‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 139 sur 208 · Cf. les Socialistes du Kaiser, p. 33-35 et · texte numérisé non relu

Cf. les Socialistes du Kaiser, p. 33-35 et

L'explication de cette attitude, qui peut paraître paradoxale, venant d'un parti qui se donnait pour humanitaire et internationaliste, est en réalité fort simple. La Sozialdemokratie est avant toutes choses, fondamentalement et essentiellement, un parti fangermaniste. Comme tous les pangermanistes, elle admet comme une vérité évidente et incontestable que le peuple allemand est un peuple supérieur, un peuple élu, qui a le droit et le devoir d'imposer sa « Kultur » aux nations iiiférieures, par la persuasion s'il se peut, et par la violence s'il le faut. S'il se trouve par aventure des peuplades récalcitrantes, soit qu'elles s'imaginent avoir elles-mêmes une civilisation digne de respect, soit que leur faible degré de développement cérébral les rende incapables d'apprécier et de s'assimiler les beautés de la « Kultur )>, il convient que le (( peuple des maîtres » élimine par le fer et par le feu ces exemplaires encombrants d'une humanité attardée.

Précisément à côté de lui, dans la vaste plaine russe, s'étale insolemment la « barbarie slave ». Que les Russes aient donné à l'humanité civilisée quelquesuns de ses plus grands esprits, des romanciers comme Gogol, Dostoïevski, Tourgueneff, Tolstoï ou Gorki, des musiciens comme Moussorgsky et Rimsky-Korsakoff, des penseurs comme Solovjeff, et le souverain qui a invité les nations civilisées à s'unir contre le fléau des armements et l'horreur des guerres, tout cela ne sufût pas à convaincre la Sozialdemokratie pangermaniste qu'il existe une civilisation slave qui a le droit de se développer en toute indépendance et selon ses principes propres. Comme Marx, la Sozialdemokratie estime qu'il appartient aux Allemands, agents privilégiés de la culture intellectuelle et du progrès industriel, de dissiper les ténèbres de la (( barbarie slave ».

Dans ses articles sur la Révolution et la Contre-Révo-

luiion en 1848, Marx admet comme allant de soi la (( déchéance historique des Slaves » et la <( mission civilisatrice des Allemands ». Depuis Charlemagne, explique-t-il, les Allemands n'ont cessé de s'avancer en conquérants et en colonisateurs vers l'Est : c'est que l'Occident doit civiliser l'Orient. Les pays slaves sont une terre vierge oii il a fallu (( importer d'Allemagne presque tous les éléments de l a culture intellectuelle ». En Bohême, en Pologne ce partout le capital, le commerce, l'industrie et la culture intellectuelle sont aux mains des Allemands ». Marx trouve cet accaparement tout à fait naturel, car il traduit selon lui la supériorité évidente de 1' ce Occident civilisé sur l'Orient barbare », de la ville sur la campagne, « du commerce, des manufactures, de l'intelligence, sur l'agriculture primitive des serfs slaves ». Aussi l'effort des populations slaves pour se dégager de cette emprise, et notamment l'idée d'une confédération de toutes les nations slaves pour aider les plus faibles, les Tchèques et les Yougo-Slaves, à conquérir leur indépendance, lui apparaissent comme une sorte de rébellion satanique des anthropoïdes contre les hommes, des inférieurs contre les supérieurs, comme une explosion de barbarie dirigée (( avant tout contre le Niemetz^ l'Allemand haï, mais indispensable ».

Révolte d'ailleurs heureusement condamnée à l'impuissance; car il est évident pour Marx que « nul peuple slave n'a d'avenir », parce que » nul ne possède les premières conditions historiques, géographiques, politiques et industrielles de l'indépendance et de la vitalité ^ » Les Slaves ont donc bien tort de vouloir résister à la puissance civilisatrice de V Allemagne, laquelle se traduit par sa « capacité physique et intellectuelle à assimiler ses voisins » : en effet (( cette

I. Article écrit par Marx dans la N eue Rheinische Zeitung du 4 février 1849.

tendance à l'absorption par les Allemands a toujours été et est encore un des moyens les plus puissants par lesquels la civilisation de l'Europe occidentale s'est répandue sur la partie orientale du continent européen ' ».

Le pangermanisme de Marx a été l'une des raisons pour lesquelles Bakounine dut entrer en lutte avec lui ; Bakounine voulait émanciper du joug allemand ces mêmes peuples slaves que Marx voulait maintenir dans la servitude la plus rigouseuse : la guerre était inévitable, et l'on a vu plus haut quelles en furent les péripéties. Bakounine osait dire la vérité qui est que « toute la Prusse, une partie du royaume de Saxe et la plus grande partie de l'Empire d'Autriche ne se sont formées que par l'envahissement des races slaves par la race allemande'' ». Il dénonçait la prétention à la supériorité de culture par laquelle les Allemands justifient leurs appétits de conquête et il donnait aux Français, dès 1870, cet avertissement qui n'a malheureusement pas été assez entendu : u [La supériorité de culture], les Allemands ne s'en sont-ils pas toujours servis pour excuser tous les attentats contre la liberté et contre l'indépendance des peuples slaves, et pour en légitimer {2, germanisation violente et forcée? C'est disent-ils, la conquête de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde, les Allemands commencent à s'apercevoir déjà que la civilisation germanique protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique des peuples de race latine, en général, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu'ils ne s'imaginent bientôt qu'ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux ^ »,

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