I. Cf. Mouvement socialiste, 1902, p
sait aux dernières élections 358896 voix, envoyait au Reichsrath vingt-cinq députés et publiait plusieurs journaux ou périodiques : le Pràvo Lidu à Prague, le Rovnost à Briinn, la 'Nova Doba à Pilsen, VObràna à Pribram, le Duch Tchasu, le Hlas Lidu, le Slovacko^ et, en allemand, Der Cechoslàvische Sozialdemokrat. Ce Parti très vivant n'eut pendant plusieurs années aucun lien avec le Parti autrichien.
D'autres sections nationales proclamèrent également leur indépendance. Le centralisme socialdémocrate, collaboraUiir perfide du centralisme de la bureaucratie viennoise, faisait peser sur tous les socialistes non allemands un joug aussi lourd que sur les Tchèques : aussi l'exemple de ces derniers fut-il bientôt suivi par les socialistes polonais, par les Ruthènes, et par les Slaves du Sud. Ce mouvement de sécession eut pour résultat de faire comprendre aux socialistes allemands le danger de leur intransigeance. Ils se décidèrent au Congrès de 1897 à réorganiser le parti sur la base fédéraliste, à admettre la constitution de partis socialistes nationaux, tchèque, polonais, ruthène, italien et yougo-slave ayant chacun son organisation, soncomité exécutif etsesCongrès propres. Sur le iç.xx?iinpolitiqîie la bataille était perdue par les Allemands, mais ils allaient tenir avec d'autant plus d'opiniâtreté leurs positions sur le terrain économique, dans le mouvement coopératif ^i surtout le mon'vtmtnt syndical.
La coopération socialiste devait, dans l'esprit des dirigeants allemands, rester strictement centralisée, de manière à faire bénéficier les producteurs et les capitalistes allemands des modiques ressources des coopérateurs tchèques. Cette tactique des socialistes allemands d'Autriche a été dénoncée en 191 o avec une parfaite clarté, dans une série d'articles du Rovnost par le député tchèque Vanek : son lumineux exposé mérite d'être reproduit parce qu'il montre, par des exemples
typiques, comment V Internationale peut n'être quun instrument de conquête allemande : « Le développement des œuvres coopératives de Vienne, des maisons du peuple, des cercles d'études, etc., n'a été rendu possible que par l'argent que la classe ouvrière tchèque a fourni aux organisations centrales. C'est tout à fait le même état de choses que dans l'État autrichien : par des canaux invisibles l'argent s'écoule de tous les côtés vers Vienne, oii on l'emploie sans contrôle : tout y est magnifiquement installé dans l'intérêt de la culture et de la civilisation, cela fait plaisir à voir... mais au pays il n'y a point d'argent pour les écoles, les rues, les hôpitaux; les provinces et les communes succombent sous le poids des dettes.
« Dans les derniers temj>s, le mouvement coopératif s'est beaucoup développé en Moravie et en Bohême. Le magasin de gros de Vienne et l'Union des sociétés coopératives contribuent à la croissance des coopératives de consommation et de production : mais leurs tendances restent toujours strictement centralistes. Dans ces coopératives de consommation il y a 90 p. 100 de membres tchèques: avec leur argent si péniblement gagné, on achète des marchandises, exclusivement, au fabricant allemand. Au producteur ou au négociant tchèque oît ne peut rien acheter : il est entendu qu'il vend cher et de la mauvaise marchandise. Et ainsi des millions, qui pourraient donner à la classe ouvrière tchèque une influence immense dans la vie économique et politique, profitent exclusivement au capital allemand, lequel n'emploie l'ouvrier tchèque que pour les travaux les plus pénibles et les plus mal payés et en profite pour faire violence à ses sentiments politiques et nationaux; d'ailleurs, le capital allemand n'emploie l'ouvrier tchèque que lorsqu'il y est absolument obligé et ne peut le remplacer par des travailleurs allemands.
« Comment un mouvement coopératif tchèque peutil naître si l'ouvrier tchèque envoie aux Unions centrales à Vienne le peu d'argent qu'il a pu économiser? Comment l'ouvrier tchèque pourra-t-il demander pour ses enfants une école tchèque quand il aura donné son argent pour acheter aux ennemis de sa nation'^... Comment l'ouvrier tchèque pourra-t-il protéger contre la misère son ûls et sa ûlle et leur préparer un avenir un peu meilleur si l'industriel et le négociant tchèques sont abandonnés par les consommateurs de leur propre nation! Et comment la classe ouvrière tchèque pourra-t-elle obtenir l'égalité politique, sociale et nationale, si elle abandonne sa puissance économique, sa force productive, la puissance de l'argent, aux camarades d'une autre nation ^ ? »
Ainsi la Sozialdemokratie exploitait les ouvriers tchèques au profit du capital allemand ; elle faisait servir V argent des ouvriers tchèques au développement du capitalisme allemand. Tandis qu'elle enseignait aux ouvriers tchèques, — et tout aussi bien, remarquons- le, aux ouvriers français, anglais, russes ou espagnols — la doctrine de la lutte des classes, d'après laquelle les intérêts des capitalistes et ceux des ouvriers sont irréductiblement antagonistes, elle était, au contraire, parfaitemement consciente du fait qu'il existait entre capitalistes et ouvriers allemands une certaine harmonie d'intérêts.
Le fait de cette harmonie a été le principal argument employé par les leaders de la Sozialdemokratie pour justifier le concours qu'ils ont apporté dans la guerre à ce mouvement impérial 2. Mais il est permis
1. Cité d'après le Severocesky Delnik du 25 mars 1910. Cf. sur le même sujet Ernst Lieben (allemand antitchèque), Der Se -par ail sinus in der Genossenschaftsbewegung dans Der Kampi de Vienne, i" juin 1910, p. 419-420.
2. CL Les Socialistes du Kaiser, ch. vil : Pourquoi la Sozialdemokratie estimpérialiste.
de se demander pourquoi la Sozialdemokratie s'est ingéniée à prêcher aux socialistes des autres pays la théorie marxiste delà lutte desclasses dans son sens le plus absolu et sous la forme la plus farouche, sinon parce que les conflits industriels dans les autres pays devaient profiteràce capitalisme allemand dont les syndicats allemands se déclarent maintenant solidaires : car s'il y a harmonie d'intérêts entre le capital et le travail^ on ne voit pas pourquoi ce serait seulement en Allemagne.
Quoi qu'il en soit, ayant aperçu le danger d'abandonner ainsi le mouvement coopératif, en Bohême et en Moravie, à la direction des socialistes pangermanistes de Vienne, les socialistes tchèques surent y parer avec énergie : le 28 mars 1910 les représentants du parti tchécoslave, réunis à Prague, décidèrent de réaliser V autonomie du mouvement coopératif comme ils avaient précédemment réalisé l'autonomie politique. Par 436 voix contre 7, la conférence des socialistes tchèques de Bohême approuva cet acte décisif, et fit à toutes les coopératives une obligation d'adhérer à la Fédération centrale des coopératives de consommation à Prague et au magasin de gros de Prague.
Mais c'est sur le terrain syndical que la lutte pour l'indépendance du socialisme tchèque a été le plus âpre. En 1893 fut nommée la Commission syndicale de Vienne, qui devait être l'organe central du syndicalisme autrichien. Lors du premier Congrès, qui se tint du 24 au 28 décembre 1893, toutes les nationalités acceptèrent cet organe central et il fut entendu (art. 2 et 3) que « toutes les organisations professionnelles similaires s'uniraient entre elles et formeraient des unions s'étendant à tout l'empire ». Mais cette organisation syndicaliste centralisée, de même que l'organisation politique créée en 1889, ne devait jouer qu'au profit des Allemands. Dès 1896, au deuxième Congrès syndical, les ouvriers tchèques durent faire entendre
leurs protestations et dénoncer les tendances tyranniques et germanisatrices de la Commission syndicale de Vienne. Celle-ci soutenait exclusivement, avec les fonds communs, le mouvement, la propagande et les grèves des owvxiexs allemands ; négligeant les revendications professionnelles des prolétaires tchèques, elle ne se souciait d'eux que pour encaisser leurs cotisations; les imprimés officiels étaient rédigés en allemand^ incompréhensibles par conséquent pour les Tchèques; les secrétaires des syndicats étaient allemands^ sans compréhension et sans sympathie pour les besoins des Tchèques. De plus, quand le Parti socialdémocrate tchécoslave eut été fondé, il ne bénéficia pas des cotisations des syndiqués tchèques, celles-ci profitant uniquement au Parti social démocrate allemand. Or le Parti socialiste et les syndicats ouvriers sont unis en Autriche par les liens les plus intimes ; de sorte que les sociallémocrates de langue allemande K appuyaient par la force financière des syndicats de toutes les nations le parti socialiste dhine seule ^ ». Mais les Allemands pangermanistes avaient encore une autre raison, et la plus puissante peut-être, pour maintenir la centralisation syndicale et empêcher les ouvriers tchèques de former des syndicats séparés : cette raison, c'est, ainsi que l'a exposé le socialiste tchèque Benès, que <( les syndicats tchèques ne sont pas seulement des corporations économiques; dans les territoires allemands et à Vienne, où il n'y a pas d'école tchèque, ils sont aussi le milieu oii les ouvriers tchèques peuvent satisfaire leurs besoins intellectuels ». Incorporer et maintenir les prolétaires slaves dans les syndicats allemands , c'était, de la manière la plus sûre, les gerinaniser .
i.Edvard Benès tchèque ),Z^ Congrès du Parti socialiste allejnand en Autriche et la crise nationaliste dans le socialisme autrichien, in Revue socialiste, i5 janvier 1912, p. 44-45.
Au second Congrès syndical (25-29 décembre 1896) les prolétaires tchèques firent en vain entendre leurs doléances : il n'en fut tenu aucun compte; toutes leurs réclamations furent repoussées, et la centralisation fut encore fortifiée. A ce défi les syndicalistes tchèques répondirent en 1897 en abandonnant l'organisation centrale des syndicats et en constituant à Prague, malgré l'opposition de la Commission de Vienne, la Commission syndicale tchécoslave qui, treize ans après, en 1910, groupait déjà autour d'elle 61 000 ouvriers et, en 191 2, 107 263 et gardait un contact étroit avec \e Parti socialdémocrate tchécoslave'^.
L'autonomie du mouvement syndical tchèque, la séparation des syndicats par nationalités dérangeaient trop les plans du pangermanisme pour n'être pas combattues avec acharnement par les socialistes viennois. Ceux-ci prétendirent que le c( séparatisme » tchèque était incompatible avec les « principes de l'Internationale ». Les socialistes tchèques et moraves, Prokesch, Tusar, Nemec, Vanek, Spera, Kompida, Modracek, Jirasek refusaient de se plier à une domination étrangère despotique, à la dictature allemande du docteur Adler; ils soutenaient que toutes les nations ont des droits égaux à l'existence, que les Allemands n'avaient aucune bonne raison de refuser aux autres peuples les libertés dont ils jouissaient euxmêmes, et que l'autonomie syndicale était une conséquence logique et naturelle de la revendication de l'autonomie nationale. Mais les grands docteurs de Vienne leur firent remarquer qu'ils n'entendaient rien à la philosophie internationaliste et à la doctrine marxiste, que le droit des nations n'a rien à voir avec le matérialisme historique, et que (c l'amour sentimental pour des particularités et des différences na-
I. Cf. Gustave Winter, V Union centrale des syndicats tchèques, in Rente socialiste, i5 février 19 14, p. 178 sqq.
tionales n'a rien de socialiste K « Marx et Engels étaient tout à fait exempts de cette sensiblerie sentimentale qui ne peut supporter les souffrances même du plus petit peuple. » Aucun peuple n'a le droit de défendre ses fins nationales aux dépens de l'évolution totale '. Et nous savons que l'évolution totale ne peut travailler que pour les Allemands et non pour les (( barbares slaves ».
Malgré ces savants raisonnements de la Sozialdemokratie marxiste, les Tchèques ne se laissèrent point convaincre. La Commission de Vienne combattit alors ces rebelles avec un acharnement fanatique ^ : rien ne l'arrêta, pas même cette (c solidarité et cette fraternité ouvrières » au nom desquelles fut prêché, dans tous les pays, l'internationalisme. Les ouvriers tchèques furent dénoncés comme des traîtres, proscrits comme des « jaunes », systématiquement boycottés; des journaux furent spécialement fondés en Bohême et en Moravie pour combattre les chefs socialistes tchèques ; Vienne suscita même un nouveau parti » socialiste centraliste » qui opposa ses propres candidats, dans les circonscriptions tchèques, aux candidats du Parti socialiste tchèque. Le Parti socialiste allemand d'Autriche alla jusqu'à présenter, pour les élections au Reichsrath, dans deux circonscriptions du nord de la Bohême, deux (( camarades » qui s'étaient spécialement signalés par la violence de leurs attaques contre les efforts d'indépendance syndicale des socialistes tchèques. Tous ces efforts échouèrent : aux élections des 1 3 et 20 juin
1. Heinrich Weber, Das Wesen des Iiiternationalismus, Der Kampf, l'ï'juin 1910, p. 414-415.