‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 99 sur 208 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

l'Autriche et la France, mais aussi l'Angleterre-. » On ne saurait caractériser plus exactement la nature, le but et le succès des efforts marxistes.

Le Cpngrès de Marseille, qui se tient du 24 au 28 septembre 1892, est le dixième congrès du (( parti ouvrier français » : Wilhelm Liebknecht, qui y assiste comme envoyé de la Sozialdemokratie, y prononce des paroles qui soulèvent un grand enthousiasme et qui sont saluées comme <( V Évangile du socialisme international ». Le Kapital de Marx est « la Bible du socialisme » et les discours de Liebknecht en sont (( l'Évangile » : tout cela fait au total une religion un peu bien allemande t

L'année suivante un Congrès international se tient à Zurich (août 1893). Le comité d'organisation propose d'en interdire l'entrée à tous ceux des socialistes et des révolutionnaires qui se refusent à reconnaître la nécessité de l'action politique pour l'émancipation du prolétariat. Après un discours de Bebel en ce sens, et malgré l'opposition des délégués français, ctitç. exclusion est prononcée par le Congrès.

Parmi les raisons de l'acharnement que la sozialdemokratie met ainsi à exiger la participation des socialistes aux luttes politiques, il ne- faut pas oublier l'intérêt qu'elle a évidemment à influencer la vie politique des divers pays au profit de l'Allemagne. Ceux des socialistes qui se désintéressent de l'action politique ne peuvent à ce point de vue lui être d'aucun secours :. aussi tout l'effort allemand, dès la première Internationale, tend à rendre, contrairement aux statuts primitifs de V Association des Travailleurs, l'action politique obligatoire.

Au cours des débats de ce congrès, le socialdémocrate russe Plekhanoff prononce des paroles impies, qu'il regrette bien aujourd'hui, en souhaitant « Técra-

1. Engels à Sorge. Ryde, 23 août 1892, 5r»V/(f a« 5or^(?, p. 384.

sèment de son pays barbare par TAllemagne civilisée et socialiste ». Le socialiste néerlandais Domela Nieuwenhuis stigmatise le chauvinisme de Bebel u qui venait de déclarer en plein Reichstag la guerre à la Russie, l'ennemi héréditaire, et de prêcher le massacre des Russes ». « On aurait cru, disait Nieuwenhuis, entendre Bismarck excitant son Reichstag )),et l'orateur ajoutait que les chefs socialdémocrates allemands, non contents de faire par lâcheté des concessions au militarisme, étaient passés avec armes et bagages à la cause de l'impérialisme. Les événements ont montré tragiquement, en 1914, combien les avertissements de Nieuwenhuis étaient justifiés.

Wilhelm Liebknecht osa démentir le socialiste hollandais et traiter de calomnies les faits précis apportés à la charge de la sozialdemokratie pangermaniste. Il n'hésita pas à déclarer solennellement au Congrès que la sozialdemokratie n'accorderait jamais à l'Empire (( ni un homme, ni un groschen » ! Le socialdémocrate autrichien Adier vint au secours de Liebknecht dans une harangue qui lui attira de la part de Nieuwenhuis cette juste interruption : (( Vous parlez comme M. von Caprivi. »

Mais la plupart des membres du Congrès n'étaient même plus capables de juger et de raisonner : une béate admiration pour les (( camarades allemands » avait étouffé en eux tout esprit critique. Les paroles de Nieuwenhuis ne les réveillèrent pas plus de leur sommeil en 1893 que les révélations de AL Andler ne profitèrent au parti socialiste unifié en 191 3. Et de mêm»e qu'en I9i3, pour endormir les défiances des socialistes français, M. Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, publiait une brochure où il montrait les Socialistes allemands contre la guerre et le militarisme , de même en janvier 1893 Jules Guesde et Lafargue (ce dernier, gendre de Karl Marx), faisaient paraître dans la Bi-

bliothèque du Parti ouvrier une brochure célébrant en termes lyriques la Démocratie socialiste allemande et ses sentiments internationalistes !

En 1893, le socialisme français ne s'appartenait déjà plus à lui-même ; il était hypnotisé et comme envoûté par la sozialdemokratie. Personne ne songea à Zurich à s'indigner des insolentes paroles par lesquelles Liebknecht venait de répondre à ses adversaires .; (( Ceux qui nous critiquent ont tout appris de nous; sans nous ils n existeraient même -pas ! » Comment eûton protesté, puisqu'on en était arrivé à le penser?

En attendant on se croyait assez sûr des sentiments de la Sozialdemokratie allemande pour soumettre à la Chambre des députés française les projets les plus chimériques et les plus dangereux : Vaillant proposait la transformation immédiate des armées permanentes en milices, et Guesde demandait la convocation d'un congrès européen pour le désarmement. Pendant ce temps, la Sozialdemokratie allemande méditait les paroles de Karl Marx contre les (( charlatans du pacifisme * » et les enseignements d'Engels montrant, par des arguments d'ailleurs péremptoires, que des milices sont incapables de lutter contre des armées de métier, qu'il est impossible d'avoir, avec le système des milices, de bons officiers et des soldats ayant confiance dans leurs chefs, et que (c le système des milices coûte des sacrifices inouïs en argent et en hommes'^ ».

D'ailleurs, au moment même où Guesde et Vaillant présentaient leurs propositions, Engels, qui se gardait bien delescritiquerpubliquementou de les décourager, se moquait d'eux et, en général, des socialistes français dans ses lettres à son ami le bon Allemand Sorge :

1. Marx à Engels, 4 septembre 1867, Briepu'echsel ziifischen Engels und Marx, t. III, p. 4o3.

2. Engels à Marx, 18 janvier 1868, ibid., X. IV, p. 13, et les autres textes cités par nous dans les Socialisles du kaiser, p. 71-78.

(( Messieurs les Français, enivrés de leur victoire', crient cocorico et voudraient bien prendre de nouveau la tête du mouvement. Ils ont proposé la transformation de l'armée permanente en armée de milices (Vaillant) et Guesde veut présenter une proposition de congrès européen pour le désarmement. Le plan est que les Allemands et les Italiens présentent un projet semblable dans leurs Parlements respectifs, ce qui leur donnerait naturellement l'air de suivre les traces des Français « dirigeants ». Peu importe ce que fera la poignée d'Italiens (et encore fort confus) ! Mais il est douteux que nos Allemands veuillent sans plus se mettre à la remorque des Français. Quand on a conquis -sa position dominante par vingt-cinq années d'âpre iutte et que l'on a deux millions d'électeurs derrière soi, on a le droit de regarder de près le petit tas hétéroclite {scralchlot) qui, tout à coup, se mêle de commander^. » <( Les Parisiens, écrivait encore Engels, sont bien descendus. Cet amour de la phraséologie et ce respect pour tout ce qui est mélodramatique deviennent, avec le temps, intolérables'^ ». Tels étaient le» sentiments du grand maître de la Sozialdemokratie pour les socialistes français.

La question de 1' <( anarchisme », résolue à Zurich dans le sens voulu par la Sozialdemokratie, se posa de nouveau au Congrès international qui se tint à Londret

1. Il y avait à ce moment à la Chambre des députés de Paris, -«ne fraction socialiste d'une cinquantaine de membres : celleci comprenait d'ailleurs, au grand déplaisir d'Engels (lettre à Sorge, 3o décembre 1893, Briefe an Sorge, p. 401), une forte majorité de millerandistes (plus de 3o) contre seulement 12 marxistes, 3 à 5 allemanistes, 2 broussistes et 4 à 6 blanquistes. C'est pourquoi Engels, dans cette même lettre, qualifie le groupe socialiste au Palais-Bourbon de « petit tas hétéroclite. ))

Page 1