Cité par L. de Seilhac, le Monde socialiste, p
lents; et, l'un d'eux, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, spécialement chargé de l'artillerie et des munitions, dirige la fabrication des obus qui, pour délivrer le sol de la patrie, iront écraser dans leurs tranchées les envahisseurs allemands, quelles que soient leurs conditions sociales et leurs convictions politiques.
Lors donc que l'on dit que l'Internationale est morte, que la Sozialdemokratie l'a tuée, le 4 août 1914, en votant les crédits de guerre, on ne se livre nullement, quoi qu'en disent MM. Compère-Morel, Sixte- Quenin, Jean Longuet, et leurs amis, à des « espérances réactionnaires » ; on se borne à constater la réalité des faits, que nul n'a jamais impunément ignorée, et l'on tire des raisonnements mêmes de Jules Guesde leurs conséquences logiques, naturelles et nécessaires.
Les socialistes français, divisés depuis 1882 en plusieurs groupes, s'étaient, au (( Congrès d'Entente » de Paris, en 1899, constitués en un parti unique : mais c'était là une unité toute apparente et bien fragile, car ils restaient profondément divisés sur la question du (( mmistérialisme », et un véritable accord n'était pas intervenu entre les adversaires de la participation au pouvoir, dirigés par Guesde et Vaillant, et les partisans de la participation, tels que Jaurès, Briand, Viviani. Déjà à ce moment la volonté apparaît très nette chez les premiers de faire intervenir les socialistes étrangers dans cette controverse française pour faire juger la question dans leur sens par l'Internationale, dominée par la Sozialdemokratie allemande.
Sur le fond de la question, nous n'avons pas à exprimer ici une opinion : on peut la résoudre en des sens divers en vertu d'arguments plus ou moins décisifs. Peut-être peut-on remarquer seulement aujour-
d'hui que la présence de membres socialistes dans un ministère signifie qu'en dépit des inévitables conflits d'intérêts qui divisent et opposent les groupes sociaux au sein d'une nation, il existe entre toutes les classes d'une nation une convergence d'intérêts plus réelle et plus profonde encore que tous les antagonismes. Si MM. Guesde, Sembat et Thomas font partie d'un ministère français, c'est qu'ils le pensent bien ainsi ; mais il serait absurde de prétendre que cette solidarité essentielle de tous les Français soit née subitement le jour de la déclaration de guerre : la guerre fait se heurter des forces préexistantes ; et si tous les socialistes estiment maintenant que leur intérêt est d'obtenir la victoire de leur pays, il est trop évident que leur intérêt véritable était avant la guerre de mettre au service de leur pays les forces qui donnent la victoire.
D'autre part, les socialdémocrates pangermanistes qui, avant la guerre et pendant la guerre, ont essayé de semer les divisions dans les autres pays pour assurer la victoire de l'Allemagne, devaient voir et ont vu, en effet, il y a quinze ans, d'un très mauvais œil, l'entrée d'un socialiste dans le gouvernement français, parce qu'en dehors des conditions politiques particulières et discutables où celle-ci se produisait, elle affirmait la prééminence de la solidarité nationale sur la lutte des classes.
Mais, encore une fois, quoi que l'on pense ou quoi que l'on pensât alors de la question du (( ministériaîisme »', il s'agissait de savoir si un socialiste français ferait partie d'un gouvernement français ; il s'agissait de savoir, d'une manière plus générale, en quel sens et dans quelle mesure les socialistes /mwfrt'Zi- participeraient à la vie politique française : c'était là une question purement française et il est intolérable que ce soient des étrangers, et notamment des Allemands,
qui aient été appelés à la résoudre. La réponse que l'on apportait à la question devait avoir et a eu en effet les plus graves répercussions sur la politique intérieure de la France : et il est très regrettable que cette dernière ait dépendu de la décision souveraine d'un Bebel et d'un Kautsky.
La reconstitution de l'Internationale, qui eut lieu en 1900 au Congrès international de Paris, allait donner à la Sozialdemokratie allemande le moyen d'exercer un contrôle incessant et tyrannique sur les affaires intérieures de la France. Car, pour les raisons indiquées au début de ce chapitre, l'hégémonie était d'avance assurée à la Sozialdemokratie.
Diverses questions de tactique électorale apparentées à celle du (( ministérialisme », s'étaient déjà posées en Allemagne sans que les socialdémo crûtes eussent jamais songé à porter devant des étrangers, réunis en un congres international, les questions qui les divisaient . C'est entre Allemands exclusivement qu'avaient été débattues la question des élections bavaroises, et de même celle de la participation des socialdémocrates aux élections des Landtag nommés au suffrage restreint * : c'étaient là des affaires qui, ne regardant que les Allemands, furent très naturellement réglées par les seuls Allemands. En revanche le « cas Millerand » fut soumis aux socialistes étrangers, et Kautsky, « le grand théologien marxiste, le doctor angelicus de l'Ecole » fut chargé de rédiger la décision fatidique '--'.
D'autre part l'organisation de l'Internationale fut officiellement reconstituée au Congrès de Paris. Il fut
1. La question venait d'être résolue, dans le sens de la participation, par la Sozialdemokratie, au Congrès de Mayence, qui s'était tenu à la veille du Congrès international de Paris.
2. Bourdeau, Entre deux servitudes, p. iSg. Cf. de Seilhac, le Monde socialiste, p. 140.
décidé que l'on tiendrait des Congrès internationaux où seraient prises des décisions obligatoires pour les -partis des divers pays : V autonomie des partis nationaux était ainsi définitivement sacrifiée.
Dans l'intervalle entre les Congrès fonctionneraient un secrétariat international et un comité interparlementaire dotés d'un budget spécial. Le Bureau socialiste international siégeant à la Maison du peuple de Bruxelles aurait pour mission de maintenir les rapports permanents entre les divers partis socialistes, de lancer des manifestes et de donner aux socialistes des divers pays des instructions sur les grands problèmes du jour, d'unifier V action des socialistes dans les divers Parlements, de préparer les Congrès futurs et d' assurer V exécution des décisions des précédents congrès.
L'Internationale était ainsi dotée d'un pouvoir législatif et d'un pouvoir exécutif. Et rien n'empêchait que ce pouvoir législatif et ce pouvoir exécutif imposassent aux socialistes d'un pays déterminé des décisions politiques contraires à la volonté de la très grande majorité d'entre eux : c'est, en effet, ce qui arriva pour les socialistes français après le Congrès d'Amsterdam.
Le journal officiel de la Sozialdemokratie allemande, le Vorwàrts, salua avec joie ces décisions du Congrès de Paris où il voyait avec trop de raison la renaissance de l'ancienne Internationale de Karl Marx, dominée par le socialisme allemand. Mais cette reconstitution de l'Internationale mettait au service de la Sozialdemokratie pangermaniste de tout autres forces que celles dont avait pu disposer autrefois Karl Marx : celui-ci ne communiquait guère qu'avec de petits groupes isolés dans les divers pays d'Europe ; au contraire dans la seconde Internationale ce sont des partis puissants et nombreux, exerçant dans les
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divers pays une influence politique souvent très considérable, qui vont dans les Congrès internationaux subir la loi de la Sozialdemokratieet appliquer docilement chez eux les décisions obligatoires de ces Con-
La controverse sur la question du « ministérialisme» ne se calma pas après le Congrès international de Paris, et l'année suivante (mai 1901) les socialistes se divisèrent en deux groupements, le Parti socialiste français (Jaurès et Briand) partisan de la participation au pouvoir, et le Parti socialiste de France (Guesde et Vaillant), qui tirait les corollaires naturels de la doctrine marxiste du Klassenkampf . Nous ne pouvons retracer ici le détail de ces âpres luttes oii l'autorité des socialdémocrates allemands était constamment invoquée : la revue le Mouvement socialiste, pendant l'année 1902, est presque uniquement faite avec des traductions de Karl Marx et de Kautsky dont les textes sacrés condamnaient la conception tactique à laquelle étaient attachés un grand nombre de socialistes français. On vit recommencer les duels acharnés de l'année 1893* où Guesde et Vaillant flétrissaient Jaurès et lui reproch aient de (( duper le prolétariat et le parti socialiste )), tandis que Jaurès menait campagne contre eux dans la Petite République et disait : (( Quels que soient leurs immenses services, quelle que soit leur autorité, Guesde et Vaillant ne peuvent plus à eux seuls chasser
I. Cf. Jackh, Die Internationale, p. 218 ; Michels, Zur Sosiologie des Parteiivesens, -p. 167; Bourdeau, Entre deux servitudes^ p. 160; Adler, art. Sozialdemokratie du H aniworterbuch der Staats^aissenschaften, t. VII, p. 588. Sur les Congrès de Paris (1889), Zurich (1893), Londres (1896) et Paris (1900), voir les Congrès socialistes internationaux, édition de la Société coopérative Volksdrukkerij à Gand, publié par leBureau socialiste international.