‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 35 sur 208 · Mémoires. Autour d'une vie, Paris, Stock, 1904, p · texte numérisé non relu

Mémoires. Autour d'une vie, Paris, Stock, 1904, p

allemande, il s'était de plus en plus pénétré des idées du socialisme français: arrivé à Paris en 1845, il y était entré en rapports avec Pierre Leroux, Lamennais, George Sand, Michelet : il avait passé de longues heures avec Proudhon, pour lequel il éprouvait une profonde admiration et dont il devait reprendre plus tard quelques-unes des idées les plus importantes sur l'organisation sociale, sans pourtant jamais adopter le système de Proudhon dans son intégralité. Un historien a émis, à titre d'hypothèse, l'idée que « la lutte de Marx contre le bon géant russe est peut-être la suite de celle qu'il avait soutenue contre Proudhon* ». L'hypothèse est parfaitement justifiée, et Marx luimême ne s'y est pas trompé : il a vu dans Bakounine revivre, non pas seulement le mutuellisme proudhonien, que l'on avait pu croire mort après les deux premiers Congrès de l'Internationale, mais, en réalité, toute la tradition doctrinale et au moins tout l'esprit du socialisme français. La lettre de Marx à Boite, à laquelle nous avons déjà fait quelques emprunts, est parfaitement explicite à cet égard et il vaut la peine de citer le passage de cette lettre qui concerne Bakounine^. (( A la fin de 1868 le Russe Bakounine entra dans l'Internationale dans le but de fonder au sein de cette dernière une seconde Internationale, avec lui comme chef, sous le nom d'Alliance de la démocratie socialiste. Homme entièrement dépourvu de savoir théorique, il prétendit représenter dans cet organe particulier la propagande scientifique de l'Internationale et en faire la vocation spéciale de cette seconde Internationale au sein de l'Internationale... Cette puérilité trouva des partisans (et trouve encore un certain appui)

1 . Puech, le Prondhonisnie dans V Association internationale des travailleurs, p. 225.

2. Marx à F. Boite, Londres, 24 novembre 1871, Briefe an Sorge, p. 39.

en Italie, en Espagne, et chez quelques doctrinaires vaniteux, ambitieux et vides de la Suisse romande et de la Belgique. Pour M. Bakounine la doctrine {son fatras ■péniblement ramassé chez Proicdhon, Saint-Simon, etc.) est chose secondaire et n'est qu'un moyen pour se faire valoir personnellement » ; et Marx ajoute que le Conseil général eut à sévir contre cette » conspiration (sic) soutenue jusquà un certain point par les proudhoniens français, notamment dans le sud de la France ». Si l'on trouve dans cette lettre toute la morgue du savant allemand fier de son <( savoir théorique », et toute la dé&ance haineuse du démagogue contre un rival possible, on y trouve aussi — et c'est là ce qui nous importe — la preuve irréfutable que la doctrine de Bakounine apparaissait à Marx comme toute imprégnée de socialisme français, comme portant en elle le souvenir et la pensée des grands socialistes français. Le témoignage capital de Marx vient ainsi confirmer, pour le mettre au-dessus de toute discussion, celui de Kropotkine : bien que Bakounine fût de nationalité russe, la lutte entre Marx et Bakounine n'en fut pas moins un duel entre le socialisme français et le socialisme allemand. Et de la lettre même de Marx que nous venons de citer il résulte également que les adversaires du marxisme et les partisans de Bakounine se recrutaient parmi les socialistes des pays latins, et que les proudhoniens français, vaincus et humiliés à partir du troisième Congrès de l'Internationale, s'étaient avec un sûr instinct, retrouvés en Bakounine et autour de lui.

La haine de Marx n'était pas, à le bien prendre, moins perspicace; car il voulait imposer à toute l'Internationale la primauté de l'esprit allemand, et rien ne pouvait faire plus sûrement obstacle à un pareil dessein que la renaissance ou la restauration du socialisme français. Ajoutez à ce « germanisme » constant, base intellec-

tuelle à la fois et justification rationnelle de son pangermanisme pratique, un mépris et une haine sans bornes aussi bien pour les révolutionnaires russes que pour les socialistes français S et l'acharnement de Marx contre Bakounine n'a plus rien de mystérieux,

Dragomanoff a exactement noté que le motif des violentes et brutales attaques de Marx contre Bakounine n'était autre que l'orgueil national ^ du pangermaniste. On tenterait, en effet, vainement d'en rendre compte par les entraînements de la lutte, puisque nous avons vu que Marx a commencé à attaquer Bakounine dès 1848, bien avant qu'il fût même question de l'Association internationale des travailleurs. D'autre part, Marx ne fut pas moins hostile au grand écrivain révolutionnaire russe, Herzen, bien que nulle rivalité personnelle ne l'eût jamais opposé à ce dernier : la première édition àviKapital portait à la dernière page ^ une note extrêmement agressive contre Herzen et les révolutionnaires russes, note que Marx fit ensuite disparaître des nouvelles éditions et des traductions de son livre, afin de ne pas éloigner les prosélytes qu'il comptait faire également dans les pays slaves.

Pour les socialistes et les ouvriers français Marx ressentait surtout du mépris et une sorte d'aversion dédaigneuse. On connaît déjà son jugement sur la délégation française au Congrès de Genève* : <( Messieurs les Parisiens parlent de science et ne savent rien : ignorants, vaniteux, bavards, gonflés d'emphase, ils ont été sur le point de tout gâter. » Les sentiments de Marx n'étaient pas devenus meilleurs avec le temps.

1. Voir sur ce point les textes cités par nous dans les Socialistes du Kaiser, p. 55-56 et 66-67.

2. Dragomanow, introd. à M. B akunins sozialfolitischer Brief%vechseL p. LXXV.

4. Marx à Kugelmann, 9 octobre 1886, Mouv. \soc., 1902, p. 1746.

Et notamment après la Commune, les révolutionnaires français réfugiés à l'étranger ne trouvèrent pas grâce à ses yeux, et il anima contre eux tout son entourage : « Les réfugiés parisiens font scandale sur scandale », écrit Becker^; ce sont tous des <( héros de la gueule qui veulent faire les grands hommes » {^rossmannssiichtige Maulhelden), des « chauvins au cerveau brûlé » {hirnverbrannte Chauvinisten); « M. Lefrançais est à la tête des échappés de maisons de fous ». Engels n'est pas plus indulgent pour les communards qui ont trouvé asile à Londres : « L'émigration française est toute décomposée ; ils se sont tous brouillés entre eux, et de plus avec tout le monde, pour des raisons purement personnelles, généralement des histoires d'argent et noîis en sommes fresque complètement débarrassés. Ces gens-là veulent tous vivre sans réellement travailler; ils ont la tête pleine de prétendues inventions, qui doivent rapporter des millions, si on les met seulement en état d'exploiter leurs inventions, ce pourquoi ils n'ont besoin que de quelques livres sterling. Mais celui qui est assez sot pour y consentir est (( refait » de son argent et par-dessus le marché insulté comme bourgeois. La vie de bohème qu'ils ont menée pendant la guerre, la Commune et l'exil a effroyablement démoralisé ces gens-là, et la misère seule peut ranger un Français dévoyé^ ». Voilà comment le « révolutionnaire » Engels parle des révolutionnaires français proscrits: Diihring n'a pas eu tort de dire que la mémoire de la Commune parisienne a été salie bien plus par Marx et les marxistes que par les adversaires conservateurs de la Commune 3.

1. Betker à Sorge, 3o novembre 1S71, Briefe an Sorge, p. 47-48.

2. Engels à Sorge, Londres, 12-17 septembre 1874; ibid., p. 141.

3. Diihring, Kritische Geschichtc der NatioHalô'konomic, 4'' édition, p. 55i.

Le cœur féminin de Mme Marx n'est pas plus tendre pour les réfugiés français : (( Nous ne voyons f lus de Français y plus de Moussus, plus de Serrailliers, avant tout plus de blanquistes : nous en avions assez d'eux '. »

Quant au grand homme lui-même, il avait imaginé un procédé fort ingénieux pour avoir à sa merci les malheureux émigrés français. Ceux-ci avaient formé une société de secours à Londres pour venir en aide à ceux d'entre eux qui étaient en proie à la plus extrême misère. D'autre part, des collectes avaient été organisées en Amérique par les sections de l'Internationale et certaines sommes réunies à l'intention des communards. Marx s'avisa que ce n'était pas à la Société de secours, mais au Conseil général de l'Internationale, c'est-à-dire en fait à lui, Marx, que ces sommes devaient être envoyées, et que c'était à lui d'en opérer sans contrôle la distribution à qui il jugerait bon. Cette prétention est si exorbitante, et aussi tellement caractéristique, que nous ne pouvons nous dispenser de donner ici le passage même de la lettre de Marx à Serge 2 : « En ce qui concerne l'argent qui nous est envoyé pour les réfugiés, le Conseil général a besoin d'une déclaration expresse et écrite que le Conseil général seul est responsable^ de la distribution de cet argent parmi les réfugiés français et que la Société des Réfugiés français à Londres n'a aucun droit de contrôle sur le Conseil. Cela est nécessaire, car, bien que la masse desdits réfugiés soient d'honnêtes gens*, les membres du comité qui est à leur tête sont des co-

1. Mme Marx à Sorge, 20 janvier 1877, Briefe an S orge, p. i53.

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