Cf. Brupbacher, Marx uni Bakunin, p
2. Ibid.,p. io4;cf. Préaudeau, Michel Bakounine, p. 3igsgq. ; Lagardelle, Mouvement socialiste, mai-juin 1914, p. 3i5 sqq.
recueillirent la même impression; dans une lettre à Joukovsky, le Marseillais Bastelica dénonçait u un complot habilement^ savamment, patiemment conçu et dirigé qui, disait-il, s'il réussit un jour, nous mènera à la dictature de quelques-uns, sans espoir pour nous de la briser jamais ^ » Le témoignage du délégué espagnol Anselmo Lorenzo est d'autant plus important qu'il avait quitté son pays plein d'admiration et de vénération pour Marx : il déclara en revenant avoir trouvé « à la place des grands penseurs, des héroïques défenseurs des travailleurs, des enthousiastes propagandistes des idées nouvelles », qu'il espérait approcher, « de profondes rancunes et de terribles inimitiés entre ceux qui auraient dû être unis par une seule volonté pour atteindre le même but ». « Je puis affirmer, dit encore ce témoin oculaire, que toute la substance de la Conférence se réduisit à affirmer la prédominance d'un homme qui se trouvait présent : Karl Marx, à rencontre de celle qu'était supposé vouloir exercer un autre homme, Michel Bakounine, absent... Il n'était pas question de constituer une force révolutionnaire et de lui donner une organisation en adoptant une ligne de conduite qui allât strictement à son but, mais de mettre une grande réunion d'hommes au service d'un chef^. »
Comme pour mieux affirmer sa sujétion, la Conférence de Londres (17-23 septembre 1871) chargea le Conseil général lui-même de rédiger ses résolutions. La seconde résolution, dirigée contre la section nouvelle, était ainsi conçue : <( Il sera désormais déitndVidi\x-K. branches, sections et groupes de se désigner par des noms de secte, comme, par exemple, les noms de branches posi-
i.Cité par J. Guillaume, V Internationale. Documents et Souvenirs, t. II, p. 2o5.
2. Lorenzo, El proletariado militante, p. 3 14 sqq., trad. Guillaume, l'Internationale, t. II, p. 201.
tivistes, mutualistes, collectivistes, communistes, etc., ou de former des groupes séparatistes, sous le nom de « sections de propagande )> , etc. , se donnant des missions spéciales en dehors du but commun poursuivi par tous les groupes de l'Internationale. » Ainsi la Conférence s'arrogeait le droit d'abroger par un acte d'autorité le principe (T autonomie posé par un Congres^ celui de Genève qui, en 1866, avait voté (art. 10 des statuts généraux de l'Internationale) : (( Quoique unies par un lien fraternel de solidarité et de coopération, les sociétés ouvrières n'en continueront pas moins d'exister sur les bases qui leur sont propres. » Par un véritable coup d'État, un petit conventicule, arbitrairement composé et irrégulièrement convoqué, détruisait un principe essentiel des statuts de l'Internationale.
Mais la Conférence privée ne s'en tint pas là; et elle porta aux statuts un coup encore beaucoup plus grave. Elle renversa toute la constitution de l'Association en (( laissant à l'appréciation du Conseil général, le soin de fixer, selon les événements, la date et le siège du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacerait ». Par cette résolution, l'oligarchie qui était depuis quelques années un état de fait dans l'Internationale, devenait un état de droit. Le Conseil général avait désormais le pouvoir de supprimer le Congrès annuel de l'Internationale, comme il l'avait déjà fait en 1870 et en 1871, et par là les actes du Conseil cessaient d'être soumis au contrôle des délégués de toutes les sections de l'Internationale; il dépendait des membres du Conseil de substituer, aussi longtemps qu'ils le voudraient, à la seule autorité légitime et régulière de l'Internationale, des réunions privées et restreintes, comme précisément cette Conférence de Londres, réunions composées de membres triés sur le volet pour faire prévaloir l'hégémonie marxiste.
En présence de ce coup d'État, les sections du Jura
virent qu'il était grand temps de grouper, contre les desseins dictatoriaux du Conseil général, tous les partisans de l'autonomie des groupements dans l'Internationale, Elles tinrent au mois de novembre 1871, à ScMivillier, un Congrès dont Jules Guesde fut un des secrétaires ; ce Congrès décida la création de la Fédération jurassienne, qui allait être, pendant plusieurs années, le centre de la résistance contre le Conseil général. La nouvelle fédération prenait pour mot d'ordre V autonomie des sections : celles-ci devaient jouir d'une entière indépendance; elles auraient le droit de constituer entre elles telles fédérations locales et spéciales qu'elles jugeraient bon; quant au Comité fédéral, composé de cinq membres, il ne devait être qu'un simple bureau de renseignements, de statistique et de correspondance dépourvu de toute autorité propre. La Fédération jurassienne adressait en même temps aux fédérations des autres pays une lettre circulaire oli elle leur annonçait sa création et posait les principes de son action. (( Nous demandons, disait-elle, le maintien dans l'Internationale de zç^ principe de V autonomie des sections qui a été jusqu'à présent la base de notre Association ; nous demandons que le Conseil général, dont les attributions ont été dénaturées par les résolutions administratives du Congrès de Bâle, rentre dans son rôle normal, qui est celui d'un simple bureau de correspondance et de statistique ; et cette unité qu'on voulait établir par la centralisation et la dictature, nous voulons la réaliser par la fédération lihre des groupements autonomes. La société future ne doit rien être autre chose que l'universalisation de la Constitution que l'Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment voudrait-on qiiune société égalitaire et libre sortît d'une organisation autoritaire} C'est impossible. L'Interna-
tionale, embryon de la future société humaine, est tenue d'être, dès maintenant, l'image fidèle de nos principes de liberté et de fédéralisme, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité, à la dictature. »
L'appel de la Fédération jurassienne fut entendu : elle devint, selon l'expression de KropotkineS pour les pays de race latine « le centre et le foyer » où se maintint et se formula, contre l'usurpation prussienne, le véritable esprit qui avait présidé à la fondation de l'Internationale. Dès ce moment, elle vit se réunir autour d'elle les sections de Belgique, d'Espagne et un grand nombre de sections françaises et italiennes, en un mot, les socialistes de race latine.
Dans son Congrès du 24-25 décembre 1872, la Fédération belge engagea ses sections à étudier les modifications qu'il y avait lieu d'apporter à l'organisation de l'Internationale. L'Internationale ne devait être qu'un groupement fédératif de sections complètement autonomes : « elle ne devait pas prêter le flanc aux attaques des partis conservateurs qui la représentaient comme (( 7ine société despotique soumise à un mot d'ordre partant de haut et arrivant à tous ses membres par voie hiérarchique'*' )>. Aussi tous les socialistes belges se trouvèrent d'accord pour penser que le Conseil général ne devait pas rester ce qu'il était devenu, mais qu'il fallait le supprimer, ou du moins en réduire fortement les attributions. Le Congrès espagnol, tenu à Saragosse du 4 au II avril 1872, proclama son adhésion pleine et entière aux idées exprimées par les socialistes