Cf., VHumanité, 10 février
conquérantes. Jules Guesde ajoutait ces paroles : <(I1 faut que, la victoire obtenue, nous sachions en user humainement et en faire surgir une Europe nouvelle, basée sur les nationalités satisfaites, ne laissant plus place à des antagonismes de races , mais au seul antagonisme des classes » : au nom de la doctrine allemande du Klassenkampf, Guesde vouait ainsi la France à la guerre à perpétuité : à peine sortie de la guerre étrangère, il l'invitait à se livrer en paix aux douceurs de la guerre civile; revenus dans leurs foyers, les Français devaient se hâter de tendre aux Allemands une (( main fraternelle », aûn de pouvoir, sans préoccupations secondaires, se montrer le poing les uns aux autres !
Sembat prit la parole pour réfuter les observations tendancieuses que le député socialiste Raf&n-Dugens avait présentées sur les origines de la guerre; il affirma que le socialisme français ne se prêterait pas à une (( propagande de paix qui ne serait qu'une manœuvre de guerre » ; il rappela que les Allemands ont toujours essayé de circonvenir et de diviser l'opinion chez les nations qu'ils combattent. En finissant, il invita les socialistes à se rappeler que « sans la Russie nous aurions été débordés », que a les alliés tous ensemble combattent pour la cause du droit », et à y penser (( chaque fois qu'ils seraient heurtés par quelque conséquence du régime intérieur de ce grand pays ».
Sages paroles, dont les délégués à la Conférence de Londres auraient dû se souvenir; belle promesse qu'ils eussent dû avoir le courage de tenir ! Mais la Conférence se réunit dans une ambiance détestable : certains délégués anglais et russes y tinrent de véritables discours de trahison, et l'on a pu dire que la Sozialdemokratie pangermaniste y était présente, quoique invisible; le président y fut Keir-Hardie, qui avait fait des efforts désespérés pour empêcher la participation de l'Angleterre à la guerre contre l'Allemagne, et qui, à Londres,
soutint qu'après tout ce n'était pas l'Allemagne ^qui avait tous les torts, puisque l'Angleterre lui avait déclaré la guerre ! Aucun compte rendu des débats de Londres n'a été publié et le secret le plus absolu fut commandé aux délégués. Néanmoins, on a su et il est incontestable que certains délégués français et belges avaient demandé un blâme formel des atrocités commises par les Allemands en Belgique : mais, sans doute pour ne pas contrister la Sozialdemokratie, cette proposition fut enterrée. Les résolutions adoptées par la conférence le furent à l'unanimité, sauf la première au sujet de laquelle une fraction de la délégation russe crut devoir s'abstenir. Parmi les délégués qui votèrent les résolutions, on peut nommer, pour la France, Sembat, Renaudel, Compère-Morel, Bracke, Cachin, Jean Longuet, Dubreuilb, Jouhaux, Merrlieim et Bourderon. Leur attitude fut d'ailleurs ratifiée peu après par l'ensemble du groupe socialiste français au Parlement, qui exprima l'espoir d'avoir par là « préparé la reconstitution de l'Internationale >>.
La première résolution déclare que « la victoire de l'impérialisme germanique serait la défaite et l'écrasement de la démocratie et de la liberté en Europe » et que les socialistes des pays alliés sont ce inflexiblement décidés à lutter jusqu'à la victoire pour accomplir la tâche délibération ». Mais elle prétend montrer dans (( le conflit européen le produit monstrueux des antagonismes qui déchirent la société capitaliste et d'une politique de colonialisme et d'impérialisme agressifs, que le socialisme international n'a cessé de combattre et dans laquelle tous les gouvernements ont une part de responsabilité » ; ce ne sont pas là seulement des formules d'un (( verbalisme creux », comme le disait, au lendemain de la Conférence de Londres, le socialiste belge Destrée; ce sont des formules contraires à la théorie publiquement exposée, à plusieurs reprises,
sur les origines de la guerre, par les hommes d'Etat de l'Entente, et notamment par le gouvernement dont faisaient partie Guesde et Sembat ; des formules qui tendent à atténuer les écrasantes responsabilités de l'Allemagne en les faisant partager aux pays en guerre avec l'Allemagne ; des formules enfin contraires à l'évidente réalité des faits, car « les antagonismes qui déchirent la société capitaliste » ont souvent été apaisés et arbitrés dans des ententes entre les nations jusqu'au jour oii il plut à l'Allemagne, et à elle seule, de déchaîner la guerre.
La résolution continuait en disant que « les socialistes d'Angleterre, de Belgique, de France, de Russie ne poursuivent pas l'écrasement politique et économique de l'Allemagne » et « ne font pas la guerre aux peuples, mais aux gouvernements qui les oppriment », ce qui était établir une distinction purement imaginaire entre le peuple et le gouvernement allemands étroitement unis dès le premier jour de la guerre. Elle disait vouloir la libération de la Belgique, la liberté de la Pologne et demandait que « dans toute l'Europe, de l'Alsace-Lorraine aux Balkans, les populations annexées par la force recouvrent le droit de disposer d'elles-mêmes », mais on n'a jamais pu obtenir une réponse précise à la question de savoir si la conférence socialiste entendait par là demander le retour pur et simple de l'Alsace-Lorraine à la France par l'abrogation du traité de Francfort déchiré par l'Allemagne, ou on ne sait quel plébiscite ou <( consultation » de la population d'Alsace-Lorraine.
Le doute est permis en raison de l'obstination que le Parti socialiste français a mise ensuite à rester dans l'équivoque. Parfois ses orateurs ont déclaré qu'ils ne considéraient pas comme une ce annexion » condamnable la reprise de l'Alsace-Lorraine; mais, la plupart du temps, ils s'en sont tenus à la vague formule de
Londres ou à la formule non moins obscure que le Conseil national du Parti unifié devait adopter le i5 juillet 191 5 : « la réparation du droit pour l'Alsace- Loraine ». Certains, enân, ont préconisé le plébiscite : ainsi Paul Louis dans son livre l'Europe nouvelle, G. Rouanet dans plusieurs articles de V Humanité'^ , Marcel Cachin, député socialiste de la Seine, qui écrivait^: (( Si l'Alsace-Lorraine veut redevenir française, il faudra bien que chacun s'incline devant sa volonté » et prétendait que <( la question de l'Alsace-Lorraine reste entière » ; ainsi Jean Longuet au Congrès de la Fédération socialiste de la Seine, en décembre igiS. Or, cette solution du plébiscite est inadmissible : non seulement elle est repoussée par tous les Alsaciens-Lorrains 3, non seulement elle se heurte à de véritables impossibilités pratiques^, mais elle est inutile, injuste et absurde. Elle est inutile parce que l'Alsace- Lorraine n'a cessé de proclamer sa volonté de se rattacher à la France : elle l'a solennellement proclamée, en i87i,parlavoix de ses représentants à l'Assembléede Bordeaux, et depuis 1871 parla voix de ses représentants au Reichstaget dans dix élections. Elle est injuste parce qu'elle met en doute les sentiments des Alsaciens-Lorrains manifestés avec une magniiique constance par des sacrifices sans cesse renouvelés; parce qu'elle implique reconnaissance de l'état de fait créé par la conquête ; parce que rAllemane,en déclarant la guerre, a ôté toute validité au traité de Francfort, et que celui-ci n'existant plus, l'Alsace-Lorraine se trouve juridiquement dans la situation où elle était avant le traité de Francfort. La