F. Tristan, l'Union otivrière, Paris, 1843, p
3. Cf. Andler, préface au livre de Jules Puech, le Proudhonisnie dans l'Association internationale des travailleurs, Paris, Alcan, 1907, p. IV; J. Puech, la Vie de Flora Tristan, Revue de Paris, i" décembre 1910; id., Une romancière socialiste ^ Revue socialiste, i5 fév. 19 14.
nationale », si l'on ne s'obstinait, contrairement à toute vérité historique, à attribuer au socialiste prussien cette gloire usurpée. Engels écrit dans son Introduction àV histoire des Communistes : « Le mouvement international des travailleurs qui s'observe actuellement est au fond un prolongement du mouvement allemand. Celui-ci fut le premier mouvement international et il forma plusieurs des dirigeants de l'Association internationale des travailleurs. Les principes théoriques de la Ligue des Communistes sont les mêmes que ceux qui sont \rx's>cx'\X.% à-àXisXç. Manifeste Communiste de 1847 et qui constituent aujourd'hui le trait d'union le plus fort du mouvement prolétarien de l'Europe et de l'Amérique. » Que les hommes qui, au bout de quelques années, confisquèrent à leur -profit le mouvement du prolétariat, soient sortis d'Allemagne, et même, plus précisément, de Prusse, on ne saurait le contester. Mais il ne suit nullement de là que l'on doive chercher en Allemagne les origines du socialisme moderne ni dans le Manifeste communiste de Karl Marx et de Friedrich Engels les théories qui donnèrent naissance au <( mouvement prolétarien de l'Europe et de l'Amérique». D'une part, en effet, le Manifeste communiste ne fait en partie que reprendre et répéter les idées que Louis Blanc ne cessait de propager depuis 1839 et qu'il avait exposées dans cinq éditions de son Organisation du travail avant que parût le Manifeste allemand. D'autre part, l'influence du Manifeste a été minime pendant toute la première Internationale; comme l'a écrit Vandervelde : « Le Manifeste avait passé inaperçu... il était devenu une curiosité bibliographique. C est en i^y2que le Manifeste commence sa course à travers les nations '. » Or, la création de l'Internationale remonte à 1864.
I. Vandervelde, le Jubilé du Manifeste communiste, dans le Peuple de Bruxelles, 28 mars 1898.
« Pas plus qu'elle n'a de maîtres, écrivait Malon en 1872, l'Internationale n'a de fondateurs; elle est sortie vivante, pleine d'avenir, des nécessités sociales de notre époque'. » Engels lui-même, si préoccupé qu'il fût d'ajouter un fleuron à la couronne de Karl Marx, a dû reconnaître qu'il n'était pas possible de faire de ce dernier le créateur d'une œuvre essentiellement impersonnelle, et, plus modeste que dans le passage cité plus haut, il se contente de soutenir que Marx seul était capable de saisir dès d'abord la signification de l'œuvre nouvelle : (( L'Internationale, écrit-il dans un anicle biographique consacré à Marx, fut fondée en 1864.. Beaucoup, notamment des Français, se sont arrogé la gloire de passer pour les fondateurs de cette Association. // va de soi quune chose semblable ne peut ■pas avoir été fondée par un seul homme. Mais un point est certain : de tous les intéressés, il n'y avait qu'un seul homme qui vît clairement ce qu'il y avait à fonder^. » A prendre à la lettre ces paroles de Valter ego de Marx, on s'imaginerait que, sans douté, il n'a pas été l'unique fondateur de l'Internationale, mais qu'il en a élé le principal et que l'on doit admettre tout au plus qu'il eut à côté de lui quelques collaborateurs. Mais ce serait se faire de la fondation de l'Association internationale des travailleurs l'idée la plus fausse.
Des relations s'étaient nouées, entre ouvriers français et anglais à l'occasion de l'Exposition universelle de Londres en 18623. Lgg ateliers parisiens élurent et
1. Malon, V I nternationale , son histoire, ses frincipes, p. 7, articles parus dans la République républicaine de Lyon, janvier 1872.
2. Engels, art. Marx du Haniwdrterbuch der Staatswissenschaften, léna, Fischer, 1910, vol. VI, p. 602.
3. G. Gross, art. Marx, Allgemeine Deutsche Biographie, t. XX, p. 545 ; James Guillaume, V Association internationale des travailleurs de 1864 à 1870, Paris, Colin, igiS, p. i et suiv. ; Jules Puech, le Proudhonisme dans l'Association internationale des travailleurs, chap. I.
envoyèrent à Londres, aux frais du gouvernement impérial, une délégation ouvrière de deux ceni s membres, chargés d'étudier l'Exposition et de rendre compte de leur mission dans des rapports techniques. Le 5 août 1862, les représentants des trade-unions anglaises offrirent aux envoyés des ouvriers français une grande fête; les Anglais exprimèrent dans une adresse le vœu d'un rapprochement entre les ouvriers des différentes nations; les délégués proposèrent aussitôt « que des comités ouvriers fussent établis four rechange de correspondances sur les questions internationales d'industrie. »
Lorsque les ouvriers français revinrent à Paris, leurs relations avec les trade-unionistes anglais ne cessèrent pas pour autant. Six ouvriers de Pans se rendirent en i863 à Londres pour assister à des meeangs organisés en faveur de la Pologne; dans une de ces réunions un important leader ouvrier anglais, Odger, proposa l'organisation de congrès internationaux 011 les travailleurs pourraient échanger leurs vues sur les problèmes économiques qui les intéressaient, et, notamment, étudier les moyens d'empêcher l'introduction, d'un pays dans l'autre, d'ouvriers non organisés dont l'importation fait baisser les salaires.
En septembre 1864, les travailleurs londoniens invitèrent les ouvriers parisiens à un nouveau grand meeting en faveur de la Pologne. Ce fut la fameuse réunion de St-Martins Hall (28 septembre 1864) d'où l'Association internationale sortit -en quelque sorte toute faite. Trois délégués français, le ciseleur Tolain, le passementier Limousin et le monteur en bronze Perrachon apportèrent à Londres une adresse de leurs mandants français et un projet, celui d'une Association internationale des travailleurs. A'prhs que le président anglais de l'assemblée, Edward Spencer Beesly, eut exprimé l'espoir que l'on arriverait à réaliser une union entre
les ouvriers de tous les pays, un Français résidant à Londres, Le Lubez, commenta le plan d'organisation apporté par les Français, qui reçut l'accueil le plus cordial- Le trade-unioniste Wheeler présenta à l'Assemblée la résolution rédigée par le comité d'initiative et qui était ainsi conçue : « Le meeting, ayant entendu les réponses de nos frères français, nous proclamons encore leur bienvenue, et, comme leur -programme est de nature à améliorer la situation des travailleurs, nous V acceptons comme base d'une organisation internationale. Le meeting nomme un Comité, avec pouvoir de s'adjoindre d'autres membres, a&n de rédiger des règlements pour cette Association. » Expliquant cette résolution Wheeler disait « que les Français avaient toujours l'avantage sur les Anglais ; que ces derniers avaient envoyé leur adresse à Paris par la poste, tandis que les Français apportaient eux-mêmes la leur à Londres avecwt plan d'organisation, prouvant ainsi une fois de plus que le progrès vient toujours de France, même quand les Français sont le plus opprimés ». Ces paroles de l'ouvrier anglais valent d'être soulignées : car, elles montrent d'une façon irréfutable qu'en dépit de toutes les prétentions de Marx et d'Engels, c'est bien de France qu'est venue l'idée et qu'est sorti le plan de l'Internationale. Les assistants au meeting de St-Martins Hall auraient été bien surpris, si on leur avait dit que l'Association dont ils applaudissaient le projet était un « prolongement du socialisme allemand » et que Karl Marx était le (( fondateur de l'Internationale ».
Ils avaient, au contraire parfaitement conscience du caractère anglo-français de l'œuvre nouvelle, esquissée dès 1862 et mise définitivement sur pied en 1864..
Le lendemain du meeting, le 29 septembre, Tolain écrivait à l'Opinion nationale cette lettre qui parut le 2 octobre 1864 : « Pour qui connaît les travailleurs lais, l'accueil sympathique, chaleureux qu'ils ont
fait à cenii. de France est très significatif;.,, on sent de tous côtés la nécessité d'établir entre les travailleurs des relations suivies, qui leur permettent enfin d'étudier et de résoudre les difficiles problèmes qui les intéressent : liberté du travail, libre-échange, association, etc.. » Et l'instituteur socialiste Bibal, qui fut un des premiers membres de l'Internationale, en donnait cette définition pittoresque et très juste : « Cest un enfant né dans les ateliers de Paris et mis en nourrice à Londres. »
Pendant toute cette ^période préparatoire importante, qui va de 1862 à 1864, le rôle de Karl Marx est insignifiant. Certes on pourrait admettre, comme le soutient l'historien allemand Adler^ qu'il avait été très actif (( derrière les coulisses » (car nous verrons qu'il était grand partisan des intrigues obscures et du travail souterrain), si l'on ne possédait pour toute cette période la correspondance qu'il échangea avec son ami intime Friedrich Engels, et où il n'eût pas manqué d'apprendre à son confident les démarches qu'il faisait en vue d'un but si important : car les faits et gestes les plus insignifiants des deux compagnons sont notés dans cette volumineuse correspondance-. Il est plus vrai de dire, avec un autre biographe allemand de Marx3, que celui-ci assistait au meeting du 28 septembre, « bien qu'il n'eût guère participé aux négociations qui avaient précédé )). La formule de James Guillaume, dans la préface de son livre, Karl Marx pangermaniste et l'Association Internationale des travailleurs de 1864 à 1870*, est aussi exacte qu'elle est dure : « Karl Marx est resté complètement étranger aux
1. Georg Adler, Kxt-.Sozialàeniokratie ^ H ancLiv'ôrterbuch der Staats2e/issenschaften, léna, 191 1, vol. VII, p. S/i.
2. Der Briefwechsel zivischen Friedrich Engels und Karl Marx 1844-1883, 4 vol. Stuttgart, Dietz, 1913.