‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 100 sur 208 · Engels à Sorge, 12 décembre 1894, ibid., p · texte numérisé non relu

Engels à Sorge, 12 décembre 1894, ibid., p

du 2/ juillet au i^''août 1896. Répétons ici quelaSozialdemokratie demandait l'exclusion comme « anarchistes » non point seulement, ce qui n'aurait soulevé aucune discussion, des apôtres de la « propagande par le fait » et de la « chimie révolutionnaire », mais aussi de tous ceux qui revendiquaient le droit pour les ouvriers de négliger les luttes politiques pour se consacrer exclusivement à leurs organisations économiques : la condamnation portée à Zurich contre l'anarchisme visait donc non seulement les disciples de Netchaieff et de Ravachol, mais encore ceux de Kropotkine et d'Elisée Reclus, et aussi les tradeunionistes, et les partisans exclusifs de l'action syndicale. Or, ceux-ci se trouvaient fort nombreux à Londres et composaient même, avec les anarchistes proprement dits, la majorité de la délégation française. Le débat sur leur admission dura trois jours : à la séance décisive, le député allemand Singer, chargé de la présidence par le (( Comité du règlement », lequel était tout à la dévotion des marxistes, conduisit la discussion avec «ne partialité révoltante. Sans succès, les <( syndicaux » français proclamèrent leur révolte contre V insupportable tyrannie allemande et déclarèrent qu' « ils refusaient de marcher à la férule comme voulaient les y obliger les Singer et les Liebknecht ». Une fois de plus, Vinfluence allemande triompha des résistances françaises et l'esprit d'autorité sur l'esprit d'autonomie. Le Congrès imposa, même aux organisations purement économiques et corporatives comme les syndicats professionnels, la reconnaissance expresse et formelle de l'action parlementaire comme l'un des moyens nécessaires de l'émancipation du prolétariat '.

I. Jaurès ayant, à ce Congrès, pris parti avec beaucoup de véhémence pour la Sozialdemokratie et demandé « que l'on maintînt formellement la décision de Zurich » sur la nécesité •de l'action politique, le vieux militant Tortelier fit remarquer

De plus en plus, les ordres de la Sozialdemokratie étaient reçus en France comme « la loi et les prophètes » et la moindre protestation contre cette perpétuelle ingérence de l'étranger dans les affaires françaises, châtiée comme un sacrilège et un grand crime. On put s'en apercevoir au Congrès dit (( d'entente socialiste » qui s'ouvrit à Paris le 3 décembre, au gymnase Japy, boulevard Voltaire, pour discuter la question du « ministérialisme ». On sait en quoi consistait cette question qui souleva des controverses si passionnées : un socialiste pouvait-il faire partie d'un ministère <( bourgeois »? Les socialistes, qui cherchaient à s'emparer des mairies, à entrer dans les conseils municipaux, dans les conseils d'arrondissement, dans les conseils généraux et dans les parlements, pouvaient-ils également entrer dans un ministère ? Telle était la question posée. Au cours de la discussion, Jules Guesde, qui répondait par la négative, fit principalement valoir l'argument d'autorité, en invoquant la « doctrine du socialisme international » et notamment celle de la Sozialdemokratie allemande. Alors se produisit un incident tout à fait caractéristique de la germanisation du socialisme français.

Guesde disait à la tribune : (( Il y a aussi le socialisme international quia répondu que, dans une société basée sur l'antagonisme des classes, on ne peut pas réunir deux classes dans leur expression politique, tant qu'elles seront divisées sur le terrain économique. Le froléiariat allemand a parlé far Liehknecht. »

A ce moment, une voix se fit entendre dans la salle qui criait : « A bas Liebknechtl », voix aussitôt couverte par des hurlements et des cris : « Exclusion! » Le président se leva aussitôt pour prononcer sur un ton solennel les paroles suivantes : « Au nom du bureau

que ce n'était pas à Jaurès, socialiste seulement depuis deux ans. à venir dicter des lois aux vrais socialistes.

tout entier et de l'unanimité du Congrès, je proteste contre l'odieuse interruption que nous avons entendue et nous vous proposons de voter nos félicitations et nos sympathies à la démocratie allemande et à son vénéré doyen Liebknecht (Applaudissements dans toute la salle). J'ai reçu la proposition suivante du citoyen Delory et de plusieurs de ses collègues : <( Nous demandons (( V ex-pulsion de Vinsulteur de Liebknecht . » Vous allez être des juges. Je vous demande d'entendre l'interrupteur. »

L'interrupteur, Joindy, monta à la tribune : mais bien qu'il affirmât « les plus purs sentiments internationalistes », son expulsion mise aux voix par le président fut prononcée.

Le vieux député révolutionnaire Fabérot demanda au Congrès de revenir sur cette décision : (( Je parle, dit-il, pour un camaradequi est avantageusement connu pour sa résolution, ses principes établis. » Violemment interrompu, Fabérot, se tournant vers ses adversaires, s'écria : « Je sais bien que pour vous personne n'est pur, sauf vous. Je demande à l'assemblée d'avoir la patience de véritables révolutionnaires. Elle ne peut expulser un membre du Congrès pour une interruption. . Il faut respecter tous les citoyens. )>

L'incident que nous venons de raconter peut paraître minime et il est pourtant gros de signification. C'est une date dans l'histoire du socialisme que celle où un socialiste français^ connu par son dévouement à ses idées, fut expulsé d'un Congres français pour avoir manqué de respect à un Allemand dont on invoguait l'autorité pour résoudre une question de politique française.

Le fait est d'autant plus significatif qu'il s'agissait de Wilhelm Liebknecht, dont nous avons vu les louches manœuvres dans la première Internationale, et dont nous verrons dans un autre chapitre l'odieuse attitude dans la question d'Orient en 1877. Wilhelm Liebknecht avait, d'autre part, poussé à la guerre en 1870 et excité

le gouvernement prussien en écrivant dans le Volksstaat, à propos du retrait de la candidature HohenzoUern au trône d'Espagne : « La paix est maintenue, et la magnanime Confédération de l'Allemagne du Nord, qui devait donnera l'Allemagne du prestige à l'étranger, a, avec la même humilité que naguère dans l'affaire du Luxembourg, baissé pavillon devant l'Empire français » ; ainsi, dans cet article du Volksstaat, paru dans le numéro du i3 juillet 1870, Liebknecht reprochait à Bismarck et au roi de Prusse de se montrer trop conciliants avec la France et de nuire par une attitude trop « humble » au « prestige de l'Allemagne » ; toutes lesprotestationsthéâtrales et les manifestations de Wilhelm Liebknecht pendant la guerre de 1870 ne sauraient effacer de son œuvre cette page sanglante sur laquelle son compagnon et ami Bebel a luimême justement attiré l'attention dans ses Mémoires'^. Enfin, Wilhelm Liebknecht. que le président du Congrès de la salle Japy appelait « le vénéré doyen delà démocratie allemande», était tout prêt à devenir, au premier signal qui lui serait adressé, ministre de Guillaume II : « Liebknecht prévoyait, a écrit Jaurès dans ses Études socialistes, la participation des socialistes au gouvernement, même sous la Constitution impériale. Le 7 aoijt 1901, premier anniversaire de la mort de Lieijknecht, le Vorwàrts a publié de lui des fragments du plus haut intérêt... La participation au pouvoir, c'est sous des institutions d'Empire que Liebknecht la prévoit pour le parti socialiste... Les socialistes (allemands) sont prêts, dans l'intérêt de la nation et dans l'intérêt du prolétariat, à être les ministres du kaiser'^. » Tel était le grand (( démocrate » à l'honneur duquel Joindy avait criminellement attenté!

1. Cf. Auguste Bebel, Aus tneinem Lehen, Stuttgart, Diet«, 1911, t. II, p. 176.

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