D*ARMES
La délégation du gouvernement s'était émue de l'arrestation du général Courtois d'Hurbal. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'un pareil scandale se produisait : elle avait déjà eu à intervenir lors de t renlùvement » par le peuple lyonnais du général Mazure, et il n'avait pas fallu moins de trois sommations pour que le préfet Challemel-Lacour consentît à l'élargissement de son prisonnier.
A la suite de ces faits Duportal fut mis en demeure de donner sa démission. Mais il savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur la valeur et l'énergie des membres du gouvernement. Il était habitué depuis longtemps à ne plus leur obéir et il se croyait assez fort pour pouvoir les braver impunément. « Vous me demandez ma démission, leur avait-il répondu le 7 novembre, que celui d'entre vous (jui a fait un seul jour de prison pour la Répubb'que vienne la chercher. »
Des manifestations tumultueuses obligèrent son successeur * à donner sa démission avant môme d'avoir pris possession de la préfecture. Duportal conserva donc ses fonctions en dépit du •gouvernement et put tout à son aise continuer le cours de ses exploits. Chaque fois qu'il fut question de son remplacement, ce ne fut dans toute la presse rouge qu'un concert de louanges A Tadresse de ce fonctionnaire, dont on représentait le départ de Toulouse comme le signal de la guerre civile (Documents justifïCRlifs, pièce LXVI).
n n'entre pas dans le plan de notre ouvrage de faire Fhistoii'e complète du règne Duportal : nous laissons à d'autres le soin de
> Hdc, professeur de Code civil à la Faculté de droit do Toulouse.
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flétrir comme il convient les .procédés inqualifiables de cet apôtre du jacobinisme. Nous avons maintenant à présenter le récit des événements dont la ville de Toulouse fut le théâtre les 25, 26 et 27 mars.
A la veille du 18 mars une grande agitation régnait à Toulouse, où la cause de la révolution communale comptait dans les régions du pouvoir de nombreux et ardents partisans. On avait répandu le bruit que la République était menacée par lés tendances royalistes de l'Assemblée : les excitations du journal V Emancipation avaient redoublé, et les réunions politiques du Colysée avaient emprunté à tous ces faits une aigreur et une exaltation extraordinaires. Dans Tune des séances de ce club (le jeudi 16 mai's), tous les officiers de la garde nationale, en grande tenue, étaient montés sur TestradeFun après Tautre, et, tournés vers le public, avaient dû, en tendant la main, prêter le serment solennel de défendre la République « contre les menées des royalistes *. a> A cette réunion présidée par le secrétaire général de la mairie, Sarrans, assistaient la plupart des agents de police.
Il n'est pas sans intérêt d'indiquer la pr-ésence à Toulouse à la même époque du citoyen Razoua, accouru de Bordeaux auprès de son ami Duportal. Ce voyage a sa signification et sa portée. S'agissait-il d'une prétendue visite *, ou bien de se concerter avec le seigneur du lieu et de préparer les voies au mouvement séditieux dont Paris allait donner le signal et qui, dans la pensée de ses auteurs* ne pouvait réussir qu'à la condition de s'étendre à la France entière ? La réponse à cette question est facile à faire.
Arrivé à Toulouse dans la soirée du 17 mars, Razoua fut
t Daporlal, la Commune à Touloute, page 11.
* <c Etant venu à Bordeaux pour contribuer comme député de Paris aut succès oratoires de M. Depeyre, Razoua, en ennemi de la famiUe, vint voir sa mère à Beaumont-de-Lomagne, et, par un caprice d'itinéraire ou une combinaison infernale de Karl Marx, poussa jusqu'à Toulouse son criminel pèlerinage. Il vint me rendre à la préfecture la visite que je lui avais faite quelque temps auparavant au café de Bordeaux. » (La Commune à Toulouse, simplu exposé des faits, par Armand Duportal, pages 14 et 15.)
^^^^^^H ICT LE JACOniNISME
^^^lïçuiia préfecture et se rendi^ le lendemain, en compagnie de Ouportal, au club du Colysce.Câ club, organisé dans les premiers jours du mois de février, n'était autre chose qu'une succursale de l'alliance républicaine fondée à Paris par les noiabililés du parti révolu lionnaire '. Les habitués de ce club s'étaient d'abord réunis au Capitotei mais plus tard ils avaient dii transporter le siège de leurs opérations dans la salle du Colysée. Les séances avaient lieu les mardi et vendivdi. Le bureau était formé d'un ^^^président et de quatre assesseurs renouvelables chaque se- ^^^hiaine. Le nombre des adhérents s'élevait à 800. Au nombre de ^^Hkes adeptes flguraîent le tlirectem- de la sûreté publique, toute ^^"■ia genl policière, plusieurs officiers de la garde nationale, Ducasse, l'un des rédacteurs de l'Emancipation, Sarrans, lo secrétaire général de la mairie, quelques membres de la commission municipale, notamment l'adjoint Leygues, elc, etc.
RazouR prit le i)remier la parole ; il remercia l'aseemblée de l'avoir d<^-signé dans une séance précédente comme délégué de "toulouse auprès du comité central de l'alliance républicaine de Paris *. n félicita le parti révolutionnaire de Toulouse do sa puissonte organisation, et déclara qu'A son retour dans ta capitale il serait heureux de rapporter à l'alliance républicaine de Paris les vœux et les sentiments de celle de Toulouse et d'apprendre au peuple parisien qu'il pouvait compter sui- Toulouse. \ A son tour Duportal, ijui s'était inslallé au fauteuil de la prêsidenco, adressait aux clubistes celte véhémente allocution : ■ Gitoyâns, il faut ijue Toulouse soit bien révolutlonnaîrement organisé, pour qu''un préfel de M, Thiers puisse se trouver ici et vous parler conime je le fais. La République et la Révolution ont eamoi un défenseur cnergiiiue. Je suis menacé d'avoir un suceasseur à la préfecture', mats je n'abandonnerai pas ma position, tant qu'elle poun-a être utile à la cause révolutionnaire : JE
» Toiraiii DommtnH imlificalift le proeramine «l la circulaire n" ! li- VAIlium rùpublii^itine de Puris, piéca XLVII.
■ Dui* la si^oneo du 17, sur la propotiLian du ciloien Dncuae. il avftil "kdjl^e pour élulilir une cnlonla enlre l'iilliance lépubLicuuH de Paris tl In Mdîtiiis élabliea «n pruviuea bI naUmnwnt celta de Toulouae.
■ On Mil que le dloycn ttasoua osl l'un -les [ondalenrs Je l'AtUattcmeiia' ■ bUcaine el l'un de» membres 1m plus actifs du fomilï ctiilral dt Parh. • {Emantipalion, 30 mars I8TI.)
2i2 L'INTERNATIONALE
DESCENDRAI PLUTOT DANS LA RUE ! LA PRÉFECTURE RENFERME DES ARMES ET DES CARTOUCHES : ON KA QU\\ SE PRÉSENTER, J'EN DONNERAI A TOUT LE MONDE. VOUS SAVEZ QUE JE SUIS UN HOMME D'AC- TION : VOUS POUVEZ COMPTER SUR MOI, MILLE DIEUX ! VOUS ME VERREZ A L'ŒUVREJ. »
Diiportal ne faillit pas à cet engagement : peu de jours en effet après cette déclaration, il ét^it donne à la ville de Toulouse de le voir à Vœuvro et déjuger s'il était un homme d'action.
A la nouvelle de l'insurrection parisienne, l'émotion fut grande à Toulouse : la garde nationale, cet auxiliaire si puissant de toute sédition, parla aussitôt de proclamer la Commune et de foire acte d'adhésion à la rov Vu ion du 18 mars.
Déportai {Ik Commune h Toulouse, daple exposé des faits, pages i et 5) explique « que la proclamation de la Commune à Toulouse ne fut pas un mouvement communaliste et n'eut pas la signification socialiste cpi'il avait affectée à Paiûs et dans quelques autres villes des départements. Il ajoute : « C'est une
QUESTION DE GARDE NATIONALE QUI A PROVOQUÉ CE MOUVEMENT, ET C'eST EXCLUSrS'EMENT LA GARDE NATIONALE QUI L*A CONSOMMÉ, SANS LA PAR- TICIPATION d'aucun ÉLÉMENT SOCIALISTE ET AVEC LA SEULE ATTACHE RÉVOLUTIONNAIRE DU MOMENT ET DU PRÉTEXTE CHOISI POUR LE FAIRE
ÉCLATER. — l'Internationale et ses mots d'ordre ne sont polti
RIEN DANS CE QUI s'eST PASSÉ. »
Nous reconnaissons l'exactitude de cette appréciation ; mais Duportal aurait bien dû nous apprendre pourquoi, au mépris de la loi, il s'était permis d'éliminer de la garde nationale les deux tiers do la population et de ne confier des armes qu'à ses partisans *. Il se flattait, il est vrai, de l'avoir spécialement organisée
POUR la défense de l'ordre DANS LA RÉPUBLIQUE ET PAR LA RÉPU-
BUQUE 2. D'ailleurs, pour bien apprécier le rôle que ce coryphée du jacobinisme a joué dans les événements du 25 mars, il importe de iaire le récit des faits qui les ont précédés.
1 La garde nationale ne comprenait a cette époque que qnaire bataillons : !•' bataillon, cantoa ouest; ii« Lata'Uon, caaloo sud; 3« bataillon, canton centre; 4« bâtai (Ion, caitoa nord. L'eTfectif de tous ces bataillons n*ctait que du i,lll individus.
f La Commune à Toulouse, page 6.
ET LE JACOBINISME. 2:î.'î
Depuis longtemps rautoritô militaire revendicpiait la réoccupation du poste de l'arsenal dont elle avait été dépossédée \r. 31 octobre. En venant prendre possession de la 12« division militaire, le général de.Nansouty avait reçu du ministre Tordre do faire rentrer les choses daps lenr état normal.
A la suite de nombreux pourparlers, ce poste avait été rendu à la troupe dans la matinée du dimanche 19 mars; mais en présence de rémotion causée par cet événement dans les rangs de la garde nationale, il avait paru prudent d'abandonner dv nouveau ce poste à la milice sédentaire. C'est sur une démarche faite le môme jour au quartier généml par Duportal et trois membres de la commission municipale, Cousin, A. Calvet et Boudin que les généraux de Nansouty et Desnocttes avaient consenti à ajourner Texécution de cette mesure. Ils tenaient à enlever tout prétexte à une agitation quelconque. Cette entrevue fut marquée par un incident des plus caractéristi(iues. Partisan des situations nettes, le chef d'état-major, Guillaume, n'avait pas hésité à mettre le })rélet, dont l'attitude lui insjiirait une médiocre confiance, en demeure de se prononcer pour Paris ou pour Versailles : Du])ortal lui avait répondu par une déclaration de fidéhté au gouvernement de Versailles.
Deux jours plus tard (21 mars), il protestait encore de son dévouement à ce mémo pouvoir dans une réunion tenue chez le premier président Sanit-(îresse, et où avaient été convoqués le maire Castelbou, le procureur général Manau, et le procureur de la Républicpie Delcurrou. Nous verrons tout à Thcure quelle autorité il fallait attacher à de semblables engagements. La situation n'en était pas moins des plus tendues ; l'état moral de la ville était Inquiétant. LKmancipalion^ demeurée aux ordres du citoyen préfet manifestait hautement ses sympathies pour « les vaillants lutteurs de la Comnuine de Paris *. » Elle disait aux soldats (numéro du 2'2 mars) :
« Frères de rarmée de Toulouse, vous savez que l'on ne vous a jamais armés contre le peu])le que pour avoir de l'or et des grades, et que votre misère, à vous, n'a fait qu'augmenter.
t 1>oeu,mtnU justificatift, pièce LXVIII.
« Nous VOUS tendons les bras! Criez donc avec nous
comme les héros de Tarmée de la Loire, trahis ainsi que vous, et qui, à Paris, levant la crosse, ont répudié le massacre et fraternisé avec le peuple : Vive la République ! »
Tous les soirs, au relevé des postes, la garde nationale se séparait aux cris de : Vive Paris! Vive la Commune I D'un autre côté, dès le 21, le club du Colysée s'était déclaré en permanence afin de se concerter sur les mesures que commanderaient les événements. Il avait été question dans cette séance d'organiser une revue pour le lendemain, 22 mars, de réclamer une distribution de cartouches et de sommer le préfet de prendre parti pour ou contre la Commune de Paris.
Les provocations incessantes et les excitations dont la populace avait été l'objet depuis plusieurs mois allaient porter leurs fruits ; il suffisait maintenant d'une étincelle pour déterminer l'explosion. Ce fut la révocation de Duportal qui devint le signal de la sédition. La nomination de son successeur parvint à Toulouse le 23 mars.
En apprenant cette nouvelle, le maire Castelbou et toute la commission municipale donnèrent leur démission. Cette retraite, motivée « sm* la solidarité fraternelle qui n'avait jamais cessé d'exister entre le préfet, le maire et la commission •, ne pouvait qu'ajouter aux difficultés de la situation et surexciter les esprits.
Déjà, dans la journée du 22, l'autorité militaire, alarmée par ce qui lui était revenu des réunions publiques et par les résolutions qui y avaient été prises, avait transporté son quartier général à l'arsenal afin de se mettre à l'abri d'un coup de main. Une partie de la garnison avait été concentrée dans cet établissement. Il n'en avait pas fallu davantage pour exciter la plus vive émotion au sein de la garde nationale. Le bruit s'était d'aifieurs répandu que les troupes du camp en tenue de campagne et le fusil chargé, étaient dirigées sur la ville par le chemin détourné du pont de Blagnac. Une députation de gardes nationaux se rendait aussitôt auprès du préfet pour protester contre t une pareille provocation, i Le général de Nansouty informé de cette démarche par une lettre de Duportal, lui avait répondu qu'il ne s'ktait jamais agi que d'une promenade miutaire,
que contre-ordre avait été envoyé et que les troupes étaient rentrées au camp *.
Le mêma jour, le maire Castelbou couronnait dignement sa carrière administrative en' donnant Tordre de distribuer des cartouches à la garde nationale à raison de 2,000 par compagnie : c'était créer un nouveau péril pour la tranquillité publique et mettre ainsi aux mains de la milice citoyenne les moyens de faire la guerre civile.
Nous ne parlerons que pour mémoire de la courte apparition à Toulouse du nouveau préfet, de Kératry, de sa visite au quartier général et de son départ pour Agen, où il dut attendre renvoi de renforts qui lui permissent de triompher des résistances que paraissait devoir provoquer son installation. L'attitude du général de Nansouty, à Tégard de M. de Kératry fut, dans cette circonstance, des plus étranges : « J'ai reçu, écrivait-il le 22 mars à Duportal, la visite de M. de Kératry : je l'ai engagé à se retirer, EN LUI DISANT QUE VOUS AVIEZ TOUTE MA CONFIANCE ET QUE j'ÉTAIS PERSUADÉ QUE VOUS SAURIEZ MIEUX QU' AUCUN AUTRE PROTÉGER l'oRDRE ET LA SOCIÉTÉ.
Le lendemain de cette visite, le général de Nansouty provoquait une entrevue avec Duportal. Sur rengagement pris par ce dernier de maintenir Tordre et la tranquillité, s'il restait préfet, et de procéder de concert avec la municipalité à l'organisation régulière de la garde nationale, il n'hésitait pas à adresser cette dépèche au chef du pouvoir exécutif :
c Je viens d'avoir une longue conversation avec M. Duportal, en présence de mes deux généraux de brigade. Far suite je me crois autorisé à vous déclarer qu'il y a urgence de tenir compte des circonstances qui s'imposent à tous et de maintenir M. Duportal à son pos te .
Le gouvernement ne se laissa pas prendre à ces belles déclarations et persista dans sa résolution de se priver du concours
A Voir aux Doeumenit jutiifieatiftt pièce LXIX, la correspondance échangée à celte occasion entre Duportal et de Nansouty, ainsi que la lettre de ce dernier annonçant au préfet qu'il vient de faire occuper l'arsenal.
* Une copie di cette dépêchs avait été communiquée à Duportal. {La Com- «Mmi à Toulouse, page 24.)