Id., 6 avril 1887, ibid., p
L'influence de la Sozialdemokratie et celle d'Engels s'exercent des ce moment jusque sur la politique générale de la France. On sait que l'Allemagne et Bismarck craignaient par-dessus tout une alliance franco-russe qui rendait incertaine la réalisation des plans d'hégémonie germanique ; et l'on sait trop aussi que pendant plusieurs années, et encore à la veille de la guerre, beaucoup de socialistes français combattaient avec acharnement cette alliance tutélaire et demandaient qu'elle fût dénoncée. Pourtant, comme l'écrit aujourd'hui un socialiste notoire, M. Basch^ <( si l'alliance franco-russe avait besoin de justification, les événements que nous vivons la fourniraient... Combien, sans l'alliance russe, la France aurait-elle subi d'affaires Schnœbeléjde coups de Tanger et de coups d'Agadir?» Dès 1887, Engels met tout en œuvre pour empêcher la France de contracter cette assurance contre le péril pangermaniste ; il anime ses disciples français contre l'idée de l'alliance et contre le grand publiciste moscovite Michel Katkoff qui en était en Russie le champion éloquent et infatigable : « A Paris, écrit Engels luimême, nos gens s'élèvent très hardiment contre les chauvins et les russofhiles, et sans eux le journal la Justice n'aurait pas osé s'attaquer au culte de Katkoff 2. » Ainsi l'influence socialiste allemande s'attache déjà à faire échouer les combinaisons diplomatiques susceptibles de contrecarrer les ambitions impériales.
Mais la Sozialdemokratie allemande ne peut avoir à cet égard la route vraiment libre tant que le possibilisme groupe autour de lui la majorité des ouvriers français : ceux qui n'ont connu que le socialisme germanisé des dernières années avant la guerre ne peuvent
1. Victor BaschjZa Guerre de 1914 et le Droit, p. 80-81 ; dans le même sens Andler, le Pangermanisme, p. 4.
2. Engels à Sorge, Eastbourne. 8 août 1887, Briefe an Sorge. p. 259.
se douter de l'importance qu'avait il y a vingt-cinq ans ce mouvement ouvrier français auquel se rattachaient le groupe socialiste à l'Hôtel de Ville de Paris, plusieurs municipalités dans les Ardennes, des groupes à Dijon, au Creusot, à Rennes, à Angers, à Tours, à Poitiers, à Châtellerault; plusieurs organes défendaient également les idées possibilistes : le Prolétaire, le journal quotidien le Parti ouvrier, V Emancipation de Charleville, VEclaireur, hebdomadaire, à Tours, VEclaireur de la Vienne, hebdomadaire, à Châtellerault, et une revue mensuelle, la France socialiste, publiée par Paul Brousse, Henri Galiment, André Gely. Engels est luimême obligé de reconnaître, en 1889, qu'à Paris les ouvriers sont possibilistes^.
Sans se laisser dominer par le prestige de la Sozialdemokratie, qui ne cache pas son antipathie pour eux, les possibilistes ne négligent pourtant pas les relations avec les partis socialistes de l'étranger et ils décident de tenir, en 1 889, à Paris, un Congrès international. Les marxistes français vont en tenir en même temps un autre dans la même ville. Engels essaye de profiter de l'occasion pour faire succomber le possibilisme sous une ■pression étrangère : les socialdémocrates allemands déclareront qu'ils ne veulent aller à aucun Congrès s'il s'en tient deux à Paris : une conférence préparatoire sera convoquée à La Haye, où les délégués possibilistes comparaîtront devant Liebknecht, Bebel et Bernstein, ainsi que devant quelques Belges et Hollandais : (( là, il faudra bien que les possibilistes se fassent petits, ou bien ils auront tout le monde contre eux2 » : on refusera de se rendre au Congrès possibiliste et l'on convoquera aussitôt le Congrès marxiste^.
1. Engels à Sorge, Londres, 12 janvier i^?>Ç), Briefe an Sôrge, p. 307.