C'était exactement le cas de la secte marxiste
dans la bouche de Clemenceau ce qu'ils ignoraient et raillaient comme mot d'ordre du Parti ouvrier. »
Puis vient le passage que nous avons déjà cité plus haut et qui montre, de l'aveu même de Marx, que les ouvriers français n'eussent pas accepté en connaissance de cause un socialisme d'origine étrangère, et surtout d'origine allemande : <( Je n'ai pas besoin de te dire — car tu connais le chauvinisme français — que les ficelles secrètes au moyen desquelles les leaders, de Guesde et Malon jusqu'à Clemenceau, ont été mis en mouvement, doivent rester entre nous. Il n'en faut pas parler. Quand on veut agir pour messieurs les Français, il faut le faire anonymement, pour ne pas choquer le sentiment national. »
Les fondateurs du « Parti ouvrier français » n'importaient pas seulement en France une doctrine allemande : convaincus qu'elle était vraie d'une vérité absolue, au-dessus de toute discussion, pleins de mépris pour toute la tradition socialiste française, notamment pour ce qu'ils appelaient « la sophistique proudhonienne », ils prétendirent imposer le marxisme en France par voie d'autorité, et ils firent peser sur les membres du parti le joug le plus pesant. Déjà dans le premier numéro de l'Egalité Jules Guesde avait hautainement déclaré que « presque tous les esprits sérieux du prolétariat des deux mondes se rattachaient au collectivisme » : seuls des charlatans et des faibles d'esprit pouvaient refuser leur adhésion au programme dicté par Marx.
D'autre part, la constitution et la discipline même du Parti étaient, comme celles de la Sozialdemokratie allemande, faites pour assurer le pouvoir à une poignée de chefs soustraits, en réalité, au contrôle des masses dominées. L'état-major des marxistes français, Guesde en tête, était à ce point imbu d'esprit
autoritaire que, dans les Congrès il ne soumettait pas le Conseil national du parti à l'élection, mais le faisait confirmer en bloc par acclamation; il ne pouvait pas même se figurer qu'il pourrait venir à l'esprit des masses du parti de refuser l'obéissance aux personnes de confiance choisies par cet état-major. Il ne permettait pas non plus à la presse d'assister aux Congrès'.
Mais la germanisation du socialisme français ne s'opéra pas sans se heurter à de grandes résistances. Beaucoup de socialistes en France n'avaient pas oublié le rôle odieux joué par Marx et ses comparses de l'Internationale pendant la guerre de 1870; ils ne se faisaient pas non plus d'illusions sur les véritables sentiments et le véritable esprit de la Sozialdemokratie allemande; ils se refusaient en tout cas à servir d'instruments et de jouets à qui que ce fût, et n'entendaient pas abdiquer toute indépendance de jugement et toute liberté d'esprit entre les mains de Marx, (( de ses gendres et de ses disciples ». Au sein du socialisme français recommença la même lutte contre la dictature germanique qui avait rempli les dernières années de la première Internationale. Engels ne s'y trompa guère : il comprit la signification profonde des querelles qui allaient agiter les socialistes français : (( C'est de nouveau, écrivait-il en 1889 à Sorge-, l'ancienne division dans l'Internationale qui reparaît. Les adversaires sont les mêmes. »
Paul Brousse, qui avait déjà combattu l'autoritarisme marxiste dans la première Internationale, qui, en 1877, avait au Congrès de Gand répudié une fois de plus les doctrines allemandes, avait, dès l'apparition
1. Georges Sorel, Dove va il marxismo? in Rivista critica del socialismo (1899) I, p. 16, cité par Michels, Ztir Sosiologie des Parteiwesetis, p. i38.
2. Engels à Sorge, Londres. 8 juin 1889, Briefe an Sorge, p.3i3.
de V Égalité, renouvelé dans le journal VAvànt-garde, la protestation ancienne. Il fondait, d'autre part, en 1878, le journal le Prolétaire, qui, dans son premier numéro, s'opposant ainsi au dogmatisme et au pédantisme de l'Égalité, déclarait n'être l'organe exclusif d'aucune doctrine, « la vérité scientifique en matière sociale n'appartenant à aucune école ». A Lyon commençait à paraître au mois d'octobre 1880 V Émancipation sociale, à laquelle collaborait Benoît Malon et qui, au cours d'une brève carrière, ne cessa de s'élever contre les procédés autoritaires de la secte marxiste.
D'un autre côté, d'anciens membres de la Commune ramenés à Paris par l'amnistie, Jaclard, Jourde, Amouroux, Arnould, Urban, Lucipia, Auriol, Theisz, Alphonse Humbert, fondaient, en 1880, un « groupe ouvert à tous les socialistes, sans distinction d'école », V Alliance sociale républicaine.
Vers la même époque, ainsi qu'il résulte de lettres de Marx', Félix Pyat dénonçait, dans le journal là Révolution sociale, Marx comme « le bras droit de Bismarck». Quant aux anarchistes parisiens, ils signalaient dans les marxistes des « agents prussiens soumis à la dictature du notoire agent prussien Karl Marx ».
Mais c'est surtout dans le mouvement dit possibiliste qu'allait s'incarner la résistance et la réaction contre la germanisation du socialisme.
Le Parti ouvrier français avait été constitué, en 1880, au Congrès du Havre et les marxistes se flattaient d'y être les maîtres incontestés. Pourtant, dès l'année suivante, au Congrès national qui se tint à Reims du 3o octobre au 6 novembre 1881, ils éprouvèrent un grave échec : le Congrès repoussa le programme minimum élaboré à Londres sous la dictée de Marx avec la col-
I. Marx à Sorge, Londres, 5 novembre 1880, Briefe an Sorge, p. 169-170. Cf. Der Briefiuech-Yl zioischen F. Engels und /<". /I/«r;i-, Marx à Engels, Paris, 3o septembre 1882, t. IV, p. 48 1.
laboration d'Engels et de Lafargue ; il décida, en outre, la création d'un Comité national chargé de diriger le parti, comité composé de cinq membres par fédération : or, seuls les cinq représentants de la Fédération parisienne, J. Guesde, Bazin, Deville, Gardrat, Gosselin, appartenaient au clan marxiste. Enfin Paul Brousse fit reconnaître comme l'organe officiel du Parti ouvrier le journal le Prolétaire.
Le conflit latent éclata d'abord au sem du Comité national, à l'occasion de l'élection municipale de Montmartre en 1882 ; l'ouvrier Joffrin, candidat du Parti, encourut les violents reproches des marxistes pour avoir pendant sa campagne délibérément laissé de côté les considérants du «programme minimum» et les articles qui concernaient l'appropriation collective des moyens de production. Répondant aux amères critiques des marxistes, Joffrin écrivait à Guesde : (( Vous parlez de coups de canif donnés à ce programme auquel vous êtes allé donner naissance dans les brouillards de la Tamise et que vous., vous êtes vanté ensuite d^ avoir fait avaler jusqu'à la garde à notre -parti. » Le débat s'élevait aussitôt, et la grande question se posait : le socialisme français devait-il être asservi aux directions de Marx? Le Comité national ne le pensa point et approuva Joffrin. Aussitôt les cinq marxistes de la Fédération parisienne donnèrent bruyamment leur démission, et une lutte ardente se déchaîna entre /'^^rt-///^', organe de Guesde, et le Prolétaire^ journal de Brousse.
Les adversaires se retrouvèrent en présence du Congrès ouvrier réuni à Saint-Etienne ^, au mois d'octobre 1882. D'un côté se groupaient autour de Guesde
I. Sur ce Congrès, cf. Sylvain Humbert, les Possibilistes {H istoire des partis socialistes en France, t. IV), Paris, Rivière, 1911, p. 3sgg; l'Egalité, 3' série, octobre 1882J le Prolétaire, octobre 1882; les résolutions sont reproduites dans V Egalité du 8 octobre et le Prolétaire du 7 octobre.
une vingtaine de délégués marxistes, représentant Alais, Montluçon, Roanne, la région du Nord et quelques groupes parisiens. De l'autre côté étaient plus de quatre-vingts délégués mandatés par la grande majorité des groupes parisiens, par les groupes de la région de l'Ouest, de Tours, d'Angers, Cholet, Blois, Châtellerault, Brest, ceux des Ardennes, de Narbonne, de l'Aude. Les principaux chefs de la majorité antimarxiste étaient Paul Brousse, Joffrin, Allemane, Benoît Malon.
Les principaux griefs des socialistes français contre les marxistes se trouvaient réunis dans le rapport présenté au Congrès par le Comité national. On leur reprochait leur dogmatisme insolent, qui leur faisait présenter leurs théories particulières comme des articles de foi hors desquels il n'y avait point de salut. On leur reprochait leurs prétentions hautement affichées à l'infaillibilité doctrinale, et le rapport du Comité rappelait à ce propos qu' « il y a deux disciplines bien distinctes : la discipline autoritaire et la discipline démocratique, l'une limitée à l'observation des clauses d'un contrat librement consenti, l'autre déûnie par les caprices d'un homme ou d'un groupe directeur». Enfin, — et c'est là le point le plus important pour nous — on leur reprochait l'origine étrangère du programme dont ils voulaient imposer l'observation religieuse aux socialistes français; on démasquait les efforts de Karl Marx pour diriger et confisquer l'ensemble du mouvement ouvrier international : (c La conciliation est impossible, disait le rapport du Comité national; on ne concilie pas l'eau avec le feu. Le groupe marxiste doit conspirer par tradition historique -pour conquérir la direction du Parti. Les marxistes ne peuvent pas, le voudraient-ils, se soumettre jamais aux décisions du Parti. Comment pourraient-ils à la fois obéir au vote des Congrès et à la volonté d'un homme extérieur au
Parti, placé lui-mhne à Londres en dehors de tout contrôle'^ Ils sont les ultraraontams du socialisme. Les ultramontains ne peuvent pas obéir à la loi de leur pays parce que leur chef est à Rome. Les marxistes ne peuvent pas obéir aux décisions du Parti, parce que leur chef est à Londres. On ne concilie par le Parti ouvrier avec le fanatisme marxiste, pas plus que dans le monde bourgeois on ne peut concilier le cléricalisme avec l'Etat. Il n'y a qu'une solution nécessaire, c'est la séparation des capucins marxistes et de l'Etat socialiste ouvrier » {sic).
Dans ces paroles était marquée avec netteté la situation du groupe marxiste : il se trouvait être dans le mouvement ouvrier français ce qu'est un corps étranger dans un organisme. Le Congrès tira dans l'une de ses résolutions les conséquences nécessaires de ces constatations en prononçant V expulsion des marxistes hors du Parti ouvrier français, avec les considérants suivants : « Considérant qu'au profit de la même domination viarxiste qui désorganisa V Internationale , ils ont essayé d'imposer au public le programme particulier, le mode d'organisationetr action d'une coterie; que,pouratteindre ce but, ils n'ont pas hésité à calomnier les groupes et les membres disciplinés du Parti ; considérant en conséquence : que leur présence au sein du Parti est de nature à mettre es péril l'existence et le développement du Parti... »
Les marxistes quittèrent le Congrès de Saint-Étienne qui venait de les exclure, et, au nombre d'une vingtaine seulement, organisèrent un Congrès à Roanne. Clovis Hugues, député de Marseille, saluait leur départ en ces termes : c( Ils feront un parti. Un parti de flétris, allons donc! On ne fait pas un parti sérieux avec des gens menés par un Torquemada en lorgnon, avec des gens indignes; dévoilés, effrayés par la lumière qui allait se faire sur eux, sur leurs actes, ils se sont sauvés
ils ont quitté Saint-Etienne. Ils sont maintenant vingtquatre qui se croient le Parti ouvrier socialiste français! C'est grotesque. »
A partir du Congrès de Saint-Étienne, le Parti ouvrier socialiste est partagé en deux fractions : la fraction marxiste ou « Parti ouvrier français » et la fraction dite. possibiliste ou Fédération des Travailleurs socialistes de France. Le possibilisme se définit par son hostilité contre les doctrines importées d'Allemagne; il rejette le <( programme minimum » dicté par Marx; il se rattache à la tradition de la première Internationale dont il reprend quelques-unes des formules essentielles; il est réformiste, évolutionniste, opposé aux intransigeances stériles et au verbalisme révolutionnaire; soucieux avant tout de réformes immédiates, il entend préparer le régime socialiste par l'organisation progressive des services publics. Les possibilistes restent soucieux de maintenir avec les socialistes des autres pays des relations internationales : en 1881 Joffrin et Malon assistaient au Congrès de Coire oii ils faisaient prévaloir, une fois de plus, l'idée de l'autonomie des Fédérations qui devaient rester libres de déterminer leur politique propre conformément aux besoins particuliers des diverses nations^. Mais leur patriotisme est vigilant autant qu'ardent, et ils n'entendent pas être dupes de V hypocrite Sozialdemokratie allemande. En igoS, l'ancien leader des possibilistes, Paul Brousse, devenu président (socialiste) du Conseil municipal de Paris, prononçait ces paroles si courageuses et si justes 2.
<( On prétend amener un rapprochement entre la France et l'Allemagne. Est-ce une chose possible! "Dç.puisque l'esprit prussien s'est emparé de l'Allemagne, c'est insensé de songer à de pareilles choses. Peu