II. — Les Intrigues allemandes en Russie
Au service du kaiser, la Sozialdemokratie a étendu sur le monde le réseau subtil de ses intrigues. Depuis longtemps, en prévision d'une guerre contre la Russie, elle travaillait à imposer aux socialistes des pays slaves ses directions. Tel personnage amphibie représentait à Paris à la fois la Sozialdemokratie allemande et la russe. Rosa Luxemburg, une des figures les plus en vue du socialisme germanique, se trouvait être à la tête du socialisme polonais dont elle combattait d'ailleurs avec acharnement et jugulait, au congrès de Munich les aspirations à l'autonomie {Mouvement socialiste, 1902, p. 1967-1969). En 191 3, en pleine crise balkanique, le groupe socialiste à la Douma russe écrivait au parti socialiste autrichien une lettre se terminant par ces mots d'une étrange humilité : u C'est avec fierté que nous nous déclarons les disciples dévoués du socialis7ne allemand ->'> {Mouvement socialiste, mai-juin 191 3, p. 383). Et nous savons déjà que la Sozialdemokratie avait largement subventionné les mouvements révolutionnaires en Russie.
Forte de ces influences, l'Allemagne espérait voir éclater au début de la guerre une révolution qu'elle avait fomentée de longue date. Le Livre jaune français renferme (p. lo-ii) une note du grand état-major de Berlin sur le (( renforcement de l'armée allemande », où il est dit : « // faudra susciter des troubles en Russie. C'est un moyen d'absorber des forces de l'adversaire... Les soulèvements provoqués en temps de guerre par des agents politiques demandent à être soigneusement pré-
parés, et par des moyens matériels. Ils doivent éclater simultanément avec la destruction des moyens de communication; ils doivent avoir une tête dirigeante que Ton peut trouver dans des chefs. . . politiques influents. » Le Vorwàrts du 28 juillet 1914 indique que l'on compte pour faciliter l'agression allemande sur l'action des révolutionnaires russes. Celui du 2 août spécule encore sur « la situation iutérieure de la Russie » ; et celui du 3 enregistre avec satisfaction le bruit, d'ailleurs controuvé, d'après lequel la révolution aurait éclaté dans trente-cinq villes russes.
Elle n'aurait rien eu de spontané. Un des fnembres les plus éminents du Parti socialiste russe, ancien député à la Douma, G. Alexinsky, a révélé, dans la revue Sovremioni Myr et dans un important ouvrage français snx la Russie et la Guerre^, les manœuvres germaniques pour provoquer une révolution. Dès 1912, au Congrès socialiste international de Bâle, on distribuait une circulaire de la fraction révolutionnaire du Parti socialiste polonais autrichien : (( Dans le cas, disait-elle, oii la guerre viendrait à éclater, nous vous recommandons de faire du tort à la Russie par tous les moyens. Il faut détruire le matériel de guerre, les moyens de transport, munitions, télégraphes, téléphones. Remplissez votre devoir de soldat nochalamment, pour enfin déserter et vous laisser faire prisonnier, afin de donner à Varmée ennemie tous les renseignements sur l'arjnée russe ^. » L'espionnage militaire au profit de l'Autriche était présenté comme un devoir socialiste... L'attaché militaire autrichien en Suisse déclarait crûment : (( J'ai l'ordre de me mettre en relations avec des membres influents des partis socialistes russes pour