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Allemand, et jusqu'en 1872 l'homme à tout faire de Marx

20 octobre, Le Lubez, Fontana et Cremer, et, sous prétexte de « gagner du temps», proposa d'abandonner la discussion du préambule et de commencer celle des statuts. (( Ainsi fut fait, continue Marx. Il était une heure du matin lorsque le premier des quarante articles fut adopté. Cremer dit {et c'est à quoi je voulais aboutir) : « Le Comité doit tenir séance le 20 octobre, et nous n'avons rien à lui présenter. Il faut ajourner la séance du Comité au r'" novembre, réunir de nouveau la Commission le 27 octobre et tâcher d'arriver ce jour-là à un résultat définitif. » Cela fut adopté, et les papiers furent laissés entre mes mains four examen. Je vis qu'il était impossible de tirer quelque chose de ce galimatias. Pour justifier la très singulière manière dont je me proposais de « rédiger -ti les « sentiments ->-> déjàvotés, j'écrivis une adresse aux classes ouvrières {il n'en avait ■pas été question dans le plan primitif), une sorte de revue des faits et gestes des classes ouvrières depuis 1845; puis, soms prétexte que tous les faits historiques étaient déjà contenus dans cette Adresse, et que nous ne pouvions pas répéter trois fois les mêmes choses, je changeai tout le préambule, je déchirai la déclaration de principes, et enfin je réduisis à dix les quarante articles des statuts... mes propositions furent toutes acceptées par la Commission; on m'imposa seulement l'introduction, dans le préambule des statuts, de deux phrases sur les devoirs et les droits, et sur la vérité, la morale et la justice; mais je les ai placées dételle façon que cela ne pourra pas faire de mal {sic). » Ainsi Marx était arrivé, en s'arrogeant un mandat que nul n'avait songé à lui confier, à faire delà déclaration inaugurale de l'Internationale, qui devait être un document essentiellement impersonnel, l'expression de ses vues et de ses théories propres. Il était parvenu à remplacer le texte de Le Lubez, texte approuvé par la Commission, par un texte absolument différent sous

réserve de quelques mots qu'en dépit de sa haine et de son mépris tout germaniques pour les idées de devoir, de droit, de vérité, de morale et de justice, il dut pourtant accepter. Dès ce moment^ c'esi-à-dire dès la fondation de V Internationale, Marx tente d'y faire prévaloir une -politique personnelle.

Comme il n'était pas encore en 1864 ce qu'il allait devenir quelques années après, le maître absolu du Conseil général, Marx ne se souciait pas à ce moment de lui voir attribuer une autorité considérable; il jugeait alors inadmissible « un gouvernement central de l'Internationale », mais c'est qu'alors ce gouvernement central n'aurait pas été un instrument docile dans ses mains 1. Nous verrons bientôt que Marx n'eut rien à objecter à l'idée d'un « pouvoir central » très fort et tyrannique, dès qu'il fut bien certain que ce pouvoir serait exercé par lui. L'histoire des dernières années de l'Internationale n'a pas été autre chose que l'histoire des efforts de Marx, et de ses séides allemands, Engels, Becker, Sorge, pour donner à l'Internationale une sorte de gouvernement monarchique dont Marx aurait été investi.

Mais le temps n'était pas encore venu où Marx pût tenter utilement son 18 Brumaire. Et la constitution juridique qui fut d'abord donnée à l'Internationale, constitution vraiment démocratique et libérale, n'était pas de nature à faire de l'Association nouvelle la chose d'un homme. Comme l'écrivait l'un des fondateurs, l'ouvrier parisien Fribourg^ : (( Toute l'organisation de l'Internationale était républicaine et fédérative ; elle laissait à chaque groupe son autonomie et ne laissait qu'aux seuls Congrès le pouvoir souverain; le

1. Et il craignait que, par l'intermédiaire de Woff,l'iniîuence de Mazziniyfût prépondérante au lieu de la sienne propre.

2. E. Fribourg, V Association internationale des travailleurs. Paris, Le Chevalier, 187 1, p. 20.

Conseil général n'était qu'un moyen de communication entre les diverses sections, et nul ordre ne pouvait émaner des fonctionnaires responsables auxquels le Congrès avait confié la mission unique à'exécuter ses résolutions sans avoir même à les apprécier. »

Si les statuts de 1 864 avaient été maintenus , il aurait été impossible à Marx de faire de V Internationale un instrument du pangermanisme en se servant de l'ascendant personnel qu'il avait su gagner sur ses collègues du Conseil général. Ce dernier organe n'était point, en effet, à l'origine, ce qu'il devait être dans la suite, une sorte de Conseil des Dix ou de Comité du Salut public, en état d'imposer aux sections des différents pays ses vues théoriques et ses directions pratiques. C'était un simple bureau de statistique et de correspondance dont la mission, nettement délimitée, était de servir d'intermédiaire entre les sections pour leurs relations mutuelles; il devait entreprendre de grandes enquêtes sur les conditions du travail et l'état social dans les divers États, mettre « les ouvriers de chaque nation au courant desmouvements de leur classe dans les autres pays » (art. 5), communiquer aux ouvriers de chaque pays les questions d'intérêt général proposées par les autres sections. Les statuts cherchaient (art. 3) à assurer au sein du Conseil général une représentation exacte des diverses nations faisant partie de l'Intertionale. Enfin, comme si les fondateurs de l'Association avaient eu le pressentiment des prétentions tyranniques du Conseil général, ils cherchaient à l'empêcher d'empiéter sur l'autorité des Congrès en spécifiant que le Conseil général n'était investi que d'un mandat temporaire et d'attributions précisément déterminées, que le nombre de ses membres et son siège seraient fixés chaque année par le Congrès, qu'il n'avait point qualité pour imposer à l'Association une doctrine particulière, et, enfin, qu'il n'avait sur les sections et

les fédérations aucun pouvoir de contrôle ou de discipline, aucun droit de les^suspendre ou de leur refuser la reconnaissance. La périodicité des Congrès, nécessaire pour éviter le pouvoir d'un seul ou d'une oligarchiedans l'Internationale, étaitinscrite dans les statuts: le Congrès « se réunissait chaque année au lieu et à la date fixés par celui de l'année précédente » (art. 3, al. 2 et 3). La réunion du Congrès ne dépendait en aucun cas d'une convocation du Conseil général : ce dernier pouvait bien, en cas d'urgence, avancer la date de réunion du Congrès (art. 7) et, en cas de nécessité absolue, en changer le siège ; mais il ne pouvait ni supprimer complètement le Congrès annuel, ni même en retarder la convocation. La dictatîire marxiste dans V Internationale n'eût pas été possible sous l'empire de cette constitution.

A vrai dire, fondée par des travailleurs français, l'Internationale fut pendant quelque temps une libre association d'ouvriers où l'influence française prédomina nettement. Non pas que les ouvriers français aient jamais essayé, soit d'imposer à ceux des autres pays une politique déterminée, soit de faire servir l'Association aux fins de la politique d'un pays déterminé. Ils ne tentèrent jamais de faire prévaloir dans l'Internationale un credo et de fortifier par le prestige dont ils pouvaient jouir la position diplomatique de leur pays dans le monde, comme devaient le faire l'Allemand Marx dans la première Internationale et la Sozialdemokratie allemande dans la seconde. Mais les idées du socialisme français n'en furent pas moins prépondérantes dans les premiers congrès de l'Internationale.

C'est là un point sur lequel il est nécessaire d'insister, car l'on voit encore aujourd'hui des partisans irréduc-

tibles du marxisme et de la Sozialdemokratie présenter les choses comme si l'hégémonie allemande dans l'Internationale était le produit naturel et nécessaire de la supériorité prétendue du génie allemand, comme s'il appartenait aux socialistes allemands, par excellence de nature, et par une sorte de décret providentiel, de marcher à la tête du mouvement ouvrier international, et comme si le socialisme était condamné à périr le jour où il ne recevrait plus le mot d'ordre de Berlin. <( Le socialisme sera allemand ou ne sera pas », telle est l'affirmation audacieuse de certains. Il suffit, pour la réfuter, de montrer que le socialisme a été avant d'être allemand et que le mouvement ouvrier a été avant d'être germanisé. Le jour oii le socialisme s'affranchira définitivement des influences et de la tutelle allemandes, il ne perdra point autre chose que ses tyrans et ses exploiteurs.

Partisans ou adversaires du marxisme, les historiens de l'Internationale sont tous d'accord pour reconnaître que dans les premiers congrès de V Internationale c'est le socialisme français, et -plus précisément les idées de P.-J. Proudhon qui donnent le ton. Le marxiste orthodoxe Jaeckh, qui a écrit l'histoire de l'Internationale pour le compte et sur l'ordre du parti socialdémocrate allemand, constate avec humeur que c'est « la phraséologie proudhonienne » qui dominait encore en 1867 au Congrès de Lausanne ^ Ce sont les ouvriers parisiens dont les idées et les projets recueillaient les suffrages, et ces ouvriers parisiens, qui avaient été au berceau de l'Internationale, étaient imbus du mutuellisme proudhonien^. Fribourg, l'un des premiers membres de l'Inter-

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