‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 107 sur 208 · Entre deux servitudes, p · texte numérisé non relu

Entre deux servitudes, p

des sommes considérables <( partie donnante » (Geberin). On sait notamment qu'elle subventionna le principal organe du Parti socialiste \xn\h.é,L'Hu)naniié. Nous ne saurions mieux faire, pour préciser ce point, que de laisser la parole à M. Pierre Renaudel, député, qui, étudiant dans un très intéressant article de la Revue socialiste (i S Sivril 191 1, 27*année, n^3i6, p. 323), les Rapports de «. l'Humanité » et du Parti, écrivait, après avoir rappelé la crise mortelle où se débattait ce journal au début du mois d'octobre 1906, les lignes suivantes :

(( Le 18 octobre une lettre de Bebel était publiée. Datée du 12, elle annonçait à Jaurès que le « Parti frère » d' Allemagne avait décidé d'envoyer 2 5 000 francs, et Jaurès, saisissant la commission administrative permanente, déclarait à celle-ci que les actions représentant les 2 5 000 francs des socialistes d' Allemagne seraient à la disposition du Parti. » Et plus loin (p. 332). « La situation des organisations socialistes et ouvrières, par rapport à la société nouvelle de VHujnani té, est la suivante : i* Actions attribuables au Parti (29700 francs) : 10 000 actions de 25 francs provenant du versement de 25 000 francs fait par le Parti socialiste allemand, ^o actions de 2 S francs provenant du versement de i 000 francs fait par le Parti socialiste autrichien... »

Et, rendant compte de sa propre situation à l'occasion du congrès du Parti à Saint-Quentin, V Humanité écrivait dans son numéro du jeudi 20 avril 191 1 : ((Le Partiales 56 000 francs d'actions de Rosnoblet, les 27 000 francs des partis frères d' Allemagne et d' Autriche »

Nous ne voulons point ici examiner dans le détail quelles furent les conséquences politiques de l'hégé-

monie de la Sozialdemokratie allemande dans l'Internationale pendant les dix années qui vont du Congrès d'Amsterdam à la déclaration de guerre faite par l'Allemagne à la Belgique et à la France : ce n'est ni le lieu ni le temps. C'est un bilan qu'il est pénible de faire et qu'il ne sera nécessaire de mettre sous les yeux du peuple français que si les leçons de la guerre apparaissent avec évidence comme n'ayant été d'aucun proût pour certains. Il suffira à présent de traiter la partie du sujet qui touche de plus près la question même de l'Internationale et du pangermanisme.

On le sait, et nous en donnerons nous-même plus loin les preuves, la théorie officielle du Parti socialiste unifié avant la guerre était qu'une guerre entre la France et l'Allemagne était impossible farce que la Sozialdemokratie s'y opposerait. La conséquence de cette doctrine était naturellement l'inutilité d'accorder au gouvernement français les crédits demandés pour parfaire l'œuvre de la Défense nationale : car à quoi bon gaspiller le bel or de la nation pour préparer une guerre « impossible ? » Cette attitude avait une cause et, si l'on veut, une excuse, c'était une foi irraisonnée en la Sozialdemokratie allemande et dans les promesses qu'elle prodiguait.

Les défenseurs obstinés que la Sozialdemokratie pangermaniste a gardés parmi nous contestent, il est vrai, que la Sozialdemokratie ait été le 4 août 1914 parjure à tous ses serments et qu'elle ait odieusement trahi les socialistes français après les avoir odieusement dupés : (( Non, s'écrient-ils, la Sozialdemokratie ne nous a point trompés : elle ne nous avait jamais promis autre chose que ce qu'elle a tenu ! » C'est la thèse que l'on voit soutenir aujourd'hui par V Humanité, la Guerre sociale, les Hommes du jour, etc. '. « Il n'est

i. V Humanité du lundi28juin i9i5,articleanonymeintitulé :

pas vrai, disent-ils, que la Sozialdemokratie ait entretenu en France les espérances pacifistes; il n'est pas vrai que nous ayons été dupes delà Sozialdemokratie; ceux qui apportaient l'évangile de paix, ceux qui parlaient de désarmement et de guerre à la guerre, c'étaient les socialistes français... Depuis 1907, ce furent les socialistes français qui s'efforcèrent de gagner au pacifisme les socialdémocrates. » C'est donc « par une interversion effrontée de la réalité » et par « une erreur aussi perfide que grossière » que l'on représenterait les socialistes français comme ayant été dupes des intrigues pacifistes de la Sozialdemokratie pangermaniste !

Les avocats de la Sozialdemokratie ne semblent pas se douter qu'en voulant réhabiliter leur cliente, c'est contre eux-mêmes, et en même temps contre tous les chefs du parti socialiste français, qu'jls portent la plus formidable des accusations. De deux choses, l'une, en effet : ou bien, les leaders du socialisme français savaient que la Sozialdemokratie allemande se mettrait en cas de guerre au service de l'impérialisme allemand, ou bien ils étaient persuadés du contraire : dans le premier cas, ils auraient été coupables d'un véritable crime de haute trahison, en assurant, sans se lasser, à la démocratie française que la guerre était « impossible » à cause des sentiments pacifistes du « Parti frère d'Allemagne » ; dans le second cas, ils ont été trompés par la Sozialdemokratie. Les avocats

les Accusations de M. Laskine; la Guerre sociale du 20 juin 1915, article de M. Gustave Hervé; les Hommes du jour, article de M. Pioch sur Karl Liebknecht et la Guerre, 17 juillet 1915. On comparera utilement, avec les paroles antérieures à la guerre et citées dans le texte, les audacieuses formules de M. Pioch : « Les socialistes allemands ne nous avaient promis que... ce qu'ils ont tenu », et de M. Gustave Hervé : « Notez qu'ils n'avaient jamais dit qu'ils ne marcheraient pas : au contraire ! Le Matin se trompe quand il les accuse de duplicité et de fourberie. »

de la Sozialdemokratie ont tort d'oublier ou de croire qu'on a oublié les discours qu'ils tenaient avant la guerre au peuple français. Ces discours sont encore présents à la mémoire de tous, et rien ne saurait les effacer; toute la question est de savoir si les auteurs de ces discours étaient sincères, et, par conséquent, trompés, ou insincères, et, par conséquent, trompeurs. Nous avions, dans notre précédente étude sur les Socialistes du Kaiser, adopté la première hypothèse qui est la plus conciliante, la plus charitable, et probablement aussi la plus exacte, et tous les plaidoyers germanophiles ne nous empêcheront pas de nous y tenir. Ou bien les socialistes allemands avaient trompé les socialistes français; ou bien les socialistes français avaient trompé le peuple français. Trahison pour trahison, nous préférons croire à la trahison allemande. Ce qui est vrai, et ce que l'on peut retenir, mais non point certes à la décharge de la Sozialdemokratie, c'est qu'il fallait un étrange aveuglement pour ne pas discerner les véritables sentiments militaristes des socialistes allemands et pour se contenter de leurs solennelles déclarations de principes alors que l'on n'arrivait à obtenir d'eux, aux Congrès de Stuttgart et de Copenhague, aucun engagement précis. Car les socialistes du Kaiser, tout en affirmant sans cesse hypocritement qu'ils avaient la volonté et le pouvoir d^ empêcher la guerre, se refusaient obstinément à faire connaître aux <( camarades » étrangers les moyens dont ils comptaient user à cet effet. Les Congrès de Stuttgart et de Copenhague attestent seulement l'immense naïveté et l'infinie crédulité des socialistes français : ils ne déchargent pas la Sozialdemokratie d'une parcelle de ses responsabilités.

Pour la première fois un Congrès socialiste international se tint en Allemagne à Stuttgart en 1907. Le

Congrès de Stuttgart ne représenta nullement, quoi qu'on en ait dit, un échec pour la Sozialdemokratie. Celle-ci commença par faire prévaloir sa conception des rapports entre le mouvement syndical et le mouvement politique, et elle la fit prévaloir contre le socialisme français. Le Congrès syndicaliste d'Amiens, le Congrès socialiste de Limoges et, à la veille même de la réunion de Stuttgart, le Congrès socialiste de Nancy avaient sanctionné, après de vifs débats, \eprincipe de Vindépetîdance réciproque entre les organisations politiques et les organisations économiques du prolétariat. A Stuttgart, le secrétaire de l'Internationale syndidicale, Karl Legien, député de Kiel, parla avec un souverain mépris des syndicalistes français. Le député socialdémocrate hollandais Troelstra condamna l'idée française de l'indépendance du Parti et des syndicats et se répandit en paroles dédaigneuses sur les dirigeants de la Confédration générale du travail en France, « personnes qui agissent sur des ouvriers à petites cotisations et à grandes paroles ». Vaillant vint soutenir les mêmes idées libérales qui avaient déjà succombé sous la pression germanique à Amsterdam : le développement des syndicats dans les différents pays est trop varié pour qu'il soit possible et souhaitable de lui imposer des règles uniformes; l'Internationale a pour mission de coordonner les efforts divers qui s'accomplissent dans les divers pays; elle n'a point à suggérer de directions générales; elle n'a point le droit de proposer et encore bien moins d'imposer des règles. C'est, comme on le voit, la vieille théorie française de V autonomie qui revivait dans les paroles de Vaillant, mais pour être une fois de plus sacrifiée aux théories et aux ambitions de la Sozialdemokratie : dirigeant déjà en fait les partis socialistes de tous les pays, celle-ci avait intérêt à mettre fin à l'indépendance des syndicats par rapport aux partis

qu'elle dominait. Par 212 voix contre 18*, la thèse allemande fut adoptée, après que Troelstra eut énergiquement comb ttu les théories autonomistes de Vaillant et maintenu le caractère obligatoire et contraignant des décisions internationales pour les partis nationaux. Les décisions de Limoges et de Nancy se trouvaient donc annulées par celles de Stuttgart.

Puis un grand débat s'ouvrit sur la question du militarisme, débat mis à l'ordre du jour du Congrès par le Bureau socialiste international dans ses séances du 4 au 6 mars 1906. Les socialistes unifi.es français, qui au Congrès de Nancy avaient paru adhérer en majorité à l'antipatriotisme anarchisant alors prêché par Gustave Hervé, et qui, dans l'affaire du Maroc, avaient prodigué au gouvernement de leur pays les accusations les plus véhémentes et les plus injustes, se trouvaient gênés dans leur action en France par l'attitude dessocialdémocrates allemands, qui s'étaient montrés en cette affaire impérialistes au point de trouver le chancelier von Bùlow beaucoup trop timoré et conciliant dans la défense des intérêts allemands 2. Le socialiste italien Claudio Trêves pouvait dire à ce moment que Jaurès encourait une bien lourde responsabilité par le secours qu'il apportait à la diplomatie allemande alors qu'aucun socialdémocrate ne songeait à procurer un appui équivalent à la diplomatie française ^. D'autre part, le syndicaliste Griffuelhes, envoyé en mission à Berlin par la Confédération générale du travail pour organiser, d'accord avec les puissants syndicats allemands, une démonstration commune, fut nettement éconduit et sa démarche n'eut pas plus de résultats alors que celle du syndicaliste

1. Plus précisément, contre 18 1/2 : 11 voix de France, 3 d'Italie et 4 1/2 des Etats-Unis.

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