‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 104 sur 208 · Entre deux servitudes, p · texte numérisé non relu

Entre deux servitudes, p

Japon. C'est à l'arbitrage souverain de cette assemblée bigarrée que furent soumises les difficultés qui divisaient les partis socialistes de France. En fait, c'est devant ce tribunal hétéroclite, oii dominait souverainement la volonté allemande des Bebel et des Kautsky,que Jaurès comparut comme un coupable qui se défendait et dont la condamnation était le véritable but du Congrès.

Jaurès avait avant la réunion du Congrès hautement revendiqué l'autonomie nationale des divers partis socialistes; comme jadis les Congrès autonomistes qui s'étaient insurgés contre la dictature de Marx, Jaurès demandait que les socialistes de chaque pays eussent le droit de déterminer en dehors de toute pression étrangère la. politique qui leur semblerait la meilleure; il n'avait pas craint de dénoncer le bureau de censure marxiste dirigé outre-Rhin par Kautsky et dont certains prétendaient rendre les décisions obligatoires en France. Mais par une étrange faiblesse et une impardonnable contradiction, Jaurès consentait à venir discuter devant un Congrès international ces questions tactiques qu'il déclarait lui-même purement nationales .

A Amsterdam encore, devant la Commission chargée de préparer le travail du Congrès, Jaurès posa la question sur le véritable terrain. A ses accusateurs, à Rosa Luxembourg notamment qui, avec une insolence et une lourdeur toute germanique, s'étonnait <( que Jaurès pût allier à une mine si florissante une si mauvaise conscience », Jaurès répondait en protestant contre « le sens agressif, offensif » et offensant de leurs attaques contre les socialistes français : « C'est, disait-il nettement, c^est la France que vous accusez, c'est le prolétariat socialiste français que vous condamnez. »

Mais c'est là précisément ce que voulait la Sozialdemokratie allemande, c'était l'humiliation du socialisme

français qu'elle poursuivait. La Commission, dominée par les Allemands, repoussa par 24 voix contre 16 une motion, conciliante en la forme, présentée par Vandervelde et Adler, et adopta, par 27 voix contre 3 et 10 abstentions, le texte allemand de Dresde. Et la discussion reprit le lendemain devant le Congrès réuni en assemblée plénière.

Là Jaurès s'éleva une fois de plus contre la prétention « de définir les règles internationales de la politique socialiste ». (( Laissez-donc chaque peuple, s'écriait-il, déterminer sa tactique à sa guise, selon des circonstances particulières qui vous échappent ». Par là Jaurès reprenait la tradition des autonomistes de Sonvilliers et de Saint-Imier.

Puis il portait l'offensive dans le camp ennemi et dévoilait les tares occultes, le mal honteux de la Sozialdemokratie: la lâcheté et \dL servilité dissimulées par un dogmatisme sectaire. <( Vous cachez votre faiblesse et votre impuissance en essayant d'en faire la loi de tous... Votre motion de Dresde ne respire que cet esprit d'hésitation et de doute que vous cherchez à nous imposer. » De quel droit la Sozialdemokratie se posait-elle en directrice de conscience ? « Le prolétariat allemand n'a pas, historiquement, une tradition révolutionnaire... Votre « royaume rouge », votre royaume socialiste de Saxe subit sans résistance la suppression du suffrage universel... Vous continuez à émousser, à obscurcir, à affaiblir dans le prolétariat allemand cette force historiquement trop débile d'une tradition révolutionnaire insuffisante... Parce que vous, vous n'avez pas cette tradition révolutionnaire, vous la regardez avec une sorte de déplaisir chez les peuples qui y recourent... L'adoption, dans ce Congrès international, de la résolution de Dresde signifie que le socialisme international dans tous les pays, dans tous ses éléments, dans toutes ses forces, s'associe

à l'impuissance... de la démocratie allemande. »

« Chez qui, poursuivait-il, votre motion [de Dresde] a-t-elle rencontré en sa forme contraignante , despotique , le plus de résistance? En France, ou au moins dans une partie de la France, en Hollande, en Belgique*, en Suisse, au Danemark, en Suède. C'est dire que plus il y a en un pays de démocratie, de liberté, plus le prolétariat exerce d'action politique et efficace dans son Parlement, plus il est blessé par votre motion. »

Tous les efforts et l'éloquence de Jaurès succombèrent devant les résolutions arrêtées et inflexibles de la Sozialdemokratie. Le Congrès rejeta la motion transactionnelle qui reproduisait le sens exact de la motion de Dresde, mais sous une forme qui ménageait dans une certaine mesure l'amour-propre des membres du Parti socialiste français. Jaurès avait déclaré qu'il acceptait cette motion et l'on tenait absolument à lui infliger un blâme et une flétrissure. La motion de Dresde fut donc adoptée par 24 voix contre 5 et 12 abstentions.

Bebel déclara triomphant que le succès dépassait toutes ses espérances, et, peude temps après, il se vantait publiquement au Congrès socialdémocrate de Brème d'avoir réussi à imposer à l'Internationale tout entière les décisions prises à Dresde par les seuls Allemands ■'. Il avait d'ailleurs poussé le nationalisme teuton jusqu'à faire en plein Congrès l'éloge de la monarchie des Hohenzollern !

Une fois ce résultat obtenu, le Congrès d'Amsterdam invitales deux partis français rivaux à fusionner: en effet, on était sûr à partir de ce moment que la fu-

1. De fait, ce furent les Belges Furnémont et Anseele qui soutinrent Jaurès à Amsterdam. Voir surtout le discours d'Anseele, Proiok. des intern. sos. Kongr. 1904, Berlin, Vorwàrts, p. 47-49-

2. Protflkoll du Parteitag de Brème, Berlin, 1904, p. 3o8 ; Cf. Hermann Wendel, August Bebel, p. 91.

sion ferait du parti socialiste unifié une filiale de la Sozialdemokratie, qui observerait religieusement le dogme marxiste fixé à Amsterdam. Le Congrès vota, sur la proposition de Bebel, Kautsky, Adler, Troelstra, Ferri et Vandervelde une résolution conviant « tous les militants qui se réclament du socialisme à travailler de toutes leurs forces à la réalisation de l'unité socialiste i'?/^ la base des prmcipes établis par les Congrès internationaux et dans l'intérêt du prolétariat international )i. Telle était l'orientation et le sens que l'on donnait d'avance à l'unification.

Les membres du Parti socialiste français sortaient du Congrès d'Amsterdam vaincus et humiliés*. On leur imposait l'acceptation de cette motion de Dresde dans laquelle ils avaient vu et montré un joug intolérable pour les socialistes de leur pays ; on leur imposait l'hégémonie de cette Sozialdemokratie dont ils avaient vu et montré la débilité foncière ec le manque de véritable esprit socialiste ; on leur imposait l'abandon de ce principe de l'autonomie des partis nationaux où ils avaient vu et montré la ba^e essentielle et nécessaire de l'Internationale. Ils avaient le devoir de refuser leur adhésion à l'ukase d'Amsterdam et, restant fidèles à leurs idées, de constituer sur la base nationale un mouvement socialiste libre et indépendant.

Ils en avaient d'autant plus le droit qu'ils avaient eu avec eux, à Amsterdam, les représentants de toutes les mtions douées d'un self-govern7nent démocratique : Angleterre, Belgique, Hollande, pays Scandinaves, et, contre eux, les délégués d'un pays courbé sous le joug despotique d'un Kaiser : la véritable autorité du Congrès était donc avec le Parti socialiste fran-

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