Engels à Sorge, 17 mars 1872, Briefe an Sorge, p
sance pour l'homme qui les avait choisis. Louis XIV avait dit : « L'État, c'est moi ! » et pourtant son pouvoir était limité en fait comme en droit par tout un système de traditions juridiques, de libertés locales, de privilèges provinciaux et corporatifs. Dans une œuvre de fondation récente, Marx ne rencontrait aucun obstacle de cette nature. Avec plus de vérité que le Roi-Soleil n'avait pu le faire pour l'État français, Karl Marx pouvait s'écrier : « L'Internationale, c'est moi ! »
Une seule personnalité eût pu, par son génie, sa vigueur morale et son prestige révolutionnaire, empêcher ou ébranler cette dictature. Personnellement dénué d'ambition, aussi peu désireux d'être chef de parti que chef d'école, Michel Bakounine* avait derrière lui tout un passé d'héroïques sacrifices à la cause du prolétariat, passé auprès duquel celui de Marx pâlissait singulièrement. Au moment où il entra — trop tard — dans la lice pour essayer de sauver la liberté de l'Internationale, il avait pris part à l'émeute de Prague, il avait fait le coup de feu dans les rues de Dresde; découvert et arrêté à Chemnitz, il avait été condamné à mort parle gouvernement saxon, livré par celui-ci au gouvernement autrichien, jeté dans les cachots de Prague, puis d'Olmiitz, derechef condamné à mort, livré au tsar qui demandait son extradition, enfermé dans la forteresse Pierre-et-Paul de Pétersbourg en i85i, transféré en i854 dans la forteresse de Schliisselburg, condamné au bannissement perpétuel en Sibérie d'où il avait réussi en 1861, après dix ans de
I. Voir les Œuvres de Bakounine, publiées d'après les manuscrits originaux par James Guillaume dans la Bibliothèque sociologique, Paris, Stock; J. Guillaume, V Internationale. Documents et Souvenir s ^à,vo\\xrQ.ç.% ; '^xé.'â.uàç.z.w, Michel Bakounine, Paris, Rivière, 191 2.
souffrances qui avaient brisé sa santé, à s'évader par le Japon et l'Amérique pour rejoindre dans l'émigration, à Londres, ses amis russes Herzen et Ogareff. C'étaient là,semble-t-il,pour unrévolutionnaire, d'assez beaux états de service. A ces actes et à ce martyre Marx n'avait guère à opposer que des ballots de papier manuscrit ou imprimé.
La lutte entre Marx et Bakounine n'a point été une lutte entre deux candidats, car, on l'a vu, Bakounine n'aspirait point à se substituer à Marx comme » chef spirituel » et maître de l'Internationale. Ce fut, on s'en rendra mieux compte dans le chapitre suivant, un grand combat livré à l'intérieur de l'Internationale pour savoir, d'une part, si celle-ci serait l'instrument de règne d'un homme, ou l'instrument d'émancipation du prolétariat, d'autre part si elle serait vraiment internationale ou allemande .
Il semble que Marx ait comme prévu dès l'abord qu'il aurait à lutter contre Bakounine, car il commença contre ce dernier une campagne de diffamation dès 1848, c'est-à-dire dix-neuf ans avant que Bakounine entrât dans l'Internationale. L'étude des procédés de conquête et des moyens de domination de Marx ne serait pas complète si l'on omettait le soin mis par lui à écarter d'avance de sa route, par l'injure et la calomnie, tous ceux qui auraient pu un jour se mettre en travers de ses ambitions. Pourtant le dévouement révolutionnaire de Bakounine, la part même qu'il avait prise aux mouvements insurrectionnels d'Autriche et d'Allemagne eût dû inspirer à Marx le respect de Bakounine. « Proscrit de la Russie du tsar, grand citoyen de la Russie future », Bakounine avait, pour reprendre les p'aroles de l'hommage que lui adressait Charles Longuet ^ en 1867 au Congrès de la
I. Quelques années plus tard, Charles Longuet, devenu marxiste et gendre de Marx, diffamait à son tour Bakounine.
Paix et de la Liberté, la double « autorité du lutteur et du penseur ».
En 1S48, pendant que Bakounine luttait à Prague, les armes à la main, contre la réaction autrichienne triomphante, le journal de Marx, la Neue Rheinische Zeitung, publiait dans son numéro du 6 juillet une lettre de son correspondant de Paris d'après laquelle (( George Sand était en possession de papiers et documents qui compromettent gravement M. Bakounine, le proscrit russe en France, et établissent qu'il est un instrument de la Russie ou un agent nouvellement entré à son service, et qu'il faut le rendre responsable en grande partie de l'arrestation des malheureux Polonais, qui a été opérée dernièrement ». « Cette accusation, dit plus tard Bakounine, me tombant tout d'un coup, comme un pavé sur la tête, au moment même où j'étais en pleine organisation révolutionnaire, pendant quelques semaines paralysa complètement mon action. Tous mes amis, Slaves et Allemands , s'éloignèrent de moi. J'étais alors le premier Slave qui se fût mêlé d'une manière active à la Révolution. Et je n'ai pas besoin de vous apprendre quels sont les sentiments de défiance habituelle, traditionnelle, qu'éprouve tout d'abord tout esprit occidental lorsqu'il entend parler de révolutionnaires russes*. »
Outragé, de la façon la plus grave, Bakounine écrivit à George Sand pour lui demander de produire son témoignage public, et soit de démentir ceux qui prétendaient être informés par elle, soit d'apporter lès preuves de cette accusation. George Sand, qui, bien entendu, était absolument étrangère à l'information diffamatoire du journal de Marx, et qui n'avait jamais nourri aucun soupçon d'aucune espèce contre Bakounine, écrivit à Marx une lettre 011 elle condamnait