‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 75 sur 208 · I. Devenir social^ avril 1897, p · texte numérisé non relu

I. Devenir social^ avril 1897, p

le grand arbitre de la politique française il y a onze ans.

Le culte pour Marx et les socialistes allemands a ainsi été l'une des raisons de la dictature allemande dans l'Internationale. Dans certains pays ce culte a revêtu, chez les humbles, des formes à la fois touchantes et burlesques : dans certaines régions de l'Italie centrale, où le parti socialiste germanisé est puissant, les parents donnent à leurs enfants les prénoms de « Lassallo » et de « Marxina » ; de naïfs paysans siciliens, auxquels on a dit que Karl Marx était un grand saint, portent son image dans les processions; on vend une ({ liqueur Karl Marx » dans les fêtes et les réunions ouvrières ; et l'on a pu voir, parmi les annonces insérées dans les journaux socialistes d'Italie, d'Amérique et des pays yougoslaves, des réclames pour des boutons de culotte à l'efûgie de Karl Marx*. Ainsi la propagande socialdémocrate se garde de négliger les formes les plus vulgaires de la publicité. Aux intellectuels des pays étrangers elle offre les gros volumes du Kapital; aux paysans et aux ouvriers la pacotille niade in Germany .

Qu'importent les moyens pourvu que soit atteinte la fin? Ce qu'il fallait asseoir, c'était l'hégémonie allemande. Et l'on y avait avait bien réussi, car à la fin certains s'y étaient assez accoutumés pour en accepter fort tranquillement l'idée. Le 7 septembre 1907, rendant compte dans un meeting au Tivoli-Vaux-Hall de son mandat de délégué au Congrès de Stuttgart, Jean Jaurès prononçait ces paroles étonnantes ^ : « Nos camarades d'Allemagne ont eu la générosité de dire tout haut, Kautsky a eu la générosité de penser, d'écrire

I. Cf. Michels, Ziir Soziologie des Parteiwesens, p. 675 Savino Varazzani, Una Famiglia Socialista in Avanti délia Domenica, 2' année, numéros 67 et 68 ; Roberto Michels, Storia del tnarxistno in Italia, Roma, Mongini, 1910, p. 148 sqq.

3. Cf. Rappoport, /fa« Jaurès, Paris, l'Emancipatrice, igiS, p. 276.

da»9 la Neue Zeit, que désormais il n'y a plus une hégémonie du socialisme allemand, nom^diS, que le socialisme allemand ait baissé, mais parce que le socialisme des autres pays a monté. » Ainsi, en admettant pour »n instant, et contrairement à la réalité des faits, que l'hégémonie de la Sozialdemokratie germanique ait cessé en 1907, le grand leader des socialistes français ne s'était pas insurgé contrecette hégémonie avant 1907; il l'avait acceptée de bonne grâce et le cœur léger; et quand, magnanime et bon prince, Kautsky voulait bien annoncer que (c désormais il n'y avait plus » de dictature allemande dans l'Internationale, Jaurès ne savait comment remercier l'illustre socialdémocrate de cette insigne » générosité » ! Voilà où en était arrivé, de capitulation en capitulation, le socialisme français.

D'ailleurs, ce prestige extraordinaire, anormal du marxisme ne s'expliquerait pas si l'on en cherchait la raison uniquement dans les vertus propres de l'œuvre de Marx, et dans les soins pris par la Sozialdemokratie pour propager cette œuvre. Tous les soins du jardinier ne suffisent pas à faire vivre la plante si le germe n'a trouvé un milieu favorable. La Sozialdemokratie n'a pu dominer tyranniquement l'Internationale que dans le milieu créé par la guerre de 1870 et l'humiliation de la France. Dès le lendemain de cette catastrophe européenne les esprits les plus pénétrants avaient prévu le joug que ferait peser désormais sur le monde la pensée allemande, et avec quelle tyrannie elle s'imposerait dans tous les domaines : on a vu ce que Bakounine écrivait à ce sujet à ses amis de France, et le grand homme d'Etat espagnol Canovas del Castillo faisait le même pronostic au même moment dans les leçons si profondes qu'il professait à V Ateneo de Madrid^. Les philosophes peuvent parler avec dédain

I. Canovas, leçons à V Ateneo, 2* série, in Problemas centemporancos, Madrid, Ferez Dubrull, t. I.

de V u histoire-batailles » : Poitiers, Bouvines, Denain, la Marne n'en ont pas moins sauvé la civilisation dans ce qu'elle a de plus essentiel et de plus précieux. C'est aussi le sort des idées les plus hautes qui se joue sur les plaines où meurent les hommes.

Il peut paraître étrange que le socialisme allemand fût solidaire du militarisme allemand : mais, nous le savons, c'est bien ainsi que Marx lui-même et Engels jugeaient la situation en 1870, et la Sozialdemokratie, avec grande raison, ne voit pas autrement les choses aujourd'hui. Sans la bataille de Sedan, on n'aurait pu assister à cette série de Congrès où le socialisme français fut constamment vaincu et humilié par la Sozialdemokratie pangermaniste.

Qne l'on ne dise pas que nous rattachons ainsi artificiellement à une guerre nationale les événements essentiels de l'existence de l'Internationale. Le rapport entre ces faits ne peut être sérieusement contesté par personne. Un historien qui n'est point suspect d'antipathie contre l'Allemagne, puisqu'il n'hésitait pas à célébrer, non sans exagération selon nous, les « éminentes qualités de la nation allemande » et les (( services rendus par elle à l'humanité * », écrit après avoir rappelé les victoires des Allemands en 1870 : u Le -prestige de triomphes inouïs a naturellement accru leur crédit : on a imité leurs méthodes et copié leurs procédés ; cest à eux que se sont adressées les nations qui se mettaient jadis à V école de la France pour terminer leitrs humanités \ leurs livres et leurs revues fournissent de doctrines la plus grande partie du monde moderne; ils imposent leurs systèmes, leurs habitudes et presque leurs goûts; et c'est de leurs écrivains, depuis Karl Marx jusqu'à Wagner et à Nietzsche, que proviennent presque toutes les idées qui inspirent le

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