Ibid., t. II, p
écrivait-il à son ami Palix, sans t'avoir dit un dernier mot d'adieu... Je n'ai plus rien à faire ici... Je quitte Lyon le cœur plein de tristesse et de prévisions sombres. Je commence à penser maintenant que c'en est fait de la France... elle deviendra une vice-royauté de l'Allemagne. A la place de son socialisme vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands , qui ne diront plus que ce que les baïonnettes prussiennes leur permettront de dire. L'intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse va assurer la tranquillité et l'ordre public, au moins pour cinquante ans, pour tout le continent de l'Europe'. »
Nul Français de race n'a ressenti avec plus d'amertume la douleur de l'humiliation française que le Russe Bakounine. Ses dernières lettres sur la guerre sont des sanglots : « Je quitte ce pays avec un profond désespoir dans le cœur », dit-il à Sentinon^. Et à Esquiros : « Si la Prusse l'emporte, c'en sera fait de l'humanité européenne au moins pour cinquante ans; pour nous autres vieux, il ne nous restera plus qu'à mourir'. »
Marx saluait, au contraire, avec allégresse les mêmes événements qui désolaient Bakounine. Comme ce dernier, il voyait que la guerre était plus qu'une guerre entre deux peuples, àsavoir unelutte entre deuxesprits ; il savait que le peuple allemand, s'il triomphait sur les champs de bataille, imposerait à tous les pays son hégémonie ; il savait que seules les armées allemandes pouvaient, par le fer et par le feu, frayer la voie au socialisme allemand. La signification profonde de la guerre, il l'aperçut dès l'abord. « La classe ouvrière allemande, disait-il à Engels dès le 20 juillet 1870, est, au point
1. Cf. H. Lagardelle, Mouvement socialiste, mai-juin 1914, p. 3ii.
2. Lettre citée par Guillaume, avant-propos à l'Empire knoutogermanique. Œuvres, t. II, p. 275.