I. n Humanité, ii décembre igiS
dre que cette position n'a pas toujours, il s'en faut de beaucoup, été celle du socialisme français.
Le 3 mars 1871, Benoît Malon, le futur membre de la Commune, qui allait quatorze ans après fonder la Revue socialiste, et Gustave Tridon, l'intime ami de Blanqui, lui aussi futur membre de la Commune, donnaient leur démission de l'Assemblée nationale et refusaient de siéger désormais dans une Chambre qui avait pu consentir, fût-ce sous la pression de la plus horrible nécessité, à abandonner l'Alsace-Lorraine : (( Nos électeurs, écrivaient-ils, nous ont donné mandat de représenter la France républicaine, une et indivisible. Par son vote du i''' mars, l'Assemblée a livré deux provinces, désemparé la France, ruiné la patrie. Elle n'est donc plus l'expression du pays et ses délibérations sont désormais frappées de nullité. » Et Gustave Tridon terminait par ces paroles enflammées la lettre ouverte oii il expliquait sa démission à ses électeurs de la Côted'Or : (( En voyant une Assemblée, prétendue française, sanctionner de pareils crimes et voter le démembrement et la ruine du pays, en entendant ces hommes vendre à Bismarck nos frères d'Alsace, et par leurs 5 milliards engager pour un temps indéfini la vie et le travail de nos enfants, j'ai voulu à tout prix sortir de cette enceinte maudite. J'ai cru ne pas pouvoir rester une minute de plus au milieu d'une députation qui venait de porter à la France un coup plus meurtrier que dix défaites. Je ne me suis pas cru en droit de laisser sortir les représentants de V Alsace, de la Lorraine, de la Meurthe et des Vosges... Je m' insurgerai sans trêve contre ce traité criminel et ne cesserai ma revendication que le jour où la Révolution et votre patriotisme V auront mis en pièces ^ » Ainsi la revendication de l'Alsace-Lorraine était intimement asssociée aux revendications
I. Cf. A. Zévaès, le Socialisme en 19 12, p. 40-41, Paris, Rivière, 1912.
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politiques et économiques de la classe ouvrière, par le théoricien du socialisme intégral, comme par le confident et le disciple du grand révolutionnaire Blanqui. Mais cette conception virile et patriotique de la question d'Alsace-Lorraine était si peu contraire à l'esprit même du socialisme qu'on la retrouve, à une date beaucoup plus récente, chez un homme qui n'est devenu que très tardivement l'irréductible adversaire de l'idée de la reprise des provinces annexées. Jean Jaurès écrivait dans la Dépêche de Toulouse, le samedi 3i décembre 1887 : « Le noble pays de France a été dépouillé de deux provinces qui sont restées françaises de cœur et qui doivent le redevenir défait. Il est impossible àla démocratie française d'accepter cette mutilation'^.. . La démocratie se perdrait si elle entrait dans le monde tête basse, si elle achetait d'un peu de terre française le repos et la liberté 2. » Sa pensée n'avait point encore varié sur ce point en 1890, oii il l'exprimait dans la Dépêche du jeudi 9 janvier avec une particulière netteté : <( Là France ne peut pas renoncer à l' Alsace-Lorraine : car, quand bien même son cœur diminué oublierait les enfants perdus, quand elle serait tentée de renoncer à sa propre cause, elle ne pourrait pa.s déserter la cause du droit universel"^. » (c II est intolérable, s'écriait Jaurès à la Chambre des députés le 7 mars 1895, il est intolérable, au moment même on le socialisme veut affranchir toutes les volontés humaines, qu'il y ait des volontés françaises séparées violemment du groupe historique dont elles veulent faire partie^. » Et il parlait encore à la Chambre, le 3 novembre 1896, de Vimpérissable revendication de V intégrité nationale"". Il n'ad-