Ibid., p
spécialement avec les sections de l'Internationale dans un pays déterminé, et, par conséquent, de leur transmettre, sur un mode plus ou moins impératif, les instructions du Conseil. C'étaient là des postes de grande responsabilité et d'immense importance, que Marx eut soin d'occuper ou de faire occuper par des hommes à sa dévotion. Le mode de recrutement du Conseil le favorisait puissamment : en effet, il avait été convenu dans les Statuts primitifs que le Congrès annuel déterminerait la composition et le siège du Conseil ; mais en fait les Congrès qui suivirent celui de Genève maintinrent à peu près constante la composition du Conseil et n'examinèrent jamais à fond les propositions qui leur furent présentées dans le but de le transférer de Londres dans quelque autre ville : de la sorte le Conseil resta toujours sous la main de Marx qui résidait à Londres. Or le Conseil restant à Londres comprenait un nombre relativement considérable de tradeunionistes anglais exclusivement préoccupés des intérêts de leurs corporations et que les affaires du continent et la direction générale du mouvement international laissaient indifférents : de la sorte le « gouvernement de la classe ouvrière» était abandonné sans lutte au petit groupe marxiste très actif et très remuant. Les statuts permettaient au Conseil général de se compléter par voie de cooptation : c'est-à-dire que les membres du Conseil pouvaient à volonté s'adjoindre des membres qu'ils désigneraient eux-mêmes comme collègues; de la sorte la grande Association « démocratique » se trouvait être régie en fait par un petit comité de membres quasi inamovibles, dont la réélection était une question de pure forme, et qui choisissaient leurs collègues comme le font les membres d'une Académie, sajis que les masses ouvrières pussent en rien ■participer à leur nomination . Marx profita de cette prérogative du Conseil pour y faire entrer ses partisans
et pour leur confier les divers secrétariats. Dès le début Marx avait été chargé du secrétariat pour l'Allemagne ; le marxiste Jung du secrétariat pour la Suisse; le marxiste Eccarius du secrétariat pour les branches anglaises de l'Internationale aux États-Unis; plus tard, Marx introduisit dans le Conseil son ami intime Engels comme secrétaire pour l'Italie; son partisan et gendre Lafargue comme secrétaire pour l'Espagne. Or nous savons que les secrétaires avaient des pouvoirs étendus, qu'il leur appartenait à partir du Congrès de Bâle de reconnaître ou de refuser de reconnaître des sections nouvelles dans un pays, d'accorder ou de refuser des subsides pécuniaires, par exemple pour des grèves, d'arbitrer les litiges entre les sections etc.*. De la sorte Marx était en dernière analyse le maître de la classe ouvrière suisse, italienne ou espagnole.
Et, comme si ce système de gouvernement n'eût pas été assez oligarchique ou plutôt autocratique, Marx l'avait complété par le plus savant accaparement des places importantes, par un véritable trust des secrétariats. Par exemple, Marx, Allemand, était secrétaire pour l'Allemagne, ce qui était admissible; mais il était également secrétaire pour les sections de langue allemande aux États-Unis, et il ne l'était pas moins pour la « branche russe » à Genève*. Lafargue n'était pas seulement secrétaire pour l'Espagne, mais aussi pour le Portugal. A un moment donné Engels, Allemand, battit tous les records : il était à la fois secrétaire pour l'Italie, l'Espagne, le Portugal, et le Danemark ^ ! On conçoit ce qu'une pareille concentration des pouvoirs sur un très petit nombre de têtes représentait de puis-
1. Compte rendu du quatrième Congrès international tenu à Bâle en septembre ifïég, Bruxelles, D. Brismée, 1869, p. 172; cf. Préaudeau, Michel Bakounine, p. 70-71.
2. Marx à Sorge, Londres, 1" septembre 1870, Briefe an Sorge, p. 17.