Cf. les Socialistes du kaiser, p. 47 sqq., 5i sq
4. Mauger, les Débuts du socialisme marxiste en France, p. 23.
5. La première série de U Egalité parut du 18 novembre 1877 au 14 juillet 1878 ; la seconde, à laquelle collabora activement Lafargue, du 21 février au 25 août 1880 ; la troisième, du 1 1 décembse 1881 au 5 novembre 1882. Cf. Zévaès, Aperçu historique sur le -parti ouvrier français, Lille, Imprimerie ouvrière, 1891, p. II, note I,
lité publiait, sous la signature de tous ses collaboraborateurs et amis, une adresse aux socialistes allemands réunis en Congrès à Gotha : c'était — il faut le noter — la première échangée entre socialistes français et allemands depuis 1871. Il y était dit : « Les socialistes révolutionnaires français ne veulent pas laisser s'ouvrir votre huitième Congrès sans vous assurer de leurs sympathies et de leur concours fraternel. »
L'adresse française reçut de la Sozialdemokratie un accueil d'une courtoisie toute germanique. Le journal socialiste Berliner Freie Presse la salua en ces termes : « Si le manifeste que nous venons de reproduire a été réellement publié par VÉgalité, nous devons, à notre vif regret, supposer que les thalers de la presse reptilienne ont déjà fait leur entrée aussi sonore que brillante dans les bureaux de l'Égalité. Pour notre part, nous déclarons désapprouver ce manifeste de toute notre énergie. » La Sozialdemokratie voulait bien faire de la propagande germanophile en France par V intermédiaire d'un Hirsch, mais elle n entendait pas être compromise aux yeux des nationalistes allemands par les naïves effusions des socialistes français. Un militant socialiste allemand ayant écrit à la Freie Presse une lettre oii il déclarait l'insinuation formulée contre l'Égalité aussi injuste qu'injurieuse, ajoutant que si le journal français s'était exprimé avec quelque maladresse, il fallait néanmoins lui savoir gré de ses efforts pour familiariser les travailleurs français avec les choses d'Allemagne, la Berliner Freie Presse, le 16 juin 1878, reprenait durement : <( Nous devons persister dans l'opinion que nous avons précédemment formulée. Avec dételles phrases et dételles rodomontades, on travaille pour nos ennemis, on nous porte préjudice. Nous avons toujours hautement proclamé notre solidarité avec les travailleurs de tous les pays, mais nous devons souhaiter que cette solidarité ne s'exprime pas, ainsi que le
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fait l'appel de l'Égalité, d'une manière qui ne peut que nous mettre les bâtons dans les roues^ »
Cette humiliante rebuffade ne suffit pas à guérir les socialistes français de leur enthousiasme pour la Sozialdemokratie. Au Congrès qui s'ouvrit le 23 octobre 1879 dans la salle des Folies-Bergère à Marseille, Congres qui adopta four la première fois les formules essentielles du socialisme germanique, on lut une adresse signée de plusieurs réfugiés de la Commune, Arnaud, Johannard, Charles Longuet (gendre de Karl Marx), Oudet, Lissagaray, Theisz, où l'on donnait en exemple aux travailleurs français u ce qui vient de se passer en Allemagne ,. . où les socialistes allemands ont, en peu de temps, décuplé les forces de leur parti ». Ainsi les socialistes français tournaient déjà leurs regards vers la Germanie pour y chercher des leçons!
La Sozialdemokratie allemande envoya au Congrès de Marseille une adresse où, sur un ton magistral et protecteur, elle insistait sur la nécessité d'organiser en France un parti ouvrier proprement dit, <( un parti politique de la classe ouvrière », analogue au Parti socialdémocrate allemand. Celui-ci, désormais accepté comme maître, s'offrait lui-même modestement comme modèle à imiter, paradigme et parangon de toute organisation socialiste.
A tous ces points de vue le Congrès de Marseille^ marque une date capitale dans l'histoire de \a.germanisaiion du mouvement ouvrier français. Il faut aussi noter que l'on y entendit une profession de foi d'internationalisme aveugle et inconsidéré, du genre de celles qui allaient, dans les dernières années avant la guerre de 1914, remplir les articles de certains journaux et les
1. Cf. Zévaès, De la Semaine sanglante au Congrès de Marseille, Paris, Rivière, 191 1, p. 56.
2. Sur le Congrès de Marseille, ibii., p. 78 sqq; L. de Seilhac, le Monde socialiste, p. 45 sqq.
discours de certains orateurs. « Notre patrie à nous, s'écria Bernard, délégué de Grenoble, .ce sont tous les travailleurs. Tendons donc une main fraternelle à nos frères de Russie, d'Allemagne, et qu'un cri commun sorte de nos cœurs : (( Vive la Révolution sociale ! »
C'est, en réalité, du Congrès de Marseille qu'il faut faire dater la fondation du Parti ouvrier français, collectiviste*, qui adopta et propagea les doctrines de la Sozialdemokratie marxiste et qui ne fut même, en réalité, selon les très justes expressions d'un historien^, qu'une <( succursale » ou une (( filiale » de la Sozialdemokratie. Pourtant ce parti ne fut officiellement constitué que l'année suivante, au Congrès du Havre, où fut également adopté un (k programme minimum » dicté à Londres par Karl Marx.
On en était donc arrivé à ce résultat que, moins de dix ans après la guerre de 1870, le <( parti ouvrier français » allait recevoir son programme tout fait à l'étranger des mains de l'Allemand Marx. Rien ne peut mieux marquer la rapidité avec laquelle s'était accompli le processus de germanisation, la conquête allemande du socialisme français. Il faut citer ici une très importante lettre de Marx^, à laquelle nous avons déjà fait plus d'un emprunt et qui donne des précisions sur quelques-unes des étapes de cette conquête : ce Tu l'as sans doute remarqué, écrit Marx à Sorge le 5 no-
1. Pour éviter toute confusion, il faut noter que dans la première Internationale le nom de « collectivistes » était au contraire celui des adversaires du marxisme, les marxistes s'appelant « communistes u.
2. J. Bourdeau, les Étapes de V Internationale dans Entre deux servitudes, Paris, Alcan, 1910, p. 189.
3. Marx à Sorge, Londres, 5 novembre 1880, Briefe an Sorge, p. 170.
vembre 1880, grâce avant tout à Guesde qui est fasse dans notre camp et aux travaux de mon gendre Laf argue, l'Egalité est le premier véritable a journal ouvrier » français au sens large du mot. Malon également a dû (nous étions pourtant ennemis, car il avait été d'abord l'un des fondateurs de V Alliance) ' faire dans la Revue socialiste — il est vrai avec les inconséquences inséparables de sa nature éclectique — profession de socialisme moderne scientifique, c'est-à-dire allemand. J'ai rédigé pour lui le questionneur {sic) qui a d'abord paru dans la Revue socialiste et a été ensuite répandu à un très grand nombre d'exemplaires dans toute la France. Peu après Guesde vint à Londres pour y rédiger avec nous [moi, Engels, et Lafargue) un programme électoral pour les ouvriers aux prochaines élections générales. A l'exception de quelques bagatelles que, malgré ma protestation, Guesde a trouvé nécessaire de jeter {sic) aux ouvriers français, telles que la fixation légale d'un minimum de salaire, etc. (je lui disais que, si le prolétariat français est encore assez enfant pour avoir besoin de pareilles blagues, il ne vaut pas la peine de rédiger un programme quelconque), cette pièce très courte se compose, en dehors de quelques mots d'introduction où est défini en peu de lignes le but communiste, dans sa partie économique seulement de revendications qui sont réellement et spontanément sorties du mouvement ouvrier^. Cela a été un coup de force {ein gewaltsamer Schriit) de tirer les ouvriers français de leur nuage de phraséologie pour les ramener sur le terrain de la réalité : aussi cela a-t-il soulevé un grand scandale chez tous les charlatans français dont le gagne-
1. 1.^ Alliance de la démocratie socialiste de Bakounine, qui combattait l'hégémonie prussienne dans rinternationale.
2. Cela est si peu exact que le programme dicté par Marx aux ouvriers français souleva en France de la classe ouvrière les plus violentes protestations, comme il le reconnaît luimême dans la suite de cette lettre.
-pain connste à « assembler des nuages ». Le programme fut d'abord adopté, après une violente opposition des anarchistes, dans la (( région centrale », c'est-à-dire à Paris et dans les environs, et ensuite dans beaucoup d'autres centres ouvriers... C'est le premier véritable mouvement ouvrier^ en France : jusqu'ici il n'y a eu làbas que des sectes qui naturellement recevaient leur mot d'ordre du fondateur delà secte-...
« V Emancipation , qui paraît depuis quelques jours à Lyon, sera l'organe du <.f. Parti ouvrier i^ qui s'est constitué sur la base du socialisme allemand {sic).
(( Nous avons eu et nous avons aussi nos champions dans le camp des adversaires eux-mêmes , c'est-à-dirc dans le camp radical. Theisz est chargé de la question ouvrière dans V Intransigeant, l'organe de Rochefort ; comme la plupart des socialistes français <( pensants » il est arrivé proudhonien à Londres après la défaite de la Commune : là il a été absolument transformé par ses relations personnelles avec moi, et par une consciencieuse étude du Kapital. D'autre part, mon gendre [Longuet] a abandonné sa place de professeur à Kings Collège, est rentré à Paris... et est devenu l'un des plus influents rédacteurs de la Justice de Clemenceau, chef de l'extrême gauche. Il a si bien travaillé que Clemenceau, qui encore au mois d'avril dernier se prononçait contre le socialisme, et pour une conception républicaine et démocratique à la mode américaine, vient, dans son dernier discours prononcé, à Marseille contre Gambetta, de passer à nous, aussi bien quant aux tendances générales que par rapport aux points essentiels formulés dans le programme minimum : peu importe qu'il tienne ou non ce qu'il promet. En tout cas il a introduit notre élément dans le parti radical, dont les journaux admirent maintenant, d'une façon comique