Revue bleue, 16 janvier
infligé à la solidarité du mouvement ouvrier international la première et la plus profonde blessure » ; ainsi Rosa Luxemburg avouant que « l'Internationale ouvrière... n'a pas justi&é les espérances qu'on mettait en elle; (\W elle s' est écroulée honteusement mais que sa plus grande honte, c'est V attitude de la section allemande au Reichstag » .
D'autres, comme Hirsch, déclarent qu'ils ne se soucient guère de la solidarité internationale lorsqu'il s'agit (( d'augmenter la puissance économique de l'Allemagne »; ou, comme Heinemann,que (( les membres du Parti allemand n'ont vraiment pas besoin de se faire des cheveux blancs pour savoir s'ils ont accompli leurs obligations envers l'Internationale* «. Mais, qu'ils prennent la chose d'une manière allègre ou que, le mauvais coup manqué, ils feignent tout à coup de la prendre (( au tragique », le fait est que les uns et les autres passent condamnation sur le fait même de la trahison. Et c'est cela seulement qui importe. Habemus confitentem reum.
Si l'Allemagne avait, comme le croyaient tous les Allemands, les premiers jours de la guerre, définitivement mis hors de combat la France et la Russie, et assuré sa domination sur l'Europe tout entière, la question de l'Internationale ne se poserait pas plus aujourd'hui qu'elle ne s'est posée pour la Sozialdemokratie le 4 août 1914. Elle ne renaît aujourd'hui que parce que l'Allemagne a échoué : quelle que soit l'issue de la guerre, quelles que soient les conditions de la paix qui y mettra fin, une chose est dès à présent certaine, comme elle l'était dès la bataille de la Marne : c'est que l'Allemagne n'a pas pu porter à l'équilibre euroropéen le coup décisif qui aurait fait d'elle la maîtresse
I. Heinemann, Die sosialistischen Errungenschaften der Kriegszeit, p. i3 et 14.
incontestée et impérieuse du monde entier. Vaincue, elle fera appel aux socialistes des autres pays pour obtenir une paix indulgente. Mais, quand bien même on ne parviendrait pas à la vaincre, elle n'en aurait pas moins besoin deV Internationale pour préparer laprochaine guerre y la « troisième guerre punique » dont parlent déjà certains Allemands; et 1914 serait suivi, comme le fut 1870, d'une véritable débauche d'intrigues internationalistes. Seul l'écrasement militaire des Alliés eût rendu l'Internationale inutile aux Allemands : cet écrasement étant impossible, l'Allemagne ne renoncera pas à user d'un instrument dont elle s'est si longuement et si efficacement servie.
Voilà pourquoi, dès le temps de guerre, les socialdémocrates allemands, les Bernstein, les Kautsky, les Haase, et aussi bien les Heine, les Scheidemann, les Siidekum, les Legien ont exprimé l'espoir que les relations internationales pourraient reprendre avec les (( camarades étrangers », et tout particulièrement avec les « camarades français ». Voilà pourquoi ils ont, comme nous l'avons montré, essayé, à plusieurs reprises, d'amorcer des (( conversations amicales » tendant à la reconstitution de l'Internationale. La paix une fois signée, l'effort en ce sens sera, on peut le prévoir, tenace et immense : ni les promesses, ni les intrigues, ni l'argent ne seront épargnés : déjà Bernstein rappelle que dans l'Internationale, c'est surtout la Sozialdemokratie allemande qui a fait office de <( partie donnante » [Geberin)^. Il est certain qu'après la guerre la Sozialdemokratie pangermaniste fera des efforts désespérés pour renouer les liens qu'elle a elle-même brisés, et elle sera secondée dans cette tâche par le gouvernement impérial qui se rend compte, maintenant mieux que jamais, des services
I. Bernstein, Der Wert der Internationale, N eue Zeit, i" octobre 1915, p. 2.
que peut lui rendre la Sozialdemokratie par ses ramifications, ses influences, ses relations dans les partis socialistes des autres pays. Elle invoquera des sentiments et des illusions que la guerre n'aura peut-être point entièrement détruits chez certains chimériques incurables : elle utilisera aussi l'intérêt, beaucoup moins respectable, que certains partis et certains journaux ont déjà trouvé à leurs rapports avec le parti de Sùdekum.
La Sozialdemokratie pangermaniste réussira-t-elle à opérer cette reconstitution de l'Internationale au profit de la « plus grande Allemagne » ? Ses avances ont, pendant la guerre, été repoussées par les socialistes français, belges, anglais, russes, par plus d'un socialiste italien ou hellène. Et l'on ne voit pas comment le fait de la cessation des hostilités pourrait réhabiliter les socialdémocrates allemands; leur crime n'est en rien diminué par le fait que, contre leur volonté, il n'a pas porté tous ses fruits. Comme le dit le socialiste français Bourgin*, <( le socialisme allemand s'est mis aux gages de l'Empire, au service de sa politique d'inhumanité et de tyrannie. Rien n'atténuera de telles responsabilités. Elles n'admettent ni contestation, ni restriction... La cause est désormais entendue et le jugement peut être rendu sans délai ». Un autre socialiste, P. G. La Chesnais, dit fort justement 2 qu'il est désormais « impossible de considérer la Socialdémocratie allemande comme un parti socialiste », et après avoir rappelé la suprématie germanique dans l'Internationale, il se demande ce « que serait la future Internationale si, par respect traditionnel de la Sozialdemokratie, elle n'osait prononcer une juste et nécessaire condamnation. Si r Internationale a la faiblesse de passer V éponge sur