Ibid., 18, 29 mars et i" avril
litaires pour la guerre déclarée à la France et à la Belgique. Ce simple fait suffirait à montrer que le citoyen Grumbach ne méritait pas une confiance particulière : il n'a pourtant point cessé depuis la guerre de collaborer, sous le pseudonyme de Ho7no, au principal journal du socialisme français où. il a continué, par ses correspondances envoyéesde Suisse, la besogne entreprise avant la guerre : de même qu'il avait promis aux Français que la Sozialdemokratie voulait et pouvait empêcher la catastrophe, il s'ingénie maintenant à leur persuader qu'une « opposition » se dessine en Allemagne contre l'impérialisme du gouvernement; il entretient ainsi ce qui peut subsister de tendresse pour l'Allemagne chez certains germanophiles impénitents, et il transmet consciencieusement en France ces perfides manifestes socialdémocrates contre lesquels M. Poincaré, président de la République, jugeait nécessaire, dans son magistral message de juillet 191 5, de mettre en garde l'armée et le peuple français.
C'est ce personnage, vivant symbole des plus détestables intrigues socialdémocrates, qui dirigea en Alsace-Lorraine les efforts de la Sozialdemokratie lors des élections au Reichstag en 191 2. Les mêmes coalitions se produisirent qu'en 191 1, et elles eurent à peu près les mêmes résultats. Les succès de la Socialdemokratie furent d'autant plus grands qu'ils n'avaient aucune signification révolutionnaire, la Sozialdemokratie ayant dans tout l'Empire fait prudemment litière de tout programme internationaliste, ainsi que le constatait avec satisfaction M. von Bethmann-HoUweg à la tribune du Reichstag le 16 février 1912.
Dès le premier tour le Prussien Emmel fut élu à Mulhouse, et le Badois Bœhle à Strasbourg. Il y eut ballottage à Colmar, oii le socialdémocrate Peirotes,
qui n'avait obtenu que 6 120 voix au premier tour, battait au second tour l'abbé Hœgy, qui en avait réuni au premier scrutin 8o34, avec l'appoint des 4221 voix de l'Allemand Gilg. Il y eut de même ballottage à Metz, où la situation après le premier tour était résumée en ces termes par V Humanité du 16 janvier 191 2 : « Weill a obtenu 1 1 102 voix contre 1 1 o36 voix au candidat nationaliste lorrain M. Lasolgne et 7 706 voix au candidat libéral allemand Weissmann. <( Etant donné que ce dernier va certainement se désister -pour Weill, tout permet d'escompter la victoire de notre camarade : Metz la Pucelle sera donc conquise dans quelques jours par le parti socialiste. » M. Lasolgne, vieux Lorrain qui ne savait pas un mot d' allemand , était une personnalité peu agréable au Statthalter.
Ces élections, où V Humanité du 25 janvier 191 2 se plaisait à voir « un soufflet aux nationalistes et aux chauvins », furent célébrées par la presse pangermaniste comme la « défaite de l'idée française ». Aujourd'hui même, malgré les condamnations que les tribunaux militaires font pleuvoir sur la malheureuse population d'Alsace-Lorraine, le journal socialdémocrate Chemnitzer Volksstimme rappelle les élections de 191 2 pour soutenir impudemment qu'en dépit des intrigues de quelques (( Francillons » le pays d'Empire « veut rester allemand ».
Si l'on rappelle avec quelques détails ces faits à tous égards pénibles, ce n'est certes point pour raviver des souvenirs irritants et encore bien moins pour faire tort à des hommes, Weill, Peirotes, Martin, qui, depuis la guerre, ont bien mérité de la patrie alsacienne-lorraine ; mais c'est d'abord parce que les faits restent les faits et ensuite parce qu'ils portent en eux et avec eux des enseignements d'une importance telle qu'on ne les saurait passer sous silence sans de graves inconvénients. Il est bon et il est nécessaire que par des
exemples précis chaque esprit de bonne foi soit mis à même d'apprécier la besogne qui a été faite pendant des années, sous le couvert d'un internationalisme mensonger, -par la Sozialdemokratie pangermaniste : et il n'est pas d'exemple plus probant que celui offert par l'Alsace-Lorraine, si ce n'est celui fourni par les pays slaves d'Autriche, notamment par la Bohême, et sur lequel nous insisterons dans le chapitre suivant.
Depuis le début de la guerre la députation socialdémocrate d'Alsace-Lorraine a eu des sorts très divers : et c'est cela même qui prouve le mieux tout ce qu'il y a d'artifice et de duperie dans un programme qui pouvait réunir des patriotes français et des pangermanistes forcenés pour subordonner délibérément les premiers aux seconds. Georges Weill, député socialdémocrate de Metz, élu sur le même programme que Scheidemann ou Siidekum, s'est au début de la guerre engagé dans V armée française : il a été pour ce fait condamné à mort par les autorité allemandes et solennellement excommunié par le Parteivorstand et par le bureau du groupe socialdémocrate au Reichstag, groupe ovl il avait siégé et aux directions duquel il s'était conformé dans ses votes de janvier 191 2 à août 1914. Peirotes, député de Colmar, a lu au Landtag d'Alsace-Lorraine une déclaration très prudente, mais très ferme, de refus des crédits militaires^ Sa situation de membre du Reichstag l'a mis à l'abri de poursuites ou de sévices, et c'est par erreur qu'on l'avait dit emprisonné ou interné dans un camp du Hanovre : il n'en est pas moins vrai qu'il a nettement répudié toute solidarité avec l'impérialisme allemand alors que ses collègues socialdémocrates du Reichstag ont, à plusieurs reprises, affirmé hautement cette même solidarité. En revanche leur collègue, le député social-
U Humanité, 17 avril igiS.
démocrate de Mulhouse, Léopold Emmel, n'est pas seulement un pangermaniste ardent, mais le dénonciateur de ses collègues socialistes alsaciens\ L'autorité allemande a fait arrêter à Mulhouse trois conseillers municipaux : Jean Martin, député au Landtag, MùUer- Mœlin et le secrétaire ouvrier Wicky, ce dernier récemment élu à la place d'Emmel, président de la fraction municipale, comme coupables d'avoir exprimé leurs sympathies pour la France : or c'est Emmel qui a dénoncé ses collègues à la vindicte du Statthalter von Dallwitz dans un article de la Mûlhauser Yolkszeitung; et lors du procès qui a abouti à la condamnation de Jean Martin et de Wicky à des peines d'emprisonnement, c'est encore le député socialiste Emmel qui est apparu comme le principal et même, paràît-il, comme le seul témoin à charge^ et qui a emporté la condamnation^.
La conduite d'Emmel n'est point ce qu'il y a d'étonnant en l'affaire : car la Sozialdemokratie, qui a fourni au gouvernement impérial nombre d'agents secrets et d'espions, lui peut bien fournir aussi un délateur ; Emmel a dû ressentir d'autant moins de scrupules à jouer ce rôle qu'il n'est point Alsacien, mais Prussien immigré en Alsace-Lorraine et implanté dans le pays par la Sozialdemokratie qui, pour l'y fixer, lui avait, suivant une méthode assez commune dans le Parti, acheté un fonds de commerce. Ce qu'il y a d'anormal et de scandaleux, ce n'est donc point le rôle joué aujourd'hui par Emmel : c'est le fait que, sous prétexte de fraternité ouvrière et de communauté internationale, un Emmel, Prussien, ait pu recueillir les suffrages de socialistes alsaciens,
I. L'Humanité, 18 mars et i3 août igi5 : tout le procès n'aurait pas eu lieu sans l'activité policière d'Emmel, qui a dénoncé ceux qui avaient autrefois travaillé pour lui dans les campagnes électorales.
un Emmel, pangermaniste, ait pu être le collègue d'un Weill ou d'un Martin, un Emmel, agent allemand, ait pu siéger hier aux côtés de ses victimes d'aujourd'hui. C'est le fait qu'une prétendue unité de pensée ait, pendant des années, associé et rapproché des hommes que leurs tendances, leurs aspirations, leur idéal opposaient au contraire en réalité de la façon la plus violente. C'est le fait qu'un Parteivor stand qui exclut Georges WeiU, coupable seulement de lutter pour la libération de sa petite et la victoire de sa grande patrie, ait assigné des directions et imposé une tactique, au no7n de l'Internationale, à des hommes qui pensaient et sentaient comme Georges Weill. Nul ne prétendra que les sentiments français soient nés le 4 aoiit 1914 chez les prolétaires d'Alsace- Lorraine, ou que ce soit le courage qui leur ait manqué pour les manifester hautement avant la guerre : car il faut, pour les avouer aujourd'hui, de l'héroïsme. Comment se fait-il donc que les socialistes d'Alsace-Lorraine aient consenti, pendant des années, à faire partie de la Sozialdemokratie allemande, qu'ils aient conclu le « cartel » dont nous avons parlé avec les libéraux pangermanistes, qu'ils aient combattu de toutes leurs forces le Parti Alsacien-Lorrain dont les aspirations nationales étaient, en réalité, les leurs? On l'a vu : ils croyaient devoir à leurs convictions socialistes de s'élever <( au-dessus des haines de races » et ils aboutissaient seulement, en se subordonnant à la Sozialdemokratie, à servir les haines de race allemandes contre leurs frères de race alsaciens-lorrains. Depuis que la guerre les a émancipés du joug des Scheidemann et des Legien, les socialistes des pays annexés n'ont pas hésité à montrer leurs véritables sentiments. Il faut se demander ce que pouvait valoir, en vérité, une unité internationale dont le but et l'effet étaient d'enchaîner par des liens extérieurs des hommes
dont l'événement a montré qu'ils n'avaient en réalité rien de commun ou, pour reprendre l'heureuse expression de M. Sembat, qu'ils (( n'étaient pas sur le même plan 1).
C'est aussi l'idée qui s'impose irrésistiblement lorsque l'on étudie la position prise par la Sozialdemokratie dans la (( question d'Alsace-Lorraine ». Au mois d'août 191 5, dans un manifeste retentissant, le Parteivor stand ou Comité directeur de la Sozialdemokratie a déclaré qu'il n'admettait point et repoussait de toutes ses forces Vidée d^un retour de V Alsace-Lorraine à la France, sous quelque forme que ce retour fût se produire. Cette déclaration officielle avait d'ailleurs été précédée par toute une série de déclarations publiques des leaders de la Sozialdemokratie. Emmel avait déjà osé dire, le 25 janvier 1912, aux applaudissements du Reichstag : k Personne en Alsace-Lorraine ne s'élève contre le fait d'être Allemands {sic). Les Alsaciens-Lorrains sont Allemands et le resteront ! » Depuis la guerre il a, dans la Mulhàuser Volkszeitung, boycottée en raison de cette attitude par les ouvriers de Mulhouse, soutenu que « l'Alsace-Lorraine serait ruinée économiquement si elle ne restait allemande ». Scheidemann dans le Hajiiburger Echo, Wolfgang Heine dans la Frankfurter Zeitung, proclament que la revendication de l'Alsace-Lorraine par les socialistes français est l'expression d'une politique de conquête, a La guerre est une guerre de conquête {Eroberungskrieg) parce que les Français veulent conquérir {erobern) l'Alsace-Lorraine », dit candidement Heine. Et de même le député Lensch, qui a longtemps dirigé le principal journal socialiste de Strasbourg : (( Cette guerre est pour la France une guerre de conquête, elle veut acquérir {sic) des provinces
perdues'. » Il est bon dénoter que ces deux éminents socialdémocrates, tous deux docteurs des Universités germaniques, et dont l'un est un juriste distingué et un avocat célèbre, ne sont même pas capables de comprendre la différence qu'il y a entre le fait de prendre ce qui ne vous appartient pas, comme l'Allemagne l'a fait en 1871, et le fait de reprendre ce qui vous a été volé. L'incapacité oii ils se trouvent de faire une distinction aussi simple ne fait vraiment pas honneur à la culture juridique allemande.
Le docteur Lensch ajoute catégoriquement : « Une consultation de la -population sur la question de savoir si elle veut appartenir à l'Empire allemand ou à la France n^est pas une chose qui puisse être sérieusement discutée par la Sozialdernokratie. La Sozialdemokratie allemande s'opposerait à tout essai tendant à enlever l'Alsace-Lorraine à l'Empire allemand. » Pourtant la Sozialdemokratie n'ignore pas la volonté des Alsaciens- Lorrains : mais peu importe à la prétendue « démocratie sociale » le vœu des nations; c'est avec un souverain mépris que les apôtres de l'émancipation universelle écartent cette considération sans importance. Quoi ! l'Alsace-Lorraine serait française ! <( Pareille revendication, répond le démocrate Lensch, se base sur la supposition fausse que les citoyens seraient suffisamment éclairés pour discerner leurs véritables intérêts. ))Voilà qui est net, et ceux qui comptent sur les socialistes du Kaiser pour « démocratiser » l'Allemagne feront bien de ruminer cette magnifique formule.
Tous les journaux de la Sozialdemokratie sont d'accord avec Lensch. 'Ld, Leipziger Volkszeitung, organe de la prétendue <( minorité socialdémocrate », reproche violemment à M. Viviani d'avoir dans ses discours parlé du retour de l'Alsace-Lorraine à la France. La
I. Lensch, Die deutsche Sosialdemokratie and der Weltkriegy p. 43.
revendication des provinces annexées en 1871 est pour la Dresdner VolksseùungVexpvession d'une « politique de conquête ». « Les Alsaciens-Lorrains, afûrme la Chemnitzer Yolksstimme, veulent rester à l'Allemagne parce qu'ils sentent qu'ils font partie de l'unité de culture allemande. » Selon la Mûnchner Posty principal organe socialiste du royaume de Bavière, <( le peuple allemand ne veut pas qu'un état de choses soit rétabli qui soumettrait une population de langue allemande à la domination française. » Les annexions de 1871 sont sacrées pour la Frankfurter Volksstimme et la Schwàbische Tagwacht, qui posent en principe qu'(( il n'y a point de question d'Alsace-Lorraine ». « La question d'Alsace-Lorraine n'existe pas pour la Sozialdemokratie allemande », dogmatise à son tour Sùdekum^ Le député David s'indigne à l'idée d'une restitution du Reichsland à la France, restitution que Karl Kautsky, coryphée de la prétendue (( minorité socialdémocrate », condamne aussi, dans la Leipziger Yolkszeitung du 5 juin 191 5, comme un « morcellement de l'Allemagne )>. Kautsky note astucieusement que « ses coreligionnaires français {sic) ont adhéré, à Londres, à une formule qui n'implique pas nécessairement le rattachement de l'Alsace-Lorraine à la France », et il conclut que les Alsaciens-Lorrains ne doivent pas attendre leur liberté <( du dehors », mais bien <( du développement intérieur d'une Allemagne volontairement consentante »(!!!) c'est-à-dire du bon plaisir de Guillaume II et de Kautsky.
La Chemnitzer Volksstimme proclame que le traité de Francfort est intangible et « doit être respecté éternellement )) ! Quant à la Mannheimer Volksstimme, elle formule sa pensée en termes d'ultimatum : (( Si le parti socialiste français abandonnait la revendication