I. Biographie de Bakounine, par Nettlau, I
sévèrement l'usage frauduleux qu'on avait fait de son nom. Cette lettre, datée de La Châtre (Indre), 20 juillet 1848, est ainsi conçue : « Monsieur le rédacteur, les faits que vous a communiqués votre correspondant sont totalement faux et n'ont pas la plus légère apparence de vérité. Je n'ai jamais possédé la moindre preuve des accusations que vous cherchez à accréditer contre Bakounine que la monarchie déchue a proscrit de France. Je n'ai par conséquent jamais pu avoir le moindre doute sur la loyauté de son caractère et la sincérité de ses convictions. Je fais appel à votre honneur et à votre conscience pour la publication immédiate de cette lettre dans votre journal. »
Marx fut forcé de désavouer son correspondant, mais il le fit d'une manière particulièrement perfide, en ces termes : « Nous avons ainsi rempli le devoir de la presse d'exercer sur les hommes publics une stricte surveillance, et nous avons donné en même temps par là à M. Bakounine l'occasion de dissiper un soupçon qui avait été véritablement émis dans certains cercles de Paris. »
Comme l'écrit un historien, (( ce menu fait montre de quels procédés de basse polémique Marx, et en général la presse socialiste d'Allemagne, allaient faire usage pour discréditer Bakounine dans l'opinion publique 1 ».
Quelque temps après, Marx et Bakounine se rencontrèrent à Berlin; Bakounine a lui-même raconté cette entrevue fort intéressante : (( Des amis communs nous forcèrent de nous embrasser. Et alors, au milieu d'une conversation à moitié badine, à moitié sérieuse, Marx me dit : ce Sais-tu que je me trouve « maintenant à la tête d'une société communiste si bien
I. Préaudeau, op. cit., p. 48; cf. Hubert Lagardelle, les Rapports personnels de Bakounine et de Marx, Mouvement socialiste, mai-juin 19 14.
<( disciplinée que si j'avais dit à un de ses membres : « Ya tuer Bakoiinine », il te tuerait. » Je lui répondis que si sa société secrète n'avait autre chose à faire qu'à tuer les gens qui lui déplaisaient, elle ne pourrait être qu'une société de valets ou de fanfarons ridicules. Après cette conversation nous ne nous vîmes plus jusqu'en 1864^. »
En 1869, immédiatement avant le Congrès de Bâle, et sans doute pour empêcher Bakounine d'y exercer une influence que redoutait Marx, les marxistes reprirent la vieille calomnie de 1848 "2. Un ami allemand de Marx, Borkheim, publia dans la Zukunft un article contre Bakounine : et les deux socialdémocrates allemands Bebel et Wilhelm Liebknecht, surtout ce dernier, s'empressèrent d'en colporter les affirmations les plus diffamatoires. Au Congrès de Bâle Bakounine somma Liebknecht de s'expliquer devant un jury d'honneur ; ce jury, composé de dix socialistes désignés par Bakounine et par Liebknecht, condamna sans hésitation la conduite odieuse de Liebknecht. Dans une lettre à Becker, le socialdémocrate allemand Wertheim parle des « sottes calomnies », indignes d'un chef du mouvement ouvrier, émises par Liebknecht. Publiquement, Liebknecht demanda pardon : « y ai contribué, dit-il, à propager des accusations mensongères; je vous dois réparation. » Le jury dressa un procès-verbal déclarant que Liebknecht avait agi avec une légèreté coupable. Bakounine eut la bonté de pardonner et de serrer la main de Liebknecht, et la générosité de brûler en présence du jury la déclaration écrite qui condamnait Liebknecht ^ Il en fut bien