CHAPITRE II
La crise et îa fin de la première Internationale
I. Antagonismes nationaux dans V Internationale. — II. La domination allemande dans la fremière Internationale . — III. La guerre de 1870; Marx -pour VAllemagne; Bakounine ■pour la France et contre la kultur. — IV. Révolte des socialistes des pays latins contre Vhégémonie pangermaniste dans Vlnternationale . Le coup d'Etat de La Haye. — V. Le grand schisme. — VI. Agonie et mort de V Internationale germanisée. — VII. Un ynouvement ouvrier indépendant du germanisme.
Le conflit qui amena la crise et la fin de la première Internationale ne fut nullement le choc mesquin de deux personnes. Ce fut une lutte dont la liberté ou la gemanisation définitive de l'Internationale devait être le résultat. Autour de Marx se groupèrent les éléments germaniques de V Internationale : Allemands, Autrichiens, et la très grand majorité des Suisses allemands. Contre Marx s'unirent toutes les autres nationalités^ animées de la volonté d'échapper au joug allemand. Telle a été la véritable portée de la lutte : c( La raison dernière du duel Marx-Bakounine tenait, non pas à des divergences théoriques, mais à des antagonismes nationaux^ .^^
I. Lagardelle, les Rapports personnels de Marx et de Bakounine, Mouvement socialiste, mai-juin 1914, p. 289; id., les Oppositions nationales de Marx et de Bakounine, ibid., maijuin 1913.
Si Marx n'avait point fait de l'Internationale, pendant la guerre de 1870, l'instrument du pangermanisme, et s'il n'avait pas voulu la germaniser à tout jamais en lui imposant la Sozialdemokratie allemande pour modèle et le socialisme allemand pour doctrine, ou si les socialistes français, anglais, belges, italiens et espagnols s'étaient à ce moment montrés disposés à subir la dictature allemande, le monde n'aurait pas assisté aux événements que nous aurons à retracer. C'est cette résistance à l'hégémonie allemande qui donne aux dernières années de la première Internationale tout leur intérêt historique.
Et ce n'est pas là, il faut le noter, une interprétation donnée après coup, et à la lumière des événements actuels, aux faits passés. C est la signification que donnèrent aux luttes dans V Internationale ceux-là même qui y prirent la part la plus active, dans l'un et l'autre camp : (( Ce que rêvent les socialistes pangermanistes qui jurent sur la tête de Marx, écrivait Bakounine au journal la Liberté de Bruxelles, c'est V hégémonie allemande, c'est la toute-puissance germanique, d'abord intellectuelle et morale, et plus tard matérielle^. » « Le conflit entre les marxistes et les bakounistes, dit aussi Kropotkine, ne fut pas une affaire personnelle... ce fut un conflit entre V esprit latin et V esprit allemand- . »
On s'étonnera peut-être de voir un Slave, Bakounine, incarner ainsi l'esprit latin. Le jugement de Kropotkine est d'abord confirmé par ce fait positif que Bakounine eut avec lui, dans sa lutte contre Marx, les sections de l'Internationale dans tous les pays latins. En second lieu, la formation intellectuelle de Bakounine était pour une très large part française; s'il avait subi, surtout dans les premières années de son adolescence, l'influence hégélienne, c'est-à-dire