‹ L'Internationale et le jacobinisme au ban de l'EuropeChapitre 59 sur 159 · COMITÉ DÉCIDERA · texte numérisé non relu

COMITÉ DÉCIDERA

Duportal, tout fier de cette équipée, remonta aussitôt dans la salle Clémence-Isaure et déclara aux membres de la réunion que, les explications fournies par M. Mulé ne l'ayant pas satisfait, il l'avait fait maintenir en état d'arrestation. Ce n'est que vers 11 heures du soir qu'un capitaine de la garde nationale se rendit dans le cabinet du directeur et annonça à M. Mulé, gardé à vue i)ar des agents, qu'il pouvait se retirer.

Le préfet de la Commune ne s'arrêta pas dans cette voie si brillamment inaugurée. Dus le lendemain il se mit en mesure de briser toutes les résistances et de se débairasser des foncticmnaires administratifs restés fidèles à leur devoir.

Apprenant que le journal l' Emancipation venait d'être saisi à la poste par ordre de M. Delcun*ou, procureur de la République, il n'hésita pas à décerner un mandat d'arrêt contre ce magistrat . et contre le directeur des postes. Voici ces deux pièces; de semblables documents se passent de tout commentaire :

£;T le jacobinisme. S35

TIÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Gommune de Toulouse, direction de la sûreté puUiqne. — Secrétariat.

«c Toulouse, lo 26 mars 1871.

c Au nom de la Gommune de Toulouse, t Ordre d'arrêter immédiatement le procureur de la RépubliquOy Delcurrou, s'il ne lève pas sur l'heure la saisie qu'il a fait faire du journal ï Emancipation et ne restitue pas tous {sic) les numéros saisis ^

« Le préfet de la République,

« Signé : Armand DUPORTAL.

te Pour copie conforme, avec ordre de l'exécuter promptameai,

t Le directeur de la sûreté publique^

« CAVARRÉ. .

Timbre de la direction de la Hreti puMiqué porual mt centre une tête de femme eoitfée da bonnet pbiygiea.

Mairie da Tonlonae. — Cabinet.

a Toulouse, 26 mars 1871.

« Au nom de la Commune de Toulouse, « Ordre d'arrêter sur l'heure le directeur des postes de Ton*

I « Je fis rechercher H. Delcurrou pour savoir en yerlu de quels ordres il avait lait saisir uoy journal. J'en avais le droit comme préfet, car je n'étais pas encore relevé de mes fonctions. (Duportal, la Commune à Toulmoê, pagtsa.)

louse, s'il apporte le moind^ obstacle à la circulation du journal r Émancipation .

« Le préfet de la République^

. Armand DUPORTAL.

c Va : on membre de la Gommnne, Cachet de la mairie de Toulouse.

. Signé : J. DUNAC. .

Duportal rédigea lui-môme ces deux mandats et les remit personnellement à son homme de confiance, l'agent Jacob. Celui-ci se rendit d'abord, le 26, entre 7 et 8 heures du matin, au domicile du procureur de la République ; il était escorté par un lieutenant et une trentaine de gardes nationaux. Ce magistrat était absent, et Jacob revint bientôt au Capitole faire connaître à Duportal le résultat infructueux de ses recherches. Ce dernier lui prescrivit alors d'aller au parquet et d*y prendre les numéros de V Emancipation dont la saisie avait été opérée. Le policier Jacob ne fut pas plus heureux dans cette deuxième expédition, M. Delcurrou, prévenu de son arrivée, avait eu le temps de s'esquiver. Il somma, au nom de la Commune, le concierge du tribunal de lui donner les clefs du parquet. Mais il eut beau visiter minutieusement tous les cabinets et feuilleter les papiers, il ne trouva pas un seul exemplaire de V Emancipation.

Une heure après, à la tête d'une escouade de trois agents, il se présentait chez le directeur des postes et lui notifiait Tordre dont il était porteur. Cet honorable fonctionnaire ne se laissa nullement intimider par une pai'oille injonction et déclara qu'il n'obéirait qu'aux réquisitions de l'autorité judiciaire. « Etes-vous pour la Commune ? lui demanda l'agent Jacob. — Non certes, répondit le directeur. — Alors, vous êtes arrêté, reprit aussitôt l'agent. — De quel droit? objecta le directeur. — Voilà, ajouta Jacob, en tirant une échai'pe de sa poche ! C'est le signe pour vous arrêter. » Le directeur obtint cependant de se rendre librement au Capitole auprès de Duportal, suivi à distance par les agents.

Pendant ce temps Duportal s'était transporté au bureau du télégraphe, qu'il avait eu soin de faire occuper la veille par un piquet de gardes nationaux, avec ordre de lire toutes les dépèches

et de s'opposer au départ de celles qui auraient un caractère politique. Cette mesure vexatoire avait donné lieu, dans Ja matinée du 26, à de nombreuses disputes qui avaient failli dégénérer en rixes ; et c'était pour s'expliquer à ce sujet avéb le directeur des transmissions que Duportal était allé dans la rue Saint-Antoine du T. Il signifia au directeur de lui adresser au Capitole toutes les dépêches politiques qu'il recevrait et de n'en transmettre aucune sans son autorisation. Il lui fut répondu que, comme président ou membre de la Commune, on ne reconnaissait pas son autorité, et qu'on n'avait pas d'ordre à recevoir de lui ; quant aux dépêches^ elles seraient portées à la préfecture. Duportal se retira en annonçant qu'il allait envoyer une réquisition écrite pour qu'on eût à se conformer à ses injonctions *. En présence de l'attitude du directeur, il comprit que la garde nationale n'avait plus rien à faire dans ce bureau et il l'invita à s'en aller.

Revenu au Capitole, Duportal se trouva en présence de M. Couly, le directeur des postes. L'entretien roula sur la saisie de V Émancipation et les motifs pour lesquels elle avait été opérée, c Si le procureur delà République vous envoie un ordre de saisiey lui demanda Duportal, et que vous receviez un ordre contraire du préfet, auquel des deux obéirez-vous ? L'ordre du prociureur de la République, répondit M. Couly, sera seul exécuté, à moins qu'on ne l'empêche par la force. Quant à un ordre émané de vous, je ne l'exécuterai pas, parce que je ne vous reconnais plus comme préfet. Quant à la Commune, je ne la reconnais pas davantage. Vous pouvez, si vous le voulez, maintenir mon arrestation. * Cette fière réponse déconcerta Duportai; il renonça à exercer une contrainte inutile : c Je comprends, dit-il au directeur, vos scrupules et votre position, vous êtes libre. »

D'ailleurs ces arrestations ne furent pas les seules : il y en eut d'autres opérées ce môme jour dans des circonstances encore plus étranges. Deux surtout méritent une mention spéciale.

Un juge suppléant du tribunal de Toulouse, M. Laborde, avait été témoin des mauvais traitements infligés dans la rue Romiguière à un gamin paixe qu'il vendait dans la rue la Ga-

> Voir cette réquisition aux Documenté jutUfcatift, pièce LXXXIV.

zette du Languedoc *. Il était intervenu pour le soustraire aux violences 4ont il était l'objet et le protéger contre les fureurs de la populace. Mal lui en prit : il fut appréhendé au collet par ragent de police Bézard et conduit au poste du Capitole ; il eut beau décliner sa qualité, il n'en fut pas moins maintenu en état d'arrestation. A toutes les explications qu'il voulut fournir les agents répondaient par ces mots : Tous les macfistrats sont des réactionnaires. L'un d'eux alla même jusqu'à lui porter le poing dans la figure. Un autre fit devant lui l'apologie de 9S et de la Commune révolutionnaire. Un troisième, l'agent Jacob, l'accabla d'outrages. Il fallut l'arrivée du commissaire de police Cathala, pour mettre fin à cette scène aussi scandaleuse qu'ignoble.

Le colonel de gendarmerie, Serra, eut le même sort que M. Laborde. Il se trouvait en civil, dans l'après-midi du 26, sur la place du Capitole, lorsqu'il entendit près de lui des femmes et des hommes en blouse pousser les cris de : Vive Paris J Vive la Commune ! Il protesta et essaya de faire comprendre à la foule qui l'entourait que le seul gouvernement légal était celui de Versailles. Mais il avait à peine prononcé quelques paroles qu'une bande de forcenés se rua sur lui et l'entraîna au poste du Capitole. Les agents de police se refusèrent à le mettre en liberté, bien qu'il leur eût fait connaître qui il était : ce n'est qu'au bout d'une heure qu'il put s'esquiver, grâce à l'intervention d'un chef de bataillon de la garde nationale. Deux autres personnes, M. Deyre fils et M. Cantalause, furent arrêtées dans les mêmes circonstances.

La police Duportal ne bornait pas là le cours de ses exploits. Elle avait, aussitôt la proclamation de la Commune, confectionné et arboré un drapeau rouge. Ses bureaux au Capitole étaient remplis de munitions. Il est de notoriété publique que, pendant les journées des 26 et 27 mars, tous les agents de police des divers commissariats de Toulouse avaient été convoqués par lettre au Capitole et que le dimai^che 26 potamment, ils s'y trouvèrent réunie en armes au nombre de trente et un, sous les ordi'es du directeur de la sûreté. Des cartouches leur fm'ent distribuées et, en

A Organe légitimiste et eléxical.

procédant à cette distribution, Cavarré leur avait tenu ce langage : C'est le moment de montrer votre dévodeme.tt a la République : IL faut vous battre au profit de la Commune et défendre le capitole contre les troltes. Pendant toute la journée, les agents attendirent, le fusil au l)ras, et, le lendemain, au moment où les troupes sortaient de Tarsenal, ils furent postés les uns sur la toiture du Capitolc, les autres dans les embrasures des fenêtres, avec ordre do tirer sur les soldats lorsqu'ils arriveraient sur la place. Voilà à quel usage l'on employait la police sous le règne de Duportal. Un dernier détail qui a son importance : ce même jour, des armes furent remises, au Capitole, à tous ceux qui se présentèrent pour en demander.

Pour se soustraire aux reclierches dont ils étaient Tobjet, les chefs de la magistrature avaient, dès le 26, cherche un refuge a l'arsenal où ite fuirent bientôt rejoints par la pluj^art des fonctionnaires administratifs. A cette nouvelle, Duportal écrivit au général de Nansouty cette étrange lettre :

Mairie 4^ Toulouse. — Cabinet, a « Tooloase, 26 mars 1871.

t Monsieur le général,

« J'apprends que l'arsenal, où vous avez cru devoir vous retirer, bien que rien ne menaçât ni votre personne ni cet établissement, est un foyer de conspiration contre l'administration qui a assumé la responsabilité des événements à Toulouse. Tout ce que je sais de vous m'est un sûr garant que c'est bien malgré vous que ces machinations menacent la tranquillité publiffue ; je viens donc vous prier en grâce d'user de toute votre influence auprès des fanatiques cpii abusent de votre position, pour les dissuader de toute tentative contre les dépositaires de l'autorité. Ils ont promis de maintenir l'ordre dans la ville; ils tiendront parole. Ils ont la force, le nombre et la bonne volonté. Ce serait assumer une responsabilité terrible! et je vous sais trop sage pour douter des conseils de prudence que vous allez donner aux acttateurs qui veulent compromettre la Répuduqlt: en l'obligeant à une répression que, vous le savez, je ne saurais me résoudre a mettre

£x ocrjvEC comr^ ^ucun de m^ OM»cîv>vens. mus <>rE la masse

c \euU]ez st'^réer^ monsseor le généra, la noareDe assunnce de nifrs unieliieurs &eTïUineDU et de ma faaoîe consiiératkm.

« AHMA2a. DUPORTAL* »

Quel étrange spe<rtacle I Duportal, le représentant de la sédi* tii>n, qfii parle des agitateurs ga \-ErL£yr covpROiiEmiB la Rkpc*

MJOCE, et LES MENACE DE LA REPRE5SI05 ^UE Pi^rRRATr LEUR DCFUGm

LA MASSE h^kitle! Dâiis qu^l degré d*a\-ili55emenl sommesHMMis donc tombés pour que Ton ait Taudace d'écrire de pareilles choses et que plus tard on vienne, faisant allusion à cette lettre, prétendre qu'elle témoigxe dc rôle co^aLLàTEUR doxt 03î se s'est JAMAIS DÉPARTI? (La Commune à Toulouse, simple exposé des faits, page 55.,

Dans l'aprês-midi du 26, à la suite d'une proclamation adressée aux habitants de Toulouse par les chefs de la magistrature *, des pourparlers furent entamés entre les représentants de la Commune et les autorités réunies à l'arsenal. Le premier, M. Gourdin, un <^s rédacteurs du Progrès libéral, se présenta an Capitolc en qualité de parlementaire ; il était pofteur d'un écrit signé par MM. Manau et de Saint-Gresse. Sur sa proposition, une délégation de la Commune fut chargée d'établir une entente : elle se composait de MM. Antoine Calvet, Valette, Laval et Auba. Presque toute la nuit se passa ainsi en négociations, auxquelles prirent part les membres de l'association républicaine, mais elles ne purent aboutir, parce que les délégués mettaient comme première condition à l'évacuation de l'hôtel de ville l'impunité de tou& ceux qui, à un titre quelconque, avaient pris part aux événements *. En se retirant, vers 11 heures du soir, ces délégués avaient été prévenus que le Capitole serait

I JJoeumenti jutti/iealifs, pièce LXXXVII.

« Lo premier président, de Sainl-Gresse, eut beau leur déclarer que, s'il y avait deg poursuites, il se chargerait lui-même de rinstruction, et que tout la monde lo connaissait assez pour savoir que jamais il ne permettrait qu'on inquiélÂt ses anciens amis politiques, cette déclaration n'avait pas para produire une grande impression sur l'esprit des délégués.

jf^ . ET LE JACOBINISME. 241

alta({|ié dans la matinée s'ils persistaient dans leurs prétentions.

Dès que cette nouvelle et le résultat de ces démarches furent connus au Capitule, Texaltation et la fureur des commu^ nards ne firent que redoubler : ils se refusèrent à dissoudre la Commune et à laisser revenir à l'arsenal des officiers pour parlementer. Tous les efforts faits par Tun des délégués, M. Valette, pour calmer leur exaspération demeurèrent infructueux, et ce n'est que sous Tescorte d*un sous-lieutenant et de plusieurs gardes nationaux armés qu'il obtint, vers 3 heures du matin, de se rendre de nouveau auprès de Tautorité miUtaire. Il arriva à l'arsenal tout effaré, fit le tableau de Ta^tation qui régnait au Capitole, déclara que les officiers seraient assassinés par leurs hommes s'ils ne marchaient pas avec eux, et demanda qu'il fût sursis, jusqu'à 11 heures, à la soi'tie qui se prépai*ait avec le concours des volontaires réunis à r arsenal par les soins de l'honorable M. de Carbonnel, receveur général des finances. Une heure avant Texpiration du délai accordé, les pourparlers furent repris : un arrangement était intervenu et l'on en avait même cofftigné les dispositions par écrit *, lorsqu'on apprit l'ai^rivée à Toulouse pour 1 heure du soh' de M. de Kératry. Les négociations furent aussitôt rompues.

Deux heures plus tard, M. de Kératry, que le général Desnoëttes était allé attendre à la gare de Lacourtenseau, faisait son entrée à Toulouse et se rendait à l'arsenal auprès des autorités. Le moment était venu d'agir vigoureusement contre ces prétendus « représentants de l'ordre » demeurés sourds à toutes les exhortations qui leur avaient été adressées. Aussi les troupes de l'arsenal, jointes aux volontaires de Tordre, ne tardèrent-elles pas à se mettre en marche. Une colonne d'infanterie et de cavalerie, sous la conduite du général de Nansouty, vient prendre position sur la place du Capitole : des canons sont braqués sur cet édifice, dont les toits et les balcons regorgent d'individus armés et d'agents de police prêts à faire feu. L'intérieur de la cour est rempli de gardes nationaux manifestant hautement leur intention d'opposer une énergique résistance. M. de Ké-

i Documenté jwiificatifi, pièce LXXXYj

Page 1