CHAPITRE IV
L'Internationale et l'Alsace-Lorraîne
I. La Sozialdemokratie contre les ■protestataires ; les élections de 191 1. — II. Les élections de 1912. — III. La Sozialdemokratie et la question d^ Alsace- Lorraine. — IV, Les Socialistes français et la question d^ Alsace-Lorraine.
L'Internationale est le plus puissant instrument de germanisation qui ait jamais existé : elle a toujours servi à dénationaliser les peuples au bénéfice exclusif de V Allemagne . Si l'on avait demandé aux ouvriers de renoncer à leurs traditions et à leurs aspirations nationales pour se mettre au service de l'Empire germanique, ils auraient refusé avec indignation : la manœuvre fut plus subtile et plus scélérate qui les invitait à communier, sans distinction de races et de frontières, dans une prétendue <( Internationale » manœuvrée, dans la réalité des choses, par les Allemands au profit de l'Allemagne. Le germanisme, dans ses efforts pour conquérir la «marche » d'Alsace-Lorraine sur les Français n'eut pas d'auxiliaire plus puissant que le socialisme prussifié.
Pendant vingt ans après la guerre de 1 871, tout le peuple alsacien-lorrain, sans distinction de classes, fut uni dans la protestation contre le traité de Franc-
fort K Mais le gouvernement impérial allait trouver dans la Sozialdemokratie l'instrument longtemps cherché pour désagréger le bloc protestataire. Sous prétexte de « séparer politiquement les travailleurs de la classe patronale et de les organiser sur leur terrain propre», laSozialdemokratie déclara une guerre à mort aux partis et à l'idée même de protestation. Ainsi que le député socialiste allemand d'Alsace, Léopold Emmel, s'en vantait publiquement au Reichstag le 26 janvier 191 1, elle s'efforça de persuader au prolétariat alsacien-lorrain qu'il devait désormais écarter le point de vue protestataire comme (( stérile et décevant » et accepter franchement l'idée que l'Alsace-Lorraine était allemande et destinée à le rester désormais éternellement. En même temps, elle s'appuyait principalement sur les milliers d'ouvriers allemands immigrés qui, à la faveur de l'occupation allemande, et encouragés par les autorités impériales, s'étaient abattus en troupes sur les provinces annexées. La manœuvre de la Sozialdemokratie était en partie double : en même temps qu'elle assurait aux ouvriers alsaciens-lorrains qu'ils devaient se rallier à l'Allemagne et abandonner tout espoir d'être jamais délivrés du joug teuton par la France, elle s'évertuait à faire croire, en France, que les Alsaciens-Lorrains ne désiraient nullement le retour de leur patrie à la France, mais que leur plus cher désir était de rester <( dans le cadre de l'Empire allemand ». Discréditer la France en Alsace-Lorraine et V Alsace-Lorraine en France, n'était-ce pas le plus sûr moyens de briser entre elles les liens moraux que le traité de Francfort n'avait pu détruire, et de consolider ainsi la conquête allemande ?
L'hostilité de la Sozialdemokratie pangermaniste contre l'Alsace-Lorraine se manifesta de la façon la
I. C'est là un fait historique incontestable, que M. G. Reybel a lui-même reconnu dans ^'//z<wawî7^ du i3 février 191 1.
plus nette lorsque, le 26 mai 191 1, le Reichstag vota en troisième lecture le projet de constitution pour le ,(( pays d'Empire » patronné par le chancelier von Bethmann-Hollweg. Ce projet inique refusait à l'Alsace-Lorraine des droits égaux à ceux des autres États allemands, et la mettait sous la tutelle de la Prusse et du Bundesrat. Avant le vote, M. Preiss lut au nom des défutés alsaciens-lorrains une protestation solennelle contre la nouvelle loi : « Nous la repoussons, s'écriait-il... Nous prétendons avoir des droits égaux à ceux des autres Etats, c'est une question de justice élémentaire. La loi actuelle ne fera que du mal au pays. Il est toujours vrai de dire que la force prime le droit. » Malgré ces paroles éloquentes, la loi fut votée par le Reichstag avec V appui de la Sozialdemokratie , par 211 voix contre 93 : dans laminorité se trouvaient les Alsaciens- Lorrains, les Polonais, les conservateurs et quelques membres du Centre catholique ; dans la majorité se trouvait la Sozialdernokratie qui receva.it, peu de jours après, les félicitations de l'officieuse Gasette de l'Allemagne du Nord pour sa collaboration à l'œuvre de germanisation : « On a, disait l'organe de la Chancellerie impériale, mis sur pied une loi propre à aider à la fusion du pays d'Empire avec l'Empire. La Sozialdemokratie a fourni utte aide positive à cette importante œuvre nationale. » En réalité, la nouvelle constitution était faite, comme le disait dans un manifeste l'Union nationale alsacienne-lorraine, non pas pour, mais contre V Alsàcè-Lorraine, par le bloc des pangermanistes contre le bloc des Alsaciens-Lorrains, par Je Germain vainqueur contre l'Alsacien-Lorrain vaincu.
Alors se constitua le Parti national alsacien-lorrain dont tout le programme consistait à unir, dans la défense commune contre le pangermanisme, tous les Alsaciens-Lorrains, quelles que fussent, par ailleurs, leurs conceptions politiques et sociales. Ce parti, « bête
noire » du Statthalter.fut combattu avec acharnement parles socialdémocrates qui u sabotèrent » sa première réunion à Colmar. Le prétexte donné en France par les avocats de la Sozialdemokratie pour justiûer cette belle besogne, futque le nouveau groupement était <( clérical et particulariste ». La première raison n'était qu'un mensonge, car le parti national réunissait les patriotes de tous les partis et de toutes les religions; il était si peu confessionnel qu'il avait pour fondateurs, à côté de M. l'abbé Wetterlé, un protestant, M. Preiss, et M. Daniel Blumenthal, démocrate et anticlérical. Quant au (( particularisme alsacien-lorrain », s'il pouvait et devait porter ombrage aux pangermanistes, on ne voit pas bien ce que le socialisme français y pouvait trouver à reprendre : le (( particularisme » n'avait point d'autre ambition que de sauvegarder, en face du germanisme envahisseur, l'intégrité intellectuelle et morale des provinces conquises: « Tous ceux, écrivait récemment M. Wetterlé, qui combattirent chez nous l'influence allemande s'appliquèrent à développer l'esprit particulariste dans la population indigène. Ils étaient arrivés de la sorte à créer une âme alsacienne-lorraine qui, spécifiquement, se différenciait de l'âme allemande ^. »
Aux élections de 191 1, pour le Landtag d'Alsace- Lorraine, les socialistes, candidats officiels du gouvernement, firent rage contre le parti national alsacienlorrain. La Sozialdemokratie conclut une alliance électorale ou « cartel » avec le parti ce libéral » qui, dans les provinces annexées, se compose exclusivement d'immigrés allemands, de fonctionnaires et d'universitaires pangermanistes, et dont le chef, Georg Wolff, avait hautement approuvé les mesures les plus brutales
1. Wetttrlé, l'Alsace-Lorraine de demain, la Réforme sociale, i"-i6 juillet 1915, p. 32 ; cf. Laugel, la Culture française *n Alsace, Paris, Floury, 1914.
du Statthalter : lorsqu'au début du mois de mai 191 1, le gouvernement allemand eut, en dépit des protestations de M. Blumenthal, clôturé soudain la session de la délégation d'Alsace-Lorraine, Georg Wolff avait déclaré que <( le gouvernement ne pouvait tolérer plus longtemps des discussions continuelles dans lesquelles manquait trop le ton parlementaire qu'on est habitué à respecter dans toutes les assemblées délibérantes, et que le Statthalter aurait derrière lui une grande partie de l'opinion publique ».
Grâce à cette cynique entente avec cet étrange « libéral », et à une pression électorale éhontée, la Sozialdemokratie remporta à ces élections de grands succès. Elle fi.t élire, dans la première circonscription de Metz, un immigré allemand, le libéral Donnevert * ; à Colmar elle assura l'échec de M. Blumenthal, maire de cette ville, en se désistant au second tour pour l'Allemand Immer, manufacturier connu pour traiter durement et mal payer ses ouvriers : M. Blumenthal, ayant obtenu, au premier tour, 2246 voix contre son concurrent pangermaniste qui n'en avait réuni que 2089, son échec est uniquement attribuable à la coalition qui se noua contre lui entre le candidat pangermaniste et le candidat socialiste entre les deux scrutins.
La Sozialdemokratie obtint d'ailleurs le juste prix de ses complaisances : dans plusieurs circonscriptions, les Allemands se désistèrent pour les candidats socialdémocrates ; les commissaires de police, les instituteurs pangermanistes et les gendarmes firent ouvertement campagne pour eux. Ainsi furent élus le socialiste saxon Fuchs à Schilligheim, le Badois Schilling et le Prussien Emmel à Mulhouse-Ville, le Badois Bœhle à
1. L'Humanité, 22 octobre 1911 : A Metz, Donnevert, immigré, arrive en tête et sera probablement élu avec Vaf-pui i»s socialistes au deuxième tour.
Strasbourg (banlieue de Robertsau), Laurent Meyer à Sainte-Marie-aux-Mines. A Schirmeck-Saale-Rosheim le socialdémocrate Heysch, promené en automobile et patronné par les fonctionnaires de Guillaume II, et qui n'avait eu au premier tour que 2 226 voix contre 2605 au vaillant patriote Laugel, le battait au second tour avec l'appui des libéraux. De même à Colmar- Ville, le socialdémocrate Hindelang, qui n'avait eu au premier tour que i 582 voix contre i 91 5 à M. Preiss, passait au ballottage avec le secours des pangermanistes.
Le soir du second tour, une grande beuverie réunissait à l'hôtel Terminus de Colmar les triomphateurs de la journée : les fonctionnaires et les socialistes du Kaiser. La Gazette de Francfort chantait victoire : c( Nous considérons, disait-elle, ces élections comme très satisfaisantes. V essentiel est V échec du mouvement nationaliste. Nous savons enân que l'idée nationaliste n'a plus de racines dans le peuple alsacien-lorrain. C'est un vieux souvenir qui ne compte plus comme facteur politique» («V). La Strassburger Post qui avait, avant les élections, préconisé l'alliance entre le parti des fonctionnaires impériaux et la « section allemande de l'Internationale ouvrière », et l'entente en vertu de laquelle les socialdémocrates avaient retiré leurs candidats dans quinze circonscriptions devant les libéraux qui avaient, en revanche, sacrifié sept circonscriptions à la Sozialdemokratie, la Strassburger Post, pangermaniste, écrivait nettement : Uimportànce de la lutte consistait à enlever toute représentation parlementaire à Vidée française : le mérite d' avoir fait échouer MM. Blumenthal, Preiss et Helmer ^ revient, en grande partie, aux socialistes. » L'échec de M. Blumenthal était parti-
I. M' Paul-Albert Helmer, l'éloquent et courageux avocat de Hansi devant les tribunaux allemands, était le secrétaire du Parti alsacien-lorrain.
■culièrement agréable aux immigrés allemands : ils éprouvèrent, quelques jours après, une déception, lorsque la ville de Colmar envoya son maire siéger à la Chambre Haute du Landtag d'Alsace-Lorraine. Pourtant ces élections restaient une victoire pour le germanisme ; elles faisaient entrer au Landtag huit immigrés : et les socialistes, chargés de désigner un vice-président, et qui eussent pu choisir dans leurs rangs un indigène, puisqu'ils avaient fait élire les socialistes alsaciens Peirotes à Strasbourg {banlieue de Neudorff) et Martin à Mulhouse-campagne, faisaient une significative démonstration de nationalisme teuton en imposant le Badois Bœhle.
Aussitôt après le second tour, M. Preiss publiait une déclaration où était dénoncée la (( coalition grotesque d'éléments disparates » qui travaillaient à maintenir l'Alsace dans l'oppression, et il montrait que l'échec du Parti national alsacien-lorrain était dû au parfait accord de tous « ceux qui étaient venus en Alsace en conquérants », quelle que fût l'étiquette dont ils jugeaient commode de se parer. M. Anselme Laugel, qui sortait de la lutte vaincu, mais non pas dompté, donnait de ses expériences électorales un pittoresque récit ^ qu'il terminait par cette formule si juste et si pleine, dont la guerre de 1914 a dû démontrer aux plus aveugles l'éclatante vérité : (( Le pangermanisme aura beau renoncer à son costume classique, illustré par Hansi et par Zislin, et revêtir soit la redingote pompeuse du libéralisme, soit la carmagnole débraillée du socialisme, nous le reconnaîtrons : les déguisements cachent mal le casque à pointe qui finit toujours par percer. »
Il est à peine besoin de dire que la presse française enregistra avec douleur les résultats des élections au