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CHAPITRE il

Les antécédents philosophiques de la théorie

L^explication que BucMe n’essaya pas de donner avait été proposée pins d’une décade avant par un antre écrivain qui était destiné à devenir beaucoup plus fameux et influent. Karl Marx était qualifié pour’ cette tâche par des dons qui manquaient à Buckle. Buckle, il est vrai, était très familier avec les travaux publiés sur l’histoire et la science naturelle, tant à l’étranger qu’en Angleterre, mais ses opinions économiques étaient presque entièrement d’accord avec les principes de l’école dominante anglaise. Le point de vue évolutionniste faisait à ce point défaut dans ces principes que cela écartait toute possibilité d ’étude historique de la société. Karl Marx, par contre, non seulement, possédait l’outillage philosophique et scientifique d’un docteur d’Université allemande, mais se trouvait lui-même en opposition directe et caractérisée avec l’enseigne-

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ment des économistes professionnels. Alors que Buckle se contentait de faire ressortir comment les forces physiques affectent la production de la richesse, Marx s’appliqua à la tâche plus étendue de montrer conmient toute la structure de la société est modifiée par les rapports des classes sociales et comment ces rapports dépendent eux-mêmes de changements économiques, antérieurs.

Chez Buckle, c’était d’abord le physicien qui créait une certaine interprétation matérialiste de l’histoire; chez Marx, c’était le socialiste qui apportait une interprétation de l’histoire très f différente et spécifiquement économique. En vue ' de comprendre la genèse de l’interprétation éco- I nomique de l’histoire, il sera nécessaire de dire I quelques mots des antécédents philosophiques de [ Marx.

Comme la plupart des jeunes allemands, entre 1830 et 1840, Marx croyait fermement en Hégel. Toutefois, la philosophie hégélienne contenait réellement deux parties séparées : la méthode dialectique et le système. La conception fondamentale de la dialectique hégélienne est celle du processus ou du développement par l’union des contraires — une méthode qui avance d ’une nation à l’autre à l’aide de la négation. Dans toute logique, nous commençons avec une demi-vérité ; nous passons à la contraire qui est également fausse, et alors nous les combinons en une troisième qui montre qu’elles sont également vraies, lorsique nous les considérons comme les parties nécessaires

d\in tout (1). Cette idée de processus ou de développement, Hégel l’appliquait à sa célèbre proposition : (( Tout ce qui est réel est raisonnable; tout ce qui est raisonnable est réel. » Interprété d’un seul sens, cela signifierait le fatalisme ou le conservatisme optimiste. Mais suivant Hégel, tout ce qui existe n’est pas par là même réel. Cela seulement est reel, qui dans le cours de son développement se montre nécessaire ; quand cela n’est plus nécessaire désormais, cela perd sa réalité Comme quelques-uns de ses successeurs l’ont montré, le gouvernement français était devenu si « non nécessaire » en 1789, que ce n’est pas lui, mais la Révolution qui était réelle. D ’où, la proposition première tourne à la contraire. Tout ce qui est réel devient dans le cours du temps déraisonnable et est donc par cela même irréel; tout ce qui est raisonnable en idée est destiné à être réalisé, même quoique cela puisse pour le moment être le plus complètement irréel : Les propositions originales sur le caractère raisonnable de ce qui est réel et sur la réalité de ce qui est raisonnable, se mêlent dans la proposition plus élevée que tout ce qui existe est destiné quelque jour à cesser d’exister (2).

— Bonar : Philosophy and PoUUcal Economy, p. 300, et Schwegler : History of Philosophy, traduction anglaise de Stirling, 5« édition, 1875, p. 324.

2. F. Engels : Ludwig Feuerbach und der Ausgang der Klassischen Deutschen Philosophie^ 1888 (2® édit. 1895), p. 3.

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L’importance de cette méthode dialectique repose snr l’idée de processns, dans la réalisation du fait que les conclusions de la pensée humaine et l’action ne sont pas définitives.

Transposée dans la langue sociale et politique, elle forme la hase des aspirations des éléments libéraux et progressifs de la collectivité. D’un autre côté, Hégel lui-même ne tira jamais ces conclusions extrêmes de sa théorie, parce que, quoique dans sa logique il fit apparaître que la vérité n’est pas autre chose que le processus dialectique lui-même, il posa néanmoins comme le résultat de toute sa philosophie la conception de « l’idée absolue ». Dans le mystère de cette idée absolue, nous ne sommes pas appelés à pénétrer ; il est suffisant de faire remarquer que, si on l’applique au domaine de la politique sociale, il en résulte un conservatisme modéré. C’est dans l’état de l’Allemagne existant alors, que suivant Hégel, l’universalité et l’individualité, la loi et la liberté — le plus haut degré de l’esprit universel — trouvent leur réconciliation.

L’antagonisme entre la dialectique et le système absolu de Hégel ne fut pas aperçu tout d’abord. De même que, à la fois, les individualistes et les socialistes de nos jours réclament Adam Smith comme la source première de leurs doctrines, de même pendant un temps, radicaux et conservateurs en Allemagne se rattachaient à Hégel. Vers la fin de la période 1830-1840, le schisme devint apparent. Les Jeunes-Hégéliens

juraient par la méthode dialectique et tournaient au radicalisme, les continuateurs orthodoxes restaient fidèles à <( Tidée absolue » et devenaient réactionnaires. Au début, toutefois, la politique était un champ dans lequel il était dangereux d’entrer, et la discussion se porta sur le terrain religieux. Gomme, soit le catholicisme, soit le protestantisme évangélique étaient la religion de chaque état de rAllemagne, l’attaque du point de vue religieux était indirectement de caractère politique et fut reconnue comme telle.

Strauss avait lancé la balle, en 1835, par sa Yie de Jésus. Son assertion du caractère mythique des récits évangéliques conduisit à une dispute fameuse avec Bruno Bauer, qui allait lui pas plus loin et soutenait qu’ils n’étaient pas même des mythes unis de i^ures inventions. Dans cette réaction contre les fondements de la religion d’état, les Jeunes-Hégéliens retourneraient pratiquement au matérialisme philosophique de l’Angleterre et de la France du xviii® siècle. Mais ils reconnaissaient alors l’antagonisme entre leurs vues nouvelles et la doctrine de Hegel. Alors que les philosophes matérialistes avaient posé la nature comme la seule réalité, Hegel regardait l’idée absolue, c’est-à-dire l’intellect et son processus logique comme la conception fondamentale, et la nature comme étant seulement un dérivé ou reflet de l’idée absolue.

L ’incertitude continue jusque dans les premières années qui suivent 1840, lorsque Feuerbach

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publia son Essence du Christianisme (1), dans laquelle il cherchait à détruire la base idéaliste ou transcendentale de toute la théologie. Dans cet ouvrage, Feuerbach prétendait que la nature existe indépendamment de la philosophie, quhl n’existe rien d’autre, en réalité, que la nature et 1 ’homme et que nos conceptions religieuses sont un produit de nous mêmes, qui à notre tour ne sommes qu’un produit de la nature. Qui ne connaît la phrase fameuse de Feuerbach : Der

Mensch ùf was er issi. » « L’homme est ce qu’il mange. » ? Feuerbach montra tout de suite aux Jeunes-Hégéliens que, si importance qu’ait pu être la dialectique Hégélienne, <( 1 ’idée absolue » n’était pas la base mais le produit.

Feuerbach exerça une influence profonde sur les penseurs de l’époque. Toutefois, il est assez curieux de noter que lui aussi dans le domaine de la politique sociale donna naissance à deux écoles antagoniques. Quoique matérialiste, ou plutôt « naturaliste » dans sa philosophie, il y avait un effort nettement idéalistique dans sa doctrine éthique. Avec lui, la religion est ce que l’étymologie du mot implique, la chose réellement importante qui crée un lien entre les hommes. Il n’y a pas lieu de parler ici de son essai pour créer une religion idéaliste sur une base naturaliste (2).

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