Brupbacher, Marx uyiâ Bakunin, p
mal récompensé : Marx, furieux de voir qu'au Congrès de Bâle la proposition de Bakounine sur l'héritage eût recueilli trente-deux voix alors que celle du Conseil général, inspirée par Marx, n'en avait obtenu que dix-neuf, suscita toute une campagne de presse contre Bakounine. Liebknecht n'eut pas honte de reprendre les mêmes calomnies; une feuille américaine les reproduisit et, comme les amis de Bakounine lui adressaient à ce sujet une protestation, le rédacteur promit une rectification, qui ne parut d'ailleurs jamais, et ajouta : « Je tiens cette information de mon ami Karl Marx, qui 7ne Va envoyée de Londres *. » Trois semaines après le Congrès de Bâle, le journal parisien /^ Réveil, dirigé par Delescluze, publiait, dans son numéro du 2 octobre 1869, un article 011 un publiciste allemand établi à Paris, Moses Hess {alias Moritz et Maurice Hess), sous prétexte de faire connaître au public (( l'histoire secrète du Congrès de Bâle », reprenait contre Bakounine la vieille accusation d'être un agent panslaviste, accusation que le jury d'honneur de Bâle avait déclarée inepte et mensongère, et que suffit à réfuter la lecture même des œuvres de Bakounine. Tout le prétendu panslavisme de ce dernier s'est borné à combattre le patigermanisme de Marx et de la Sozialdemokratie marxiste. Le programme rédigé par Bakounine à la demande de la section polonaise de l'Internationale est aussi catégorique que possible : (( Nous sommes aussi hostiles au panslavisme de Moscou qu'au pangermanisme de Berlin et de Vienne 2. » Et de même le programme esquissé par lui pour la section slave de l'Association internationale à
1, Brupbachei, of. cit., p. 69.
2. N° 7 du programme publié en appendice à Michail Bakunins sozial-folltischer Briejwechsel mit Alexanier Herzen und Ogarjoiu, publié par le prof. Michail Dragomanow (de Sofia), Stuttgart, Cotta, 1895, p. 264.
Zurich ^ (( La section slave... combattra avec une égale énergie toutes les tendances et manifestations du panslavisme... aussi bien que du pangermanisme, c'est-à-dire de [la] soi-disant émancipation par l'action politiquement imposée et la civilisation bourgeoise des Allemands, cherchant aujourd'hui à s'organiser en un grand État soi-disant populaire. »
Marx ne craignit pas d'aller plus loin encore en commettant contre Bakounine un acte d'une extrême déloyauté. En sa qualité de secrétaire correpondant pour l'Allemagne, il adressa le 28 mars 1870 à son fidèle ami le docteur Kugelmann, de Hanovre, une circulaire confidentielle où il ramassait contre Bakounine tous les bruits calomnieux qu'il avait fait circuler depuis vingt ans. Cette circulaire était officielle, car elle était faite par Marx au nom du Conseil général de l'Internationale ; elle portait l'en-tête des actes officiels : International Workingmens Association. Central Çouncil London. Mais en même temps c'était une communication secrète contre laquelle Bakounine ne pouvait se défendre -puisqu'il en ignorait même l'existence. Le secret de cette Confidentielle Mitteilung fut si bien gardé par les socialdémocrates marxistes que Bakounine mourut sans avoir connu cette pièce occulte dirigée contre lui, et que son compagnon de luttes James Guillaume ne l'a lui-même lue la première fois que lorsqu'elle parut, à titre de document historique, •dans la Neue Zeit, revue officielle de la Sozialdemokratie allemande, le 12 juillet 1902 -. Ainsi une pièce diffamatoire circula dans l'Internationale, et fut une des sources principales dont on se servit contre Bakou-
1. Brouillon de Bakounine, copié par Ralli, art. II, réimprimé dans Gosudarstvennost i Anarchija 1873 (append. B, p. 22-24), trad. par Dragomanow, loc. cit., p. 38o.
2. La Neue Zeit donne in extenso le texte; le lecteur français en trouvera la traduction dans J. Guillaume, l'Internationale, t. I, p, 292-298.
nine au Congres de La Haye en 1872, sans que l'accusé pût même se douter de la teneur de l'acte d'accusation et de la nature des documents qui l'étayaient.
Comme le dit justement Brupbacher « il n'y aura personne sur toute la surface de la terre, en dehors d'une poignée de fanatiques, à qui cette communication n'apparaisse comme imprimant sur le caractère de Marx une souillure ineffaçable' >'. D'une manière générale, et que l'on soit d'ailleurs partisan ou adversaire des théories de Marx, on ne peut que blâmer et considérer comme déshonorantes et déloyales les méthodes dont se servit l'auteur du Kafital pour assurer sa victoire dans l'Internationale. Le fait que, selon les paroles d'Adler, « il ne souffrait aucune contradiction, avait le sentiment de sa mission, se jugeait fait pour dominer les hommes et leur prescrire des lois », le fait qu' (( il était l'incarnation d'un dictateur démocrate », ne sauraient suffire à excuser l'emploi de moyens comme ceux que nous avons décrits. L'historienqui, à l'aidedes documents^ voit se dérouler devant lui les luttes qui agitèrent l'Internationale, ne peut donner tort à Bakounine lorsque celui-ci disait de Marx : « Il m'appelait un idéaliste sentimental, et il avait raison ; je l'appelais un vaniteux per&de et sournois, et j'avais raison aussi. »
On peut contester l'impartialité de l'Allemand Diihring lorsqu'il parle des (( déformations, des faux, des mensonges dont Marx usa contre ses divers adversaires socialistes, notamment contre Proudhon et Bakounine », parce que Diihring a lui-même été victime des machinations marxistes'. Mais de fervents admirateurs de V œuvre de Marx n'ont pu faire autrement que de s'associer à ce jugement. Ainsi Brupbacher qui