sein de la Section une crise venant de l'opposition que les « coullerystes », encore assez nombreux, faisaient aux idées collectivistes. Dans la seconde moitié de décembre, les socialistes les plus résolus se constituèrent en une Section nouvelle, se donnant pour mission d'organiser des meetings et de travailler activement à la constitution d'une Union ouvrière locale. Les coullerystes restèrent groupés dans l'ancienne Section centrale. Nos amis avaient pensé que, gr;\ce à cette séparation, on éviterait des tiraillements nuisibles au progrès de l'organisation. ITne lettre imprimée dans le Progrès du 26 décembre dit à ce sujet : « Nous avons enfin de bonnes nouvelles à vous adresser. La Section de la Chaux-de-Fonds s'est décidéineiU séparée en doux groupes : l'un, le plus fort, continuera, sous le nom d'ancienne Section, à conduire

a48 l'internationale

les affaires administratives du Cercle des ouvriers ; l'autre, sous le nom de Section de la propag-ande, se constitue dans le but essentiel de réunir en un môme faisceau le plus grand non)bre des socirlés d'ouvriers du pays, en laissant à chacune <le ces sociétés toute sa liberté dagir et son autonomie. La Section de la propagande ne se composera que d'un nombre restreint de membres dévoués, ayant lait pour ainsi dire une profession de foi socialiste, et se donnant le devoir d'organiser le i)lus grand nombre de meetings possible. »

Une correspondance de Neuchatel {Progrès du 4 décembre) parle en ces termes du mouvement socialiste : « Je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner de la Section internationale de notre ville. KUe ne compte encore qu'une cinquantaine de membres, il est vrai ; mais ils sont animés d'un véritable zèle, et font une active propagande. La Section a des assemblées régulières tous les quinze jours... Dans l'assemblée du 20 novembre, il a été décidé qu'un appel serait adressé aux différentes sociétés ouvrières de Neuchftlel pour les engager a se constituer en fédération et à adhérer à l'Internationale. Un comité a été nommé pour s'occuper de cette affaire. . . La Société des monteurs de boîtes de Neuchatel a adhéré à l'Internationale à la suite de la dernière grève, mais jusqu'à présent elle n'a pas donné signe de vie. . . Par contre nous avons vu avec joie, le yo novembre, des membres de l'Association des graveurs et de l'atelier coopératif des ouvriers tailleurs, qui ont promis de faire auprès de leurs sociétés des démarches pour les amener à entrer dans l'Internationale. Des autres corps de métiers je ne puis rien vous dire encore de positif. Les vignerons de Neuchatel sont en difficultés depuis plusieurs semaines avec les propriétaires : voici de quoi il s'agit [suit l'exposé détaillé des réclamations des vignerons]. Mais il ne faut pas se faire d'illusions : malgré cette velléité de revendication, les vignerons de Neuchatel se tiendront longtemps encore éloignés de l'Internationale ; ils se sont constitués en société, il est vrai, mais cette société est présidée — le croirez-vous ? — par le célèbre avocat Lardy, l'homme à la cravache ! L'article principal du règlement est ainsi conçu : Tout membre de la Société des vignerons doit avoir une Bible et ne pas négliger le service divin ! »

A Genève, Robin, dans l'Egalité, continuait avec zèle une propagande s'inspirant des principes du collectivisme révolutionnaire ; mais malheureusement il donnait souvent cours à son humeur taquine, qui devenait grincheuse pour le plus futile motif. C'est ainsi qu'il eut l'idée, à bonne intention, de rappeler au Conseil général de Londres que l'aiticle 2 du règlement adopté en 1866 avait prescrit la publication par le Conseil, aussi souvent que ses moyens le lui permettraient, d'un bulletin embrassant tout ce qui peut intéresser l'Association internationale ; que le Congrès de Lausanne (1867) avait décidé qu'à défaut de ce bulletin, le Conseil général ferait chaque trimestre une communication au bureau central de chaque pays, qui serait chargé de la faire reproduire par les journaux du pays ; et qu'enfin au Congrès de Bâle — Robin croyait s'en souvenir — il avait été voté une résolution portant que le Conseil général devait envoyer chaque mois une note officielle à tous les organes de l'Internationale. « La tâche du Conseil général, ajoutait-il, devient ainsi très facile et très peu coûteuse. Il lui suffit même d'envoyer un exemplaire de sa note à un seul journal de chaque langue, qui sera chargé d'en envoyer immédiatement une épreuve aux autres journaux. Nous espérons qu'il ne tardera pas à remplir un vœu plusieurs fois exprimé, et nous engageons nos confrères les autres organes de l'Internationale,' tous les jours plus nombreux, à se joindre à nous pour lui rappeler sa promesse. » (N" 42, 6 novembre.) Dans le numéro suivant de YEgalité, il signala les inconvénients que pouvait présenter ce fait que le Conseil général s( rvait en même temps de centre fédéral aux sociétés anglaises adhérentes à l 'In 1er nationale : « N'y aurait-il pas lieu, disait-il, de constituer à Londres un Conseil régional anglais reiuplissant en Angleterre le même rôle que les

Conseils régionaux belge et romand en Belgique et en Suisse ? de cette façon le Conseil général pourrait réserver toute son aclivilé aux affaires générales de l'Internationale, besogne qui nous paraît déjà immense, et qui s'accroît encore chaque jour. » Enfin, le ii décembre (n° 47). il disait, à propos d'un manifeste du Conseil général relatif au mouvement fénian en Irlande, qu' a il aurait aimé recevoir en même temps une explication qui en fît comprendre l'opportunité » ; puis, revenant à la charge, il exhortait le Conseil à renoncer à assumer les fonctions de centre fédéral des sociétés anglaises : a Nous trouvons ce cumul très fâcheux. Remplir deux tâches aussi difficiles est au-dessus des forces d'hommes qui ont encore à s'occuper de gagner leur vie. L'une d'elles doit nécessairement nuire à l'autre, et c'est ce qui arrive en ce moment. Si le Conseil siégeant à Londres administre parfaitement les affaires locales de la Grande-Bretagne, point sur lequel nous n'avons aucun avis à émettre, il est certain qu'il néglige des choses extrêmement importantes au point de vue général de l'Internationale. » Cette négligence dont le Conseil s était rendu coupable, c'était l'omission de la note mensuelle qu'il devait envoyer aux journaux ; et Robin le morigénait sur ce point en ces terme.** : « Dans le n° 42 de ['Egalité, nous avons indiqué les obligations dudit Conseil, relativement au bulletin ; nous n'avons rien vu venir. Nous les lui rappelons avec l'article i" du règlement annexé aux Statuts généraux : « Le Conseil général est obligé d'exécuter les résolutions des « Congrès ». Nous prions pour la seconde fois nos confrères de se joindre à nous pour rappel»^r au Conseil siégeant à Londres ses obligations comme Conseil général de l'Internationale, et de l'engager avec nous à se débarrasser de la partie relativement secondaire de sa besogne, en poussant à la création d'un Conseil régional anglais. » Et il terminait par une nouvelle demande, (jui était en réalité une marque de déférence envers le Conseil général, mais qui, dans la forme oxi elle était présentée, semblait encore une taquinerie : « Nous aurions assez de questions à poser au Conseil général pour que ses réponses constituent un as^ez long bulletin. Elles viendront plus tard. En attendant, nous nous contenterons de nous joindre au Progrès, du Locle *, pour le prier de nous éclairer sur la fameuse question Liebknecht- Sclnveitzer, qui a occupé au Congrès plusieurs heures dans les séances administratives, et même dans les séances publiques '\ et qui, d'après les journaux, paraît être l'unique préoccupation des travailleurs de l'Allemagne. Les ouvriers de ce pays sont partagés en deux groupes, dont les chefs, tous deux siégeant au Parlement bourgeois, s'accablent l'un l'autre d'accusations qu'il ne nous plaît pas de reproduire. Autant qu'il leur est permis d'en être avec les lois locales, ces deux groupes sont de l'Internationale. Puisqu'il paraît que les ouvriers allemands ne peuvent pas, hélas ! se dispenser de suivre quelqu'un, quel est celui des deux groupes qui suit un intrigant ? Sous ce rapport, au Congrès, nous n'avons entendu qu'une cloche. Nous ne préjugeons rien, nous ne voulons pas dire que ce ne soit pas la bonne, mais nous voudrions entendre l'autre. Mieux encore, nous demandons l'avis éclairé et impartial du Conseil général, afin de saisir parfaitement quels sont nus amis et nos ennemis. Nous espérons que notre excellent confrère le 7'ravaU, qui a publié récemment une correspondance en faveur de M. de Schwoitzer, so joindra au Progrès et à nous pour obtenir cet indispensable éclaircissement. »

Cet article, par la façon dont les choses y étaient dites, constituait

1. Lire l'article dans le n" 2:5 du Progrrs. (Note de VEqalité.)

2. LiebUnecht avait parle l(inj,'iieniciit de la j,'iierre que ?e faisaient les deux fractions du parti socialiste allemand, dans la séance pulili(iii(> du 7 septembre. Il avait dit : « .Au dernier (.ion^rés tl'Kisenacli, les démocrates socialiste^, c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas séparer la (luesllon polili(|ue de la (|iiestion >ociale, ont complètement rompu avec les socialistes du parti de M. Schweitzer. qui croient que les réformes sociales sont compatibles avec li' i^ouvernement de Hismaick. » iComplerendu, pa{,'e 3o.)

20O L INTERNATIONA LK

une véritable provocation à l'adrc.'sse du Conseil général, et Marx n'était pas honune à permettre qti'on lui parlAt sur ce ton. 11 allait le faire voir'. L'arlicle que j'avais publié dans le Proffrèa (n" 2.5, 4 décembre), et dont parlait Robin en disant qu'il se joignait au JU-o^rès pour interpeller Londres, n'avait, lui, absolument rien d'agressif, comme on va le constater; il exprimait la perplexité où j'étais, l'étonnenient que m'avait causé l'attitude de Liebknccht après le Congrès de liâle, et l'élonnement non moins grand où me jetait celle de Schweitzer et des lassalliens. Je reproduis cet article ici :

On sait que la presque totalité des ouvriers socialistes, en Allemagne, font partie d'une grande association fondée par Lassalle. A la mort de Lassalle, M. de Schweitzer lui succéda comme président de l'Association, et c'est lui qui la dirige encore aujourd'hui.

Cette année, au Congrès d'Kisenach, une scission s'est produite.

Une partie des socialistes allemands, accusant Schweitzer d'être

vendu à Bismarck et de travailler dans l'intérêt de la réaction, se

séparèrent de lui sous la conduite de M. Liehknecht, et fondèrent une

association nouvelle, dont l'organe est le journal Der Volksstaat,

paraissant à Lei[)zig. Les amis de Liehknecht s'intitulent parti de la

i Démocratie sociale : loin de renoncer à la politique comme nous, ils

I disent hautement que les réformes politiques doivent précéder les

i réformes sociales, — ee qui est absolument contraire au principe

même en vertu duquel l'Association internationale des travailleurs

s'est constituée.

M. Liehknecht est venu au Congrès de Bàle. 11 s'y est prononcé d'une manière assez équivoque sur le principe de la propriété collective ; par contre il a été l'un des plus chauds avocats de la législation directe. Enfin, il a raconté à sa manière les discussions du Congrès d'Eisenach, a dépeint Schweitzer et ses partisans sous les couleurs les plus noires, et a demandé, pour lui et ses amis, d'être reçus dans le sein de l'Internationale.

Il était impossible aux délégués de Bàle, peu au fait des affaires d'Allemagne, de vérifier l'exactitude des assertions de M. Liehknecht. Aussi aucune protestation ne se fit entendre, et personne n'essaya de mettre en doute sa bonne foi.

Mais voici qu'après le Congrès de Bàle. M. Liehknecht et ses amis refusent d'admettre la résolution concernant la propriété collective. Ils déclarent que c'est là un principe que chaque association ouvrière peut accepter ou rejeter, sans que cela porte atteinte à la pureté de son socialisme. En un mot, ils renient le programme de l'Internationale, ils font des concessions aux tendances bourgeoises.

Par contre — à notre grand étonnement — les ouvriers lassalliens,

1. Dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, j'ai évité de critiquer Robin, alors en bulle à toutes les haines du parti marxiste ; j'ai insisté sur ses bonnes intentions, et pallié les loris d'un écrivain emporté par la nervosité de sa plume. « L'Egalité, disais-je, publia plusieurs articles dictés par les intentions les plus bienveillantes, et dans lesquels on réclamait du Conseil général des directions, un appui plus réel, une intervention plus fréquente. Croirait-on que ces articles, écrits dans le bul de rendre l'action du Conseil général plus efficace, ont été représentés par nos adversaires comme des attaques à ce (Conseil ? » Je reproduisais ensuite les articles de V Egalité, el je concluais : « Toutes ces choses sont dites peulêtre avec quelque vivacité. — alïaire de tempéramenl, — mais elles n'avaient rien d'agressif. Encore une fois, où est l'atlaque ? » Il n'y a plus de raison aujourd'hui pour ne pas rendre à chacun ce qui lui esl dû, el pour ne pas constater que Robin manqua de mesure et de tact et faillit compromettre ainsi la meilleure des causes.

les amis de Schweitzer, ceux que M. Liebknecht représentait comme vendus à la réaction, adoptent en plein les résolutions du Congrès de Bâle, entre autres celle relative à la propriété collective ; ils déclarent dans leur journal, le Sozial- Demokrat, que leur programme est celui de l'Association internationale, et qu'ils sont d'accord avec elle sur tous les points. Ils représentent M. Liebknecht comme un bourgeois cherchant à égarer les ouvriers et à les désunir, et ils protestent de toute leur force contre les calomnies dont Schweitzer a été l'objet de sa part.

Que faut-il croire? Comment démêler nos véritables amis au milieu de ce chassé-croisé d'accusations réciproques et de démentis ? 11 nous semble qu'il serait du devoir du Conseil général de notre Association d'intervenir, d'ouvrir une enquête, sur ce qui se passe en Allemagne, de prononcer entre Schweitzer et Liebknecht, et de faire cesser par là l'incertitude où nous jette cette étrange situation.

Dans le numéro suivant du Progrès (n° 26, 12 décembre), je reproduisais, le même jour que l'Egalité, le manifeste du Conseil général relatif aux fénians ; mais, bien loin de le désapprouver, j'en parlais en ces termes :

Nous recevons de notre Conseil général à Londres la pièce suivante, qui exprime envers les socialistes irlandais, les fénians, une sympathie à laquelle nous nous associons en plein ;

Et je motivais ensuite cette sympathie en expliquant que les fénians voulaient « proclamer en Irlande la république démocratique et sociale fondée sur la propriété collective du sol ».

Dans ce même numéro, le Progrès commençait la publication du Rapport du Conseil général au Congrès de Bâle, que j'avais traduit moimême sur le texte anglais inséré dans un Compte-rendu du Congrès que le Conseil général venait de publier à Londres.

Deux autres incidents, dus à l'humeur batailleuse et au manque de tact de Robin, achevèrent de gâter les affaires à Genève et de préparer la crise qui allait diviser la Fédération romande : une sotte querelle cherchée à Duval, une querelle plus sotte encore cherchée à Wiehry. Les récriminations intem])estives et injustes à l'adresse du Conseil général devaient nous brouiller avec Marx ; les noises avec Duval et Wœhry allaient livrer l'Egalité aux mains d'Outine.

L'Egalité avait commencé le 6 novembre (n" 42) la publication d'un Historique de la Société des menuisiers de Genève. Dans le numéro du 27 novembre, elle interrompit celte publication sur une phrase qui disait : « 11 ne nous reste plus qu'à parler de la récente grève des ouvriers de la fabrique de MM. Camps et C® » ; et la rédaction Ht suivre cette phrase de l'observation que voici : « Les renseignements que devait nous fournir sur celte grève le comité des menuisiers ne nous sont pas encore parvenus. Nous engageons les ouvriers qui s'intéressent à ces notices à blAmer fortement la négligence de leur comité. » C'était Duval qui était président de ce comité : on juge s'il fut satislait de la publication d'une note semblable. Robin laissa passer quinze jours ; puis, comme la suite de l'JIistorique ne lui avait pas été envoyée, il récidiva; l'Egalité du 11 décembre (n" 47) publia, en tête de la colonne des avis, la réclamation <|ue voici : (t Réclamation au comitiî Diis mkinuisikus. La rédaction n'a pas encore reçu les documents, promis depuis plus d'un mois^ pour terminer le travail commencé sur rhistori([ue de votre société. » (^)uand Kobin était agacé, rien ne pouvait le retenir; les documents n'arrivant toujours pas, il lança une troisième mise en demeure ; le iS décembre (n"4{^), 1' A^'-c//;7(' iin[)rimait ceci: « Réclamation. La rédaction n'a rien reçu du comité des menuisiers.

îîSs L'iNTKRNATrONALK

Le président lui a encore promis pour dimanche prochain les documents nécessaires pour terminer l'historique de la Section. » Les sommations de Robin aboutirent à l'aire remettre à la rédaction, le lundi 20 décembre, — ainsi que l'annoncja \'Ks>-alité du 25, — les documents réclamés ; mais elles avaient exaspéré si iori l'irascible Duval qu'en haine de Kobin et de son ami Perron, il passa sans retour dans le camp de la coterie.

Quant à W;ehry. membre obscur jusque-là du Conseil de rédaction, et membre aussi de la commission de la bibliothèque, c'est en cette seconde qualité que Robin l'attaqua, sans se douter^ hélas ! des suites fatales qu'allait avoir son imprudence. La l)il)liothé(pie de l'Internalionale genevoise avait dû être rt.'rmée momentanément pour j)ermetlre le classement de livres légués par Serno-Soloviévilch, et aussi pour (ju'on put l'aire certaines réparations ; un avis inséré dans V Kg-alité dn iG octobre l'avait annoncé aux membres des Sections de Genève. Au bout de deux mois l'opération n'était pas achevée, et quelques habitués se plaignirent. 11 n'y aurait eu, semble-til, qu'à s'adresser amicalement à la commission de la bibliothèque, pour la prier de se presser un peu, sans donner à la i)lainte une publicité intempestive. Mais Robin n'était pas un pacifique, il semblait aller au-devant des conflits et s'y complaire ; aussi interi)ella-l-il la commission par la voie du journal, en insérant dans V Egalité du 18 décembre la noie suivante ;

« A LA COMMISSION DE LA BiBLio THÈQUF. Plusicurs membres de l'Internationale s'adressent à nous pour savoir quand la bibliothèque sera ouverte. Ils remarquent qu'elle est fermée depuis plus de deux mois, juste au moment où la longueur des soirées rendrait les emprunts plus nombreux ; ils ajoutent enfin que cette interruption date de l'époque où la bibliothèque s'est enrichie de la collection de trois cents volumes laissée par Serno. Nous transmettons leur réclamation à la commission de la bibliothèque. »

Wtehry s'émut, et écrivit à Robin pour justifier la commission ; sur quoi l'Egalité publia (a5 décembre), dans les « Faits divers », une seconde note, sèche et hostile, ainsi conçue :

« Un membre de la commission de la bibliothèque nous écrit une lettre où il nous annonce « que le don Serno ayant augmenté considérablement « le nombre des livres, a nécessité un nouveau classement et une répara- « tion indispensable ; que cette réparation n'a pas encore pu se l'aire ». Le premier avis a paru il y a deux mois dans V Egalité, nos lecteurs le connaissaient déjà; la seconde nouvelle, les assidus de la bibliothèque, comme notre correspondant, continueront à la trouver regrettable. »

Ce « faits-divers » allait mettre le feu aux poudres, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant.

Le dimanche 26 décembre eut lieu, au cimetière de Plainpalais (Genève), l'inauguration du monument élevé sur la tombe de Serno, un bloc de granit brut portant sur une de ses faces un médaillon de marbre blanc avec rinscrii)tion : A la mémoire (V Alexandre Serno- Soloviévitch {i83g-i 86g), les internationaux de Genève. Perron, dans un discours simple et touchant, raconta la vie de celui dont il avait été l'ami dévoué, et termina par cette allusion transparente à l'attitude hostile prise par certains Genevois à l'égard de Serno et d'un autre révolutionnaire russe, absent : « Promettonsnous, sur la tombe de notre ami, de concourir de toutes nos forces^ à ce résultat si ardemment désiré par lui [l'achèvement de l'organisation de l'Internationale] ; promettons-nous également d'accueillir les hommes de cœur et d'énergie que les tyrans forcent à se réfugier parmi nous comme nous avons accueilli Serno, c'est-à-dire en frère et non pas en étranger. Sachons surtout reconnaître de leur vivant les grandes qualités qui les distinguent et à laide desquelles le triomphe de la révolution sociale peut seul être assuré. » Outine prononça l'éloge de Serno, au nom du •< jeune parti russe », et sur un ton déclamatoire adressa des menaces au gouvernement du tsar: « C'est pour avoir servi la cause de l'aff'ranchissement

du prolétariat que Serno a été condamné à mort ; mais un jour viendra où nous demanderons des comptes à ses assassins ;... un jour viendra où nos frères morts seront vengés, et ce jour-là nous ne pardonnerons pas ! » Enfin un camarade de Nelchaïcf, Vladimir Serebrenikof, « arrivé de Russie depuis un jour ou deux, rendit témoignage que l'œuvre à laquelle Serno avait travaillé toute sa vie prospérait après sa mort : le mouvement révolutionnaire grandit en Russie en dépit de toutes les persécutions ».

Dans la Suisse allemande, sur l'initiative de Karl Rùrkly et de son lieutenant Hermann Greulich, se fondait à ce moment un journal qui allait se faire l'organe des doctrines soutenues au Congrès de Bâle par Ritlinghausen, Gœgg, et la plupart des délégués de langue allemande. Bûrkly était notre ami : nous l'avions invité à venir au meeting de Bienne, le 12 décembre, et s'il s'y était rendu nous l'eussions accueilli en camarade et en allié. Dans le Progrès (n" 28, 20 décembre), j'appréciai en ces termes le programme du nouveau journal et l'action préconisée par Bùrldy et les socialistes zuricois :

Les socialistes de Zurich.

Nous avons entre les mains le numéro d'essai d'un journal socialiste de la Suisse allemande, qui s'intitule Die Tagwacht. la Diane ou plus clairement le Réveil. Ce journal est publié par un Comilé siégeant à Zurich, et il a pour but de provoquer l'organisation d'un parti de la démocratie sociale en Suisse.

Voici en résumé le programme de ce nouveau parti politique :

Législation directe par le peuple ;

Unification des lois juridiques, centralisation de l'armée suisse, abolition de Yohingeld ' .

Rachat des chemins de fer par la Confédération ;

Séparation de l'Eglise et de l'Etat, de l'Eglise et de l'Ecole ;

Instruction gratuite à tous les degrés ;

Soins gratuits aux malades ;

Abolition des impôts indirects, introduction de l'impôt progressif sur le capital, le revenu et les successions ;

Interdiction du travail des enfants dans les fabriques, au-dessous de l'âge de quatorze ans ;

Fixation de la journée de travail à huit heures pour les travailleurs au-dessous de seize ans ;

Fixation de la journée de travail à dix heures pour les travailleurs au-dessus de seize ans ;

Surveillance des ateliers par l'Etat au point de vue sanitaire ;

Enquête statistique sur la situation des ouvriers, le taux des salaires, le prix des logements, etc. ;

Crédit accordé par l'Etat aux associations coopératives.

On le voit, il s'agit bien là d'un parti politique, (jui entre en lice pour faire concurrence aux conservateurs et aux radicaux, et qui se propose d'arriver au pouvoir pour opérer des réformes par voie gouvernementale . . .

Nous avons assez souvent dit ce que nous pensons à ce sujet. Cette manière de [)rocéder ne nous parait pas conforme à l'esprit *le rinternationale.

Les rédacteurs de la Tagwacht sont nos amis, ce sont des mem-

Page 1