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CHAPITRE VIII

L'Internationale pendant la guerre {suite)

Les Intrigues allemandes chez les neutres

Le devoir impérieux des alliés, dit très justement le journal anglais Globe, est de ne pas perdre de vue le mouvement socialiste international. De grands efforts sont tentés pour empêcher que l'Allemagne soit réduite à l'impuissance. L'instrument de ces efforts, c'est l'Internationale : manœuvrée ouvertement avant la guerre par la Sozialdemokratie pangermaniste, elle l'est depuis dix mois d'une manière occulte. < L'Internationale n'est pas morte », proclament fièrement certains : nous en convenons voloniitvs, si Von entend par là que la machine de guerre dressée par le socialiste prussien Karl Marx na pas cessé de fonctionner . Les instructions de la Sozialdemokratie n'ont pas cessé d'être transmises aux socialistes des pays neutres et alliés, par la voie du Yorwàrts, par des ambassades comme celles de Liebknecht à Bruxelles, de Sùdekum à Bucarest, de Parvus à Soûa; enfin, par des émissaires et des correspondants secrets, comme ce Grumbach dont nous avons dit plus haut quel fut le rôle en Alsace-

Lorraine et qui n'a point cessé, depuis la guerre, de collaborer, sous le pseudonyme de Homo, à l'organe officiel du socialisme français ^

Le dernier exploit de la Sozialdemokratie est d'hier : c'est un prétendu manifeste venu d'on ne sait où, composé par on ne sait qui, anonyme et expédié en France par un agent allemand qui se cache sous un pseudonyme. V Humanité du 4 juin 191 5 distingue, dans ce manifeste, (des premiers tintements duglas impérial» : ainsi le géant Fine-Oreille entendait dans les champs l'herbe pousser... Ce document est une manœuvre allemande comme tous ceux qui l'ont précédé, comme tous ceux qui le suivront, comme cette ((résolution des femmes socialistes » à Berne, que des indésirables sèment en ce moment dans les couloirs du Métro.

La Sozialdemokratie étend partout son entreprise de désorganisation et de corruption. En Suède, elle invoque la fraternité ouvrière pour ravitailler l'Allemagne malgré le blocus : une feuille socialiste de Malmoe, V Arbetet, a reçu d'un groupe d'ouvriers allemands une lettre où ils déclarent que, ne pouvant se nourrir avec la quantité de pain qui leur est octroyée, ils sont dans la nécessité de se procurer du pain en Suède. La lettre est arrivée ouverte far la censure militaire allemande , qui Va laissée passer.

En Italie, les socialistes unifiés ont combattu avec acharnement le ministère Salandra, depuis le début de la guerre et jusqu'à la dernière minute. A la veille de l'intervention, ils ont essayé de déchaîner la grève générale ; dans l'ultime scrutin de Montecitorio, ils

I. L'i(ientité du socialdémocrate allemand qui aura,pendant toute la guerre, fait Vopinion du frolétariat français sur les choses d'Allemagne, était depuis longtemps connije ; mais le premier qui ait publiquement posé l'équation Homo-=. Grumbach est M. Hue, clans un article de /'Œ"z<z'r<?, 10 septembre 1915, intitulé: Un Boche. L Humanité n'a opposéaucun démenti, et pour cause, à cet article.

ont tenu à manifester leur inébranlable fidélité à M. von Biilow. Comme Bethmann-Holl\veg,mais avant lui, ils ont diffamé l'Italie en traitant, par la bouche du citoyen Trêves, son intervention libératrice de (( félonie)). S'ils avaient été les maîtres^ le baron Macchio serait encore à Rome, h^x Capitole,M. Salandraa éclairé les dessous de la campagne neutraliste en parlant des « millions dépensés par le prince de Biilow pour influencer ceux qui avaient perdu contact avec l'âme de la nation)). La foule ayant envahi dans les derniers jours de mai le consulat allemand à Milan, on y découvrit de grandes quantités de manifestes contre l'intervention, rédigés en italien, avec V en-tête de groupements socialistes italiens, et identiques à ceux que le parti <( officiel )) avait répandus en quantité par tout le pays.

Aux États-Unis, V Allemagne s'adresse aux ouvriers qu'elle pousse à refuser de travailler pour les Alliés. Des grèves ont été fomentées et des attentats perpétrés dans nombres d'usines fabriquant des munitions, à Brooklyn, à Bayonne dans le New-Jersey, dans les ateliers Remington à Bridgeport etc. Le président de l'Union des Marins d'Amérique, Andrew Furnseth, a montré que l'Allemagne avait de même essayé de déterminer une grève générale des marins, assurant 5o dollars par semaine à chacun des grévistes pendant toute la durée de leur chômage. Sous les auspices de \ Union Centrale Fédérée, à laquelle sont affiliés trois cent mille ouvriers des États-Unis, de grands meetings ont été tenus à New-York pour persuader les ouvriers qui travaillent dans les usines de ne plus faire d'armes pour les belligérants, c'est-àdire en fait pour les Alliés. Le 5 avril 191 5, toute la presse des États-Unis, sauf les journaux de langue française et le New-York Herald, qui refusa de le publier, insérait un « Appel au grand peuple américain »,

demandant aux ouvriers, « au nom de la justice et de l'humanité, de suspendre immédiatement la fabrication des poudres, shrapnells et cartouches ». Cette annonce, qui n'eut d'ailleurs aucun succès, spécifiait qu'elle était payée par une contribution patriotique des Allemands d'Amérique. Heureusement la loyauté des principaux leaders des trade-unions et de l'immense majorité des ouvriers ht échouer ces manœuvres, h' American Fédération of Labor, organisme central du prolétariat américain, déclara, en juillet 191 5, que (( tant qu'un soldat allemand serait sur le territoire belge ou français, elle condamnerait toute grève dans les usines de munitions ». Le président de la Fédération, le fameux leader trade-unioniste Gompers, a courageusement dénoncé les efforts de l'Allemagne pour corrompre à prix d'or les dirigeants des associations ouvrières américaines, et il a opposé aux intrigues germaniques l'autorité très considérable dont il jouit auprès des ouvriers américains'.

Ailleurs, la Sozialdemokratie répand directement ses largesses sur les <( partis frères » : c'est même là un des procédés ordinaires par lesquels s'exerce sa mainmise sur l'Internationale. Un journal, un parti, qui a reçu ses subsides est désormais sa chose : aussi recherche-t-elle comme les usuriers ces placements avantageux. Le II septembre 191 1, au congrès d'Iéna, Bebel annonçait que la Sozialdemokratie avait envoyé aux révolutionnaires russes plus de 5oo 000 marks (625 000 francs). C'est ainsi encore que les syndicats allemands viennent de mettre sous leur coupe une partie de la classe ouvrière suisse : lors d'une grande grève horlogère à Granges, au printemps dernier, les métallurgistes allemands prêtèrent aux ouvriers suisses 1 25 000 francs

I. Gompers est un trade-unioniste nettement hostile au collectivisme.

sans intérêts, remboursables en dix ans. Aujourd'hui, on apprend que la Fédération des ouvriers horlogers, incapable de rembourser sa dette, a été obligée de fusionner avec la Fédération des métallurgistes, qui n'est qu'une branche du sy?idicat allemand^.

Voilà les méthodes du socialisme allemand. Il importe de les signaler à la vigilance patriotique des peuples et des gouvernements alliés.

(( Nous n'avons pas le moindre désir d'encourager les congrès internationaux dans les circonstances actuelles )), disait il y quelques jours à la Chambre des communes un ministre anglais, à propos du nouveau Congrès féministe de La Haye auquel les femmes françaises ont, avec le plus noble patriotisme, refusé catégoriquement de se faire représenter 2. On comprend aisément le profit que l'Allemagne peut tirer

1. Dans r Humanité du 7 septembre iqi5 sous le titre, A propos d'une fusion, M. Compère-Morel a contesté que cette fusion eût la signification que lui avaient donnée plusieurs journaux suisses, notamment la Suisse libérale, et après eux le journal français^!? Temps, à savoir celle d'une « marque de l'emprise germanique ». Selon lui, c'est pour des raisons techniques et mus par des considérations d'ordre purement intérieur, que les horlogers et les métallurgistes décidèrent de ne plus former qu'une seule et même fédération ayant son siège à Berne », et le syndicat des métallurgistes, tout en « appartenant à l'Internationale ouvrière », n'aurait pas d'autres liens avec les syndicats allemands, et aurait témoigné de sentiments très francophiles. Il ne s'explique d'ailleurs point sur le prêt de i25 000 francs qu'auraient fait les métallurgistes allemands aux horlogers suisses et l'on peut remarquer que le démenti qu'il donne à la Suisse libérale est postérieur de plusieurs mois à l'information donnée par ce journal.

2. Sur les intrigues allemandes dans les milieux féministes voir dans : la Revue du i" septembre igi5 un remarquable article de Mme Jane Misme, le Rôle international des fe7nmes pendant la guerre.

des réunions de ce genre : ayant réussi à imposer sa direction aux organisations internationales, elle se flatte de reconquérir far ces rapprochements l'autorité que la guerre lui avait fait perdre , et de faire des congressistes, quand ceux-ci rentrent dans leur pays respectifs les propagateurs plus ou moins conscients de ses suggestions et de ses intrigues.

Il est très remarquable que le parti socialiste unifié d'Italie, dont on ne connaît que trop l'attitude dans le conflit actuel, se soit occupé à plusieurs reprises, avec beaucoup de zèle, à réunir en un Congrès international les socialistes des pays neutres et ceux des pays alliés avec la Sozialdemokratie pangermaniste d'Allemagne et d'Autriche : une première tentative a été faite, en novembre 1914, par Vella, secrétaire de ce parti ; la dernière a été faite à Paris même par Morgari, délégué du même parti : elles ont échoué l'une et l'autre.

Toutefois les socialistes des pays neutres doivent prochainement se réunir à Zurich dans le but d'organiser l'action pour la paix. Nous savons déjà, par de tristes précédents, quel milieu favorable ces assemblées viennent fournir au travail occulte de la Sozialdemokratie et des germanophiles que compte malheureusement chaque section de l'Internationale.

// n'est pas de parti socialiste que le virus allemand n'ait contaminé . Même en Espagne, pays oii la très grande majorité des socialistes ont, dès l'abord, embrassé la cause du droit, et où le Congrès national du Parti a, au mois d'octobre 191 5, après un vibrant discours de Pablo Iglesias, officiellement manifesté sa sympathie pour les Alliés, même dans ce pays latin on voit des hommes comme M. Jacinto Benavente déclarer qu'ils sont germanophiles parce que « l'avenir est au socialisme, et que le socialisme est essentiellement allemand] »

Aux États-Unis, les ouvriers d'origine germanique, qui sont fort nombreux et constituent le noyau du parti révolutionnaire, ont généralement exercé leur influence en faveur des empires du Centre. « Nous n'admettons pas, nous socialistes américains, écrivait catégoriquement le journal Appeal to Reason, que la guerre soit déclarée au peuplé allemand parce que le gouvernement allemand à coulé le Lusitania et noyé un certain nombre d'Américains». Si English Walling et Rives- la-Monte se sont prononcés pour les Alliés, les revues ouvrières ont accueilli les plaidoyers tendancieux de socialdémocrates comme Bernstein et Pannekoek ; et dans V International Socialist Review de janvier 191 5 Roscoe Fillmore n'a pas craint d'insulter aux souffrances delà Belgique martyre *. Les agents allemands ont créé une agitation dans les usines pour obtenir que les ouvriers déclarent la grève générale et cessent de fabriquer des munitions pour les armées alliées.

Un fameux syndicaliste irlandais qui s'était ingénié, il y a peu d'années, non sans succès, à déchaîner en Angleterre et en Irlande des grèves et des émeutes redoutables, collabore aujourd'hui ouvertement avec eux ; cela n'est pas sans jeter quelque lumière sur son activité passée, et le bonnet rouge ne cache plus le casque à pointe!

Les Allemands essaient d'autre part de déterminer un mouvement populaire contre le président Wilson; le mémorandum de l'ambassadeur von Bernstorff, qui contre toute convenance, s'adressait au peuple américain par-dessus la tête du gouvernement des États- Unis, révèle cette tactique démagogique, que l'Allemagne suit aussi ailleurs qu'en Amérique, et que la presse teutonne a définie avec son habituel cynisme Le Lokal Anzeiger écrivait en effet : <( La crainte des

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