‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 12 sur 208 · Guillaume, Karl Marx pangermaniste,^. 27, note i · texte numérisé non relu

Guillaume, Karl Marx pangermaniste,^. 27, note i

prévaloir leurs vues : ce fut celle des conditions à remplir pour pouvoir faire partie de l'Internationale ouvrière. Dès i865 les ouvriers français avaient exprimé leur volonté de laisser à l'Association son caractère ouvrier, en n'y admettant que les travailleurs proprement dits pour en écarter les ambitions politiciennes. A Genève, Tolain, Perrachon déclarèrent que les délégués au Congrès devaient être des ouvriers, que seuls les ouvriers pouvaient vraiment représenter les ouvriers. (( Si, disait Tolain, nous admettons ici des hommes appartenant à d'autres classes, on ne manquera pas de dire que le Congrès ne représente pas les aspirations des classes ouvrières, qu'il n'est pas fait par des travailleurs; et je crois qu'il est utile de montrer au monde que nous sommes assez avancés pour pouvoir agir par nous-mêmes. » Fribourg fit remarquer qu'il pourrait arriver un jour où le Congrès « ouvrier » serait composé en majorité de journalistes, d'avocats, de patrons, etc. : il était bon prophète! — L'intérêt de ce débat est qu'il montre les ouvriers parisiens de i865, comme les syndicalistes de nos jours, partisans d'une action spécifiquement ouvrière et pleins de défiance contre ceux dont ils prévoyaient les efforts pour capter et accaparer le mouvement spontané des masses laborieuses. Marx se sentit atteint par la proposition des délégués français, dont l'adoption aurait empêché sa mainmise sur l'Internationale; il fit présenter au Congrès, auquel il n'assistait pas, un éloge hyperbolique du (( citoyen Marx » par Cremer, membre du Conseil général, et il réussit à faire écarter l'amendement Tolain aux statuts.

Depuis bien longtemps Marx nourrissait des sentiments de haine et de mépris pour (( les ânes républicains de 1848 » et pour le « stupide ouvrier» français 1.

I. Cf. E. Laskine, les Socialistes du Kiiser, Paris, Floury, 1915, p. 56.

Deux mois avant le Congrès, le 7 juin 1866, il écrivait à Engels : (c La clique proudhonienne parmi les étudiants de Paris {Courrier français) prêche la paix, déclare la guerre un anachronisme, les nationalités de vains mots, attaque Bismarck... Comme disciples de Proudhon, — mes très bons amis Lafargue et Longuet en sont aussi, — ils veulent abolir <( la misère et l'ignorance », ignorance dont ils sont eux-mêmes atteints d'autant plus qu'ils font parade d'une prétendue u science sociale » ; ils sont tout simplement grotesques. » Ce sont de même les socialistes parisiens et leur proudhonisme qui font les frais de la lettre furibonde que Marx écrivait à Kugelmann un mois après le Congrès

de Genève, et qui est importante à tous égards* : « J'avais de grandes inquiétudes au sujet du premier Congrès à Genève... Je n'ai pas pu y aller, et je ne l'ai pas voulu non plus, mais c'est moi qui ai écrit le programme des délégués de Londres... Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine de la plus creuse phraséologie proudhonienne. Ils parlent de science et ne savent rien, ils repoussent toute action révolutionnaire, c'est-àdire résultant de la lutte des classes, tout mouvement social concentré, c'est-à-dire réalisable par des moyens politiques. Sous prétexte de liberté, d'antigouvernementalisme et d'individualisme antiautoritaire, ces Messieurs — qui ont accepté pendant seize ans et acceptent encore si tranquillement le plus abominable despotisme — prêchent en réalité le régime bourgeois vulgaire'*, seulement idéalisé à la mode

1. Marx à Kugelmann, 9 octobre 1866, Mouvement socialiste, 1902, p. 1746.

2. Marx semble oublier que les ouvriers allemands avaient accepté docilement un régime infiniment plus despotique encore que celui de Napoléon III. Quant à l'affirmation que les proudhoniens (( prêchaient en réalité le régime bourgeois », la simple lecture du Mémoire des délégués français à Genève suffit à la réfuter.

proudhonienne. Proudhon a fait un mal énorme. Son semblant de critique et son semblant d'opposition contre les utopistes... ont d'abord séduit et corrompu la « jeunesse brillante » (sic dans V original), les étudiants, puis les ouvriers, en particulier ceux de Paris qui, en qualité d'ouvriers de luxe, tiennent fortement, sans le savoir, à V ordure ancienne. Ignorants, vaniteux, prétentieux, bavards, gonflés d' emphase , ils étaient sur le point de tout gâter, étant accourus au Congrès en un nombre qui ne correspondait nullement à celui de leurs adhérents. Dans le Report [Compte rendu], je leur donnerai sur les doigts, en sous-main. »

Nous n'insisterons pas sur la bassesse des sentiments que cette lettre révèle. Ce qu'il faut noter, c'est d'abord que Marx considérait le proudhonisme comme son plus redoutable adversaire; c'est ensuite que les ouvriers français, tant qu'ils ne subirent pas Vinfluence d'étrangers intéressés à semer la discorde en France, repoussaient la doctrine de la lutte des classes. C'est enûn que l'on peut fixer approximativement à la date de cette lettre — aux derniers mois de l'année 1866 — L'absorption du Conseil général de V Internationale par Marx : car de la lettre à Kugelmann il résulte que les délégués du Conseil général de Londres étaient partis à Genève avec un programme et des instructions rédigés par Marx; et que Marx comptait adresser aux délégués français à Genève un blâme dans le compte rendu ou Report du Conseil général sur l'activité de l'Internationale pendant l'année 1866 : il fallait pour cela qu'il fût sûr — et il l'était en effet — de la docilité des membres du Conseil général à ses ordres : car nous savons qu'en vertu des statuts de l'Association le Conseil général, simple organe de transmission, n'avait aucunement qualité pour censurer une section quelconque, et encore bien moins un Congrès de l'Internationale. Pour que le Report du Conseil

général reflétât ainsi, par une véritable usurpation, les haines et les rancunes personnelles de Marx, il fallait que le Conseil ne fût plus désormais que le serviteur obéissant du socialiste prussien.

Le Conseil général, maintenu à Londres par le Congrès de Genève, convoqua le deuxième Congrès de l'Internationale à Lausanne pour le 2 septembre 1867. A Lausanne comme à Genève, ce fut le socialisme français qui eut incontestablement la primauté morale. L'historien marxiste Jasckh ne peut dénier le fait, encore qu'il l'avoue sans bonne grâce : « Les Latins [Français et Suisses français] dominèrent, dit-il, le Congrès... par le fait qu'ils avaient presque seuls préparé l'ordre du jour, formulé les questions soumises au Congrès et qu'ils avaient les réponses toutes prêtes dans leur pochée » En réalité, la même atmosphère qui avait régné à Genève régna également à Lausanne 2. Mais à Lausanne les fruits du travail que Marx avait accompli « en sous-main » commencèrent déjà à se faire sentir. Déjà au Congrès de Genève les observateurs attentifs avaient pu remarquer, non sans surprise, que dans l'Internationale les différents courants d'opinions sur les questions en apparence les plus théoriques correspondaient en réalité aux différentes races : ce fait si curieux et si important était noté par exemple par Félix Belly dans la Presse du i3 septembre 1866 3, par Louis Reybaud dans la Revue des Deux Mondes du r"" novembre 1866, par Alaux dans la Revue contemporaine du i**" octobre 1866. A Lausanne les discussions sur la question de la propriété divisèrent les délégués en quelque sorte selon les nations auxquelles ils appartenaient. C'est ce que Fribourg a

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