‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 108 sur 208 · Cité par Bourdeau, Entre deux servitudes, p · texte numérisé non relu

Cité par Bourdeau, Entre deux servitudes, p

français Jouhaux auprès de Karl Legien à la veille de la grande guerre de 1914. Cette conduite des «révolutionnaires » allemands gênait beaucoup les socialistes français dans leur action politique, car tout homme de bon sens en France remarquait le péril de cette action unilatérale et mettait en doute les prétendus sentiments internationalistes de la Sozialdemokratie. Le Congrès de Stuttgart devait, dans la pensée de Jaurès notamment, fournir au Parti socialiste uniûé une réponse péremptoire qu'il pourrait, au Parlement et dans le pays, opposer victorieusement à tous ses contradicteurs.

Et sans doute un vote des socialdémocrates, même conforme aux désirs de Jaurès et de Vaillant, n'eût pas fourni une garantie suffisante : car les socialdémocrates ont voté, le 4 août 1914, les crédits de guerre contrairement à tous leurs engagements : et on sait trop aujourd'hui que les (( chiffons de papier » sont une faible garantie contre la force. Mais les socialdémocrates signifièrent nettement à Stuttgart, par la bouche notamment de Vollmar et de Bebel, qu'ils n'entendaient nullement emboîter le pas aux antimilitaristes français. Avant tout accord avec la Sozialdemokratie Jaurès et Vaillant avaient fait voter au Congrès de Nancy une motion qui préconisait en cas de guerre offensive la grève générale et l'insurrection ; et, à la veille du Congrès international. Vaillant suppliait Bebel d'accepter la décision de Nancy.

La motion présentée par les Français au Congrès de Stuttgart déclarait qu'un pays attaqué a le droit de compter sur le concours de la classe ouvrière de tous les pays et qu'il faut employer pour prévenir la guerre tous les moyens (( depuis l'intervention parlementaire jusqu'à la grève ouvrière et l'insurrection ». La motion opiniâtrement soutenue par les Allemands était formulée dans des termes vagues, aussi peu compromet-

tants que peu exigeants : c( Quand une guerre menace d'éclater, disait-elle, lestravailleurs des pays intéressés et leurs représentants sont obligés de faire tout le -possible pour éviter que la guerre n'éclate, en recourant aux moyens qui leurs semblent les plus efficaces. » La motion belge, transactionnelle, était un peu plus énergique que la motion allemande, tout en s'abstenant de parler, comme la motion française, de grève générale et d'insurrection. Disons tout de suite qu'une fois encore la Sozialdemokratie triompha, le texte voté par le Congrès parlant (T empêcher la guerre par tous les moyens, mais sans spécifier les moyens.

Les débats donnèrent lieu à d'intéressantes déclarations. Bebel dit que la propagande antimilitariste d'Hervé en France était suivie avec intérêt et sympathie par V état-major allemand, qu'elle était contraire à la cause de la paix et augmentait les chances de guerre en rendant plus entreprenant le Parti militaire prussien. *

Aux applaudissements des délégués allemands, von Vollmar déclara qu'il réprouvait toute immixtion des Français dans la politique militaire de la Sozialdemokratie, et qu'il ne se considérerait point comme lié par une résolution internationale réglementant l'attitude des socialistes de tous les pays en cas de guerre. Il ajouta que Jaurès était le véritable responsable de la

I. De fait on se demande si l'on ne peut considérer comme une véritable provocation à l'invasion les paroles qu'écrivait Hervé dans la Guerre sociale du 6-12 nov, 1912 : a Non mais, voyez-vous le gouvernements français nous lançant dans l'horrible aventure avec son armée active squelettique, avec ses cuirassés qui sautent tout seuls, dont les équipages vivent dans un énervement, dans un affolement de tous les instants, avec, dans ses armées mobilisées, le million de socialistes ou de socialisants qui affirment, dans tous les Congrès du Parti et à laC. G. T. qu'ils ne se laisseront pas conduire à l'abattoir. » Les pangermanistes se disaient, en lisant de pareils articles, que l'Allemagne ne risquait vraiment pas grand'chose à se jeter sur la France I

présence d'Hervé dans un parti d'où il aurait dû être exclu depuis longtemps. Et il conclut en répudiant toute action positive contre la guerre.

A ce moment, les socialistes français purent constater que l'antipatriotisme, l'antimilitarisme et 1' <( hervéisme» n'avaient en Allemagne point d'adeptes. Au Congrès deLeipzig, le socialdémocrateKarlLiebknecht, dont on prétendait parfois faire une sorte de réplique allemande de Gustave Hervé, disait catégoriquement : <(Je ne veux pas de l'insurrection en cas de guerre... je ne suis pas responsable des théories d'Hervé, fen suis, au contraire ,r adversaire déterminé ... Sur le terrain de r antimilitarisme , je me trouve plus à droite que Jaurès... Je vous le dis en toute franchise, vouloir employer en Allemagne les moyens français de propagande équivaudrait à se mettre en costume de bain pour patiner. »

Hervé répondità ses adversaires, àStuttgart.enappelant Bebel et Vollmar (( ces deux vieux sous-offs de la landwehr », en accusant la Sozialdemokratie de paralyser l'action des antimilitaristes français par une attitude qui était pour tous les socialistes un sujet d'étonnement et de tristesse ; il reprocha aux Allemands de donner pour formule nouvelle à l'Internationale cette maxime : (c Prolétaires de tous les pays, massacrezvous ! » Il leur posa, les yeux dans les yeux, cette question : « Que f eriez-vous si nous demandions l'arbitrage et si votre gouvernement refusait d'y consentir ? » Et comme les Allemands gardaient un silence significatif, Hervé s'écriait : «Allez! vous n'êtes bons qu'à obéir comme des cadavres à votre Kaiser Bebel ! » Alors les délégués allemands se levaient tous indignés, et Hervé les sommait en vain de dire s'ils partageaient ou non les sentiments chauvins de leurs chefs.

Le devoir des socialistes français, après les expé-

riences faites à Stuttgart, eût été de renoncer nettement à l'antimilitarisme et à l'internationalisme. Car les paroles mêmes d'Hervé, que nous venons de citer, montrent qu'il n'était plus possible de se faire d'illusions sur les véritables tendances de la Sozialdemokratie. Puisque l'on n'avait pu obtenir d'elle aucun engagement précis, il fallait nettement exposer la situation au prolétariat français, qui eût compris son intérêt et son devoir en igoS comme il les a compris en 1914. On préféra af&rmer en France que la Sozialdemokratie voulait la paix et saurait la sauvegarder, et l'on donna dans la presse, dans les réunions publiques et dans le Parlement l'équivoque et vague motion de Stuttgart comme la garantie que la paix européenne ne serait pas troublée.

Trois ans après, au Congrès de Copenhague, les socialistes de tous les pays se réunissaient de nouveau (28 août-4 septembre 1910). Après avoir réglé au mieux des intérêts pangermanistes la grave question des syndicats tchèques d'Autriche ', on aborda de nouveau, sur les instances des antimilitaristes français et anglais, la question du désarmement. Peu de temps avant l'ouverture du Congrès, Hervé écrivait dans la Guerre sociale ; (( Nous sommes décidés en France à répondre à un ordre de mobilisation par la grève générale et l'insurrection, gîiel que soit Vagresseur apparent » et il adjurait la Sozialdemokratie, « qui seule peut arrêter la guerre », d'adopter une attitude analogue. A Copenhague, Vaillant et Keir Hardie demandèrent, comme on l'avait déjà fait à Stuttgart, que la grève et l'insurrection en cas de guerre fussent imposées comme des devoirs aux membres de l'Internationale. Au nom de la Sozialdemokratie allemande, le député berlinois Ledebour combattit énergiquement la proposition

I. Voir sur ce point chapitre v : L'Internationale antislavc et la question à' Autriche, § v.

Vaillant-Keir Hardie et insista pour que le Congrès s'en tînt aux termes de la résolution de Stuttgart. Une fois de plus le pangermaniste autrichien Adler vint au secours des socialdémocrates pangermanistes d'Allemagne. Il proposa un sous-amendement de renvoi de la motion au Bureau socialiste international, pour étude, examen, enquête... Vandervelde avait annoncé qu'il s'abstiendrait pour ne pas gêner les » camarades » allemands ! Keir Hardie et Vaillant s'inclinèrent également et à l'unanimité le Congrès renvoya la question aux calendes grecques, ou pour mieux dire au prochain Congrès international qui devait se tenir à Vienne au mois d'août 1914. Le 4 août 1914, les députés socialdémocrates au Reichstag votaient à l'unanimité les crédits de guerre.

Ainsi la Sozialdemokratie était arrivée à Copenhague à prolonger l'équivoque dont elle vivait. Tout en faisant croire aux socialistes français et anglais qu'elle était bien décidée à tout faire pour empêcher la guerre, elle avait réussi à esquiver toute obligation précise. C'était le fin du fin de la duplicité.

Quelques socialistes français sincères et clairvoyants emportèrent de Copenhague l'impression la plus défavorable; les successives dérobades de la Sozialdemokratie, en 1907 et 1910, leur inspiraient la méfiance la plus justifiée. L'un d'eux, M. André Lebey, signalait dans la Revue socialiste'^ les réticences allemandes : <( Victoire oblige, écrivait-il nettement, et du fait même de leur victoire les Allemands peuvent plus que nous. C'est nous, pourtant, qui avons donné les premiers exemples, alors que, logiquement y ce rôle était le leur; on ne saurait donc comprendre plus longtemps pourquoi ils ne nous suivent point... Si l'équivoque du-

I. Impressions sur le Congrès de Copenhague, article recueilli dans : Sur laroute sociale (1909-1911), Paris, Figuière,

vol. I, p. 252, 253, 258.

Tait, la France, surtout la France révolutionnaire, devrait se souvenir du passé, et au nom de la Révolution qu'elle n'a cessé de représenter, et qui a son autel le mieux enraciné dans son sol, un suprême appel de sa part n'étant pas entendu, s'arranger de manière à être victorieuse au cas oii une abominable lutte lui serait imposée. Elle le doit au nom de la civilisation européenne dont elle est une des garanties. ))

Mais cette voix restait à peu près isolée, et les socialistes unifiés, trompés ou manœuvres par la Sozialdemokratie, n'en persistaient pas moins à assurer le peuple français qu'il n'avait rien à craindre de l'Allemagne, parce que la Sozialdemokratie ne permettrait jamais à l'empereur Guillaume II de faire la guerre. On ne se bornait pas à dire, ce qui eût déjà été faux, que la Sozialdemokratie représentait en Allemagne une force de paix, on affirmait que cette force était de nature à paralyser toute volonté belliqueuse du gouvernement impérial. Et l'on en concluait la vanité de toutes les craintes qu'inspirait l'Allemagne aux patriotes français avertis. L'Internationale à été l'instrument du pangermanisme encore en ceci qu'elle a permis à la Sozialdemokratie pangermaniste d'endormir le prolétariat français et de lui cacher soigneusement la menace allemande pour V empêcher d'y parer. Pendant plusieurs mois, l'un des principaux arguments opposés par les socialistes unifiés à la loi de trois ans fut le prétendu pacifisme de la Sozialdemokratie pangermaniste ! Parce que l'on avait une confiance folle dans les « camarades » allemands, on disait au peuple français qu'il s'effrayait en vain des armements de l'Allemagne !

Et lorsque ceux qui connaissaient l'Allemagne jetaient un cri d'alarme et montraient les tendances impérialistes de la Sozialdemokratie, on n'avait pas pour eux assez de haine et d'injures. On se rappelle quelle explosion de fureur salua, dans les rangs du Parti so-

cialiste unifié, les révélations d'un socialiste éminent, M. Charles Andler, professeur à la Sorbonne, sur le pangermanisme de certains socialdémocrates. Il était le trouble-fête, 1' <( ennemi du peuple », il apportait des vérités salutaires, mais gênantes pour la politique germanophile d'un parti : on lui fit durement expier son imprudence. Hervé, Longuet, Jaurès lui-même abondèrent contre M. Andler en philippiques furieuses, sans reculer devant les insinuations les plus basses et les accusations les plus injurieuses. M. Rappoport, dans le livre apologétique qu'il a consacré à Jean Jaurès*, déclare que « Jaurès n'affirmait rien sans un examen préalable très approfondi, sans de solides études préparatoires ; il se trompait rarement parce qu'il n'avançait que ce" qu'il savait à fond ». Ces éloges paraissent peu justifiés à qui se rappelle l'accueil fait par Jaurès aux articles de M. Andler; sans vérifier sérieusement les indications précises données parce dernier, Jaurès se contenta de lui reprocher « d'essayer de jeter des soupçons entre des fractions du prolétariat », déclara que « le rayonnement du manifeste franco-allemand [contre la loi de trois ans] n'en serait pas obscurci », et jeta l'anathème contre son contradicteur : « Je voulais, écrivait dans VHumanité le leader du Parti socialiste unifié *, je voulais, avec un homme comme Andler, ne pas me borner à signaler ses erreurs, erreurs d'interprétation, erreurs de fait... Il est devenu le grand fournisseur de tout le poison que l'on colporte contre nous; ses boutades inexactes, ses parodoxes et ses citations fausses et tronquées sont devenus la suprême ressource des pires nationalistes ». Gustave Hervé déclarait avec condescendance qu'il ne croyait pas M. Andler ce un malhonnête homme ^ »...

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