Jaurès, Etudes socialistes, p. xcvill, 53, 58, Sg
L'incident Joindy réglé de la manière que l'on sait, -Guesde continua son discours interrompu en invoquant toujours, dans une question de politique française, les précédents et les doctrines des socialistes étrangers : « Je vous disais, reprit-il, que sur cette question les différents partis socialistes du monde, l'Allemagne par Bebel, Schœnlank et Liebknecht, l'Italie par Ferri •et Labriola, la Belgique par Vandervelde, l'Espagne par Iglesias, la Russie par Lavroff et Plekhanoff, avaient répondu que cette méthode n'avait jamais été la méthode socialiste. »
Et Guesde poursuivait par ces considérations dont l'importance apparaît pleinement aujourd'hui : « J'ai à vous indiquer un troisième point de vue. Il y a quatorze mois environ, au Congrès de Stuttgart oii j'étais, la démocratie socialiste allemande décidait que les tarifs protecteurs ne pouvaient être réclamés par des socialistes *. Et pourquoi? Parce que le jour où ils protégeraient ainsi l'industrie des patrons nationaux, ils souderaient ensemble les patrons et les ouvriers d'un même pays, et qu'alors, au lieu de s'unir par-dessus les frontières, les divers prolétariats du monde seraient renfermés dans leurs frontières, qu'il n'y aurait plus d'entente internationale possible. Eh bien ! pensez à ceci : les grandes guerres d'autrefois sont unies, parce que la bourgeoisie a peur pour ses richesses, parce qu'elle ne veut pas que les fils à papa deviennent de la chair à canon {sic). Mais voici l'ère des guerres d'un autre genre, continuelles, pour les débouchés, pour l'extension du marché universel. Cette guerre se fait avec votre or, avec votre sang, camarades ! Or, représentez-vous, dans cet état de guerre, un
I. En réalité, il existait, tnême avant la guerre, dans la Soaialdemokratie allemande, de très forts courants protectionnistes.
Millerand Français ^ un Millerand Allemand, un Millerand Italien, un Millerand Anglais, opposant les intérêts des bourgeois et des prolétaires de leurs pays respectifs. Ce jour-là, l'Internationale des travailleurs serait morte. Il vous faudrait alors devenir les nationalistes que ni vous ni moi ne voulons devenir 2. »
Ainsi Guesde pensait, en 1899, que (( les grandes guerres d'autrefois étaient finies », et sur ce point comme sur d'autres il est trop clair qu'il se trompait; et de même ses prévisions étaient en défaut lorsqu'il fondait ses espérances pacifistes sur la lâcheté de la bourgeoisie, car on sait aussi quel tribut les classes moyennes ont payé à la mort, aussi bien dans la guerre russo-japonaise que dans la grande guerre européenne de 1914. Mais ce qu'il faut surtout retenir, c'est le point suivant : si, disait Guesde, dans des luttes commerciales, dans des guerres de tarifs, les hostilités sont dirigées par des ministres socialistes, alors c'en sera fait de l'Internationale, et le socialisme se sera résorbé dans le nationalisme. Or, aujourd'hui, que se passe-t-il ? Ce ne sont plus dans des luttes pacifiques, dans des concurrences économiques que les nations s'opposent, mais dans la plus sanglante des guerres, dans la plus horrible des mêlées ; et nous voyons, conscients de la solidarité profonde de leurs intérêts dans l'unité nationale, les prolétaires et les bourgeois français se battre côte à côte, et de même les prolétaires et les bourgeois belges, anglais, russes. Le socialiste Vandervelde fait partie du ministère belge ; le socialiste Henderson fait partie du ministère anglais ; trois socialistes, Jules Guesde, lui-même, Sembat et Albert Thomas, sont entrés dans le ministère français ; ils ont mis au service de la Défense nationale leur influence, leurs connaissances, leurs ta-