CHAPITRE XIV
SITUATION REVOLUTIONNAIRE DE LYON PENDANT LE MOIS DE JAN- VIER 1871. — AGITATION PRODUITE PAR LES BRUITS D'aRMISTICE, — MENÉES DE LA DEMAGOGIE ET DE l'inTERNATIONALE. — LES ELECTIONS DU 8 FEVRIER, — FORMATION DE NOUVEALTC COMITÉS RÉ- VOLUTIONNAIRES. — LE COMITÉ CENTRAL DÉMOCRATIQL'E DE LA GARDE NATIONALE. — PROGRAMME DE CE COMITÉ. — LE CERCLE DE LA RUE GROLÉE ET L*UNION RÉPUBUCAINE.
A la suite de l'assassinat du commandant Arnaud, tous les clubs furent formés et les réunions publiques interdites par mesure de sûreté générale. Un temps d'arrêt sembla se produire dans les agissements de la démagogie. Le parti révolutionnaire, privé de la plupart de ses chefs, avait besoin de se recueillir. D'ailleurs les personnalités remuantes de Tlnternationale étaient en fuite : la persécutron sévissait comme aux plus beaux jours de l'empire ; Albert Richard ne donnait plus signe de vie ; Chol avait dû chercher un refuge à Genève ; Gaspai*d Blanc, Parraton et autres étaient incarcérés t pour avoir voulu, disaient-ils, démasquer F impuissance du grotesque dictateur Gambetta ». »
Le commun des adeptes de l'Internationale gardait prudemment le silence : l'impulsion leur faisait défaut, et c'est à peine si quelques conciliabules secrets étaient tenus. Ils attendaient tpi'un événement nouveau leur pennît de repi*endre leur oeuvre au grand jour.
D'ailleurs à ce moment-là toute tentative insurrectionnelle eût été inopportune : ils l'avaient compris.
L'armée de l'Est, sous la conduite de l'héroïque général Bour-
« jDooMMfKi Juitilleaiift, pièce XXXI.
baki, s'avançait au secours de Belfort : un premier succès avait été remporté, et il semblait que la fortune des armes dût nous être favorable. Tout le monde s'abandonnait à cette illusion, lorsque le journal de Genrve apporta à Lyon la nouvelle de la capitulation de Paris.
Les cris : A la trahison ! nous avons été vendus! Jules Favre est un infâme ! y retentirent aussitôt mêlés à des cris de rage et de désespoir.
La démagogie se réveilla, et les réunions publiques recommencèrent de plus belle. L'autorité elle-même parut s'associer aux récriminations de la masse populaire, et lui donner en partie satisfaction. Partout le mot d'ordre était : Pas cTéleciions ! La lutte à outrance ! Quel spectacle affligeant offrirent à cette époque la plupart des grandes villes ! L'histoire impartiale, racontera un jour à quels excès se portèrent alors les démagogues : prolonger dans des conditions désastreuses une lutte reconnue désormais impossible, ruiner et affamer les départements non encore envahis, tel était leur objectif. Que leur importait le nombre d'hommes voués à une boucherie certaine, s'ils devaient à ce prix, les uns conserver leurs fonctions, les autres constituer im pouvoir révolutionnaire qui pût terrifier, ne fût-ce que quelques jours, la réaction et F immonde bourgeoisie ?
La physionomie des réunions publique» tenues à Lyon pendant la période qui précéda les élections du 8 février mérite d'être étudiée : il est bon que nos lecteurs aient la mesure exacte du patriotisme dont firent parade en cette circonstance * les coryphées de l'Internationale et les apôtres du jacobinisme.
Une première réunion avait lieu, le 31 janvier, dans la salle de la Rotonde. Plusieurs conseillers municipaux, de nombreux officiers garibaldiens, le citoyen Grosbois *, ex-membre du comité fie salut public, étaient présents. Jamais procès plus violent ne fut fait au gouvernement de la défense nationale : Jules
» Grosbois, fabricant de formes, trésorier du comité Raspail lors des élections générales de 1869, avait été nommé, en décembre 1870, par le ministre de la guerre de Lyon, le citoyen Gangaot, inspecteur <VartiUerie atuc ateliers d'Otaiins et de la Buire.
Favre y fut traité de bandit et d' infume. On proclama pour tout Français qui le rencontrerait le droit de le poignarder. La lutte à outrance, la reprise immédiate des hostilités, la destitution du préfet, la nomination de Garibaldi comme général en chef de toute Tarmée, la réorganisation de la ligue du Midi sur des bases plus révolutionnaires, la suppression de toute élection, la levée en masse, telles furent les propositions présentées par les divers orateurs et acclamées par Fassistance. L'un des porte-voix de Tlnternationale ; le conseiller municipal Velay, venait déclarer à l'assemblée que le moment dagir était venUy et que désormais toutes les réunions devaient se faire en armes.
A la même époque arrivait à Lyon, de Londres, Tun des principaux agents de l'Internationale : sa présence se rattachait à un projet de soulèvement de toutes les sections du continent. Il était porteur d'instructions du conseil général, et était chargé de les notifier aux sectionnaires de Lyon.
Dans la séance du i*"' février, où se trouvait réunie toute la âne fleur de la démagogie lyonnaise, il était donné lecture du programme suivant, adopté par les membres du bureau et qui devait être soumis, le jom* même, a l'acceptation du conseil municipal * :
1** La levée en masse de tous les hommes de 20 à 40 ans, mariés ou non ;
2« La guerre à outrance ;
S** La réunion à Lyon d'une Convention nationale composée de deux députés par département, NOMMÉS SEULEMENT DANS LES GRANDES VILLES, à l'exclusion des campagnes ;
i° Nomination, en attendant la Convention, d'un comité de 30 membres destinés à gouverner la ville, avec Garibaldi pour général en chef.
Pendant qu'il était procédé à la nomination de ce comité, une délégation se rendait à Thôtel de ville pour soumettre ce programme à l'acceptation des élus du suffrage universel. Les édiles lyonnais, qui n'étaient pas sans avoir quelque sympathie
« Voir Documents justifUatift (Pièce XXXIII bis) la composilon à celle époqu? du conseil municipal do Lyon.
pour les clubistes de la Rotonde, se faisaient un patriotique devoir d'annoncer à cette délégation que toutes les résolutions formulées par elle avaient déjà été prises et que dans ce but le maire, M. Hénon, était parti pour Bordeaux *.
Le lendemain, les mômes déclamations retentissaient à la Rotonde 011 étaient accom^us plusieurs volontaires garibaldiens en compagnie des citoyens Barodet et Vallier. Comme dans les réunions précédentes, il était question de gueiTe à outrance, de la déchéance de toutes les autorités civiles et militaii'es, de la nomination par le peuple d'une Convention révolutionnaire, etc. On y parlait de coiipei* la tête à la réactioUy de chasser comme un vil troupeau de p..^.... le préfet, le conseil municipal et les autorités militaires. Comme la veille, une délégation était chargée de porter ces propositions au conseil municipal.
Au même moment d'autres clubs révolutionnaires fonctionnaient en permanence dans tous les quartiers de la ville, au Bal- Lyonnais (Guillotière) , au Cercle coopératif (rue Vieille-Monnaie), etc., etc. Partout, sous le prétexte de sauver la France, les projets les plus insensés et les plus révolutionnaires étaient accueillis avec enthousiasme. De nouveaux comités s'étaient formés. Ici c'était la Société des défenseurs des droits de f homme et delà république; là, le Comité central de résistance aux ennc^ mis de la république; plus loin, le Comité de résistance lyon^ nais ou ligue républicaine des femmes lyonnaises. La Guillotière obéissait toujours aux inspirations de son comité révolutionnairCy organisé au lendemain du i septembre et qui avait survécu à la dissolution de tous les autres *.
La démagogie et l'Internationale relevaient audacieusement la tête et s'apprêtaient à tenter quelque nouvelle aventure, lorsque le triomphe de la liste conservatrice vint déranger tous leurs calculs. A la nouvelle de cet échec, les purs frémirent de colère : ils s'en prirent aux ruraux et se mirent à leur prodiguer toutes sortes d'outrages et d'injures grossières.
i Le lendemain ces faits étaient portés à la connaissance de la popalation par ane afûche qni prouve ane fois de plus dans quelle anarchie sa trouvait à ce moment la ville de Lyon {Documents justificatif i, pièce XXXIII).
s Voir aux Documents jwtificatifsy pièce XXYIII, la composition de t% comité toile qu'elle existait au mois de septembre 1870.
Une seule ressource leur restait, c'était d'exploiter le mécontentement que jeterait bientôt parmi les miliciens galonnés la conclusion de la paix regardée comme probable, et qui viendrait mettre un terme aux privilèges scandaleux dont ils avaient joui jusqu'alors. Ils^devaient désormais trouver le concours le plus aveugle dans cette partie de la garde nationale qui, sentant son existence menacée par le retour de l'armée, voulait à tout prix assurer son maintien. C'est à cette époque que remonte Torganisation du Comité central démocratique de la garde nationale Nous allons voir bientôt le rôle important joué par ce comité dans les événements dont la ville de Lyon a été le théâ(;re aux mois de mars et d'avril dernier. Voici le programme de ce comité.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE