DEUXIÈME PARTIE
Critique de la Théorie de l’Interprétation Economique
CHAPITEE PEEMIER
Liberté et Déterminisme.
Nous en venons maintenant à la partie la plus importante du sujet, à savoir: à envisager les objections qui ont été soulevées contre la doctrine discutée ci-dessus. Quelques-unes de ces objections, comme nous le verrons plus loin, ont une portée véritable, mais d’autres ne sont valables qu’en partie. Pourtant les critiques de l’interprétation économique insistent plus communément sur les arguments faibles plutôt que sur ceux qui sont solides. C’est pourquoi il convient d’envisager d’abord, et plus longuement, quelques-unes de ces objections qui ont été soulevées, réservant pour les étudier ensuite, les critiques qui présentent une plus grande force.
Parmi les critiques communément présentées, la plus usuelle peut être résumée comme suit : tout d’abord, que la théorie de l’interprétation économique est une théorie fataliste, opposée à la doctrine du libre arbitre et méconnaissant 1 ’importance des grands hommes dans l’histoire; en second lieu, qu’elle repose sur l’affirmation qu’il
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existe des « lois historiques » dont Texistence même est en question; en troisième lieu, qu’elle est socialiste; en quatrième, qu’elle néglige les forces éthiques et intellectuelles en histoire; en cinquième lieu, qu’elle conduit à des exagérations absurdes.
On remarquera que ces critiques se répartissent en deux catégories. La première catégorie s’oppose non seulement à l’interprétation économique de l’histoire, mais à l’interprétation sociale générale de l’histoire. L’autre catégorie d’objections ne nie pas que les forces déterminantes sont de caractère social, mais soutient que nous ne devons pas confondre les considérations économiques avec les considérations sociales, et que le facteur économique n’a pas plus d’importance que n’importe quel autre des facteurs sociaux. Dans l’énumération précédente, la première et la seconde critique doivent être comprises dans la première catégorie, la troisième et la cinquième dans la dernière; tandis que la quatrième est si large qu’elle tombe en partie dans chacun des deux.
Nous commençons par la première catégorie de ces critiques, parce que quelques écrivains pensent qu’elles réfutent triomphalement l’interprétation économique de l’histoire, alors qu’en réalité elles dirigent leurs attaques contre un ensemble d’idées beaucoup plus compréhensif, qu’un très petiîo nombre des adversaires de l’interprétation économique de l’histoire aimerait à voir détruire. Considérons donc l’objection que la doc-
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trine est fataliste, qu'elle s'oppose à la théoriedu libre arbitre et qu 'elle méconnait l'importance des grands hommes dans l'histoire (1).
Il est évident que ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une discussion philosophique générale du déterminisme. Pour l'objet que nous nous proposons, il suffit d'établir que si, par libre arbitre, nous entendons simplement le pouvoir de décider relativement à une action, il n'est pas nécessairement en conflit avec l'interprétation économique ou l'interprétation sociale. La négation de cette proposition contient une erreur qui, sous son aspect général, a été nettement dégagée par Huxley :
(( La moitié des controverses sur le libre arbitre repose sur le postulat absurde que la proposition ((Je puis faire ce que je veux » est contradictoire avec la doctrine du déterminisme. La réponse c'est que : personne ne met en doute que, au moins dans de certaines limites, vous pouvez agir comme vous voulez. Mais qu'est-ce qui détermine les préférences et les aversions ?... L'affir-
1. — Pour le professeur Asliley, par exemple, toute la question se résoud en « une autre forme de Péternel (( Nécessité ou Libre arbitre ». — Surveys, Historic and Economie, p. 26. M. Bonar dans son article modéré et intéressant sur la question, semble approcher dangereusement près de cette position en parlant de « Pimpuissance » (Jielplessness) de la société. Voir « Otd Liglits and New in Economie Study », Economie Journal, VIII, p. 444.
mation passionnée de la conscience de leur liberté, qui est le refuge favori des adversaires de la doctrine du déterminisme est une simple futilité car personne ne conteste cela. Ce qu ’ils ont en réalité à faire s’ils veulent renverser l’argument décisif, est de prouver qu’ils sont libres d’associer une émotion quelle qu’elle soit avec n’importe quelle idée d’aimer la souffrance autant que le plaisir, le vice autant que la vertu ; en un mot, de prouver que quelque puisse être la fixité de l’ordre de l’ensemble des choses, celui de la pensée individuelle dépend des circonstances » (1).
En d’autres termes, chaque homme est maître de sa volonté et peut se décider à agir où à s’abstenir d’agir, montrant ainsi qu’il est en un sens un agent libre. Mais soit qu’il se décide dans un sens ou dans l’autre, il y a certaines causes agissantes dans son organisme qui sont responsablas de cette décision. La fonction de la science est de préciser quelles sont ces causes. Tout ce que nous ‘ savons là-dessus c’est que tout homme est ce qu’il est, par suite de l’influence du milieu passé ou présent. Nous n’avons pas à entrer dans la controverse biologique entre les Weissmannistes et les Néo-Lamarckiens ; car, soit que nous croyions avec 1 ’un que le seul facteur du progrès est le pouvoir que possède la sélection naturelle de trans-
1. — Hume withthelps to the Study of Berkeley, ch. X, dans les Collected Essays, de Huxley, vol. VI, p. 220i.
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mettre et de renforcer les caractères unis, ou avec Tautre que les caractères acquis sont également transmis, nous avons affaire dans ces deux cas à Taction de Tune des formes du milieu passé. Ni les Weissmannistes, ni les Néo-Lamarckiens ne nient le fait évident de rinûuence du milieu présent sur Tindividu comme tel.
Donc, puisque Thomme, comme tout autre être, est ce qu’il est à cause de son milieu passé et présent, — c’est-à-dire le milieu de ses ancêtres aussi bien que le sien propre, — il est clair que si nous connaissions tous les faits relatifs à son milieu passé et présent, nous serions dans une bien meilleure situation pour prévoir avec une certaine précision les actions de chaque être humain. Quoique un homme soit libre de voler ou dè ne pas voler, nous sommes dès maintenant assez sûrs en prédisant que dans des circonstances ordinaires un honnête homme ne volera pas. Les caractères innés et acquis sont tels que, dans certaines conditions, il dirigera toujours ses actions dans un certain sens.
En ce qui concerne le milieu physique, la question est très simple. S’il est vrai qu’un Esquimau peut parfaitement être libre d’aller tout nu, ce n’est pas un grand abus de la fantaisie que de prétendre qu’aucun Esquimau sain n’agira ainsi tant qu’il demeurera dans les régions Arctiques. Lorsque nous quittons le milieu physique pour en venir au milieu social, comme nous le faisons nécessairement en discutant la doctrine de l’in-
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terprétation économique, Tessence de la question n^est bas beaucoup changée.
La théorie du milieu social réduite à ses plus simples éléments, signifie que, encore que Lindividu soit moralement et intellectuellement libre de choisir son action personnelle, le champ de son choix sera largement influencé par les circonstances, les traditions, les habitudes et les coutumes de la société qui l’environne. Je puis individuellement admettre la polygamie, et je puis être parfaitement libre de décider si je prendrai une ou deux femmes; mais si je vis en dehors de rUtah, il y a de grandes chances pour que je sois guidé en ceci dans ma décision par la loi et la coutume sociale, à me contenter d’une seule épouse. Le dicton commun que la religion d’un homme lui est appropriée nous fournit une autre illustration. Le fils d’un mahométan peut choisir de devenir chrétien, mais on peut prédire avec certitude que dans l’avenir immédiat la grande majorité des Turcs restera mahométane.
La négation de la théorie du milieu social exclut la conception même de loi dans les sciences morales. Elle rendrait impossible l’existence de la statistique, du droit, de l’économique, de la politique, de la sociologie, où même de l’éthique. Qu’entendons-nous par une loi sociale? La loi sociale signifie que parmi les mjuhades de décisions des agents présumés libres qui composent une communauté donnée, on peut découvrir une certaine tendance générale ou une uniformité
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craction, dont on s’écarte assez peu pour que cela n’altère pas la valeur essentielle de la proposition générale. Dans une race de cannibales, le fait pour un sauvage quelconque de s’abstenir de chair humaine n’influera pas sur l’histoire de cette tribu ; dans le système industriel actuel, l’offre de la part d’un employeur quelconque de doubler le salaire habitudl de ses ouvriers n’aura pas d ’eflet appréciable sur les relations générales du capital et du travail. Les considérations déterminantes sont toujours les considérations sociales. Au fond, évidemment, l’individu est l’unité, et tout individu peut être conçu, au moins idéalement, comme un agent libre. Mais pour les individus vivant en société, les théories qui influencent le progrès sont les choix sociaux, c ’està-dire le choix de la majorité. La décision d’un individu quelconque n’a d’importance que dans la inesure où son influence entraîne la grande majorité, et, dans ce cas, elle n’est plus un jugement individuel, mais devient celui de la majorité (1).
C’est la raison pour laquelle la « théorie du grand homme » de l’histoire a pour ainsi dire disparu. Personne, à la vérité, ne nie la valeur des grands hommes, ou l’importance vitale de ce
1. — Pour une application de cette doctrine à la théorie économique, voir un article de Pauteur de cet ouvrage sur les Eléments sociaux dans la théorie et la valeur. « Social Eléments in the Theory of Value » dans le Quarterly Journal of Economies, juin 1901.
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que Matthew Arnold appelle la survivance (remnunt). Sans les grandes envolées de pensée et les actes décisifs des grands conducteurs d’hommes, les progrès du monde auraient été sans aucun doute considérablement retardés. Mais il est peu de personnes qui méconnaissent aujourd’hui la subordination essentielle dans laquelle le grand homme se trouve à l’égard du plus vaste milieu social, au milieu duquel il s’est développé (1).
Aristote, le plus grand penseur de l’antiquité, a défendu l’esclavage, parce que l’esclavage faisait à cette époque partie intégrante de tout le système de la civilisation grecque. Un Jelîerson .aurait été aussi impossible en Turquie qu’iui Pobyedonotseff aux Etats-Unis. Phidias est aussi inconcevable en Chine que Léonard au Canada.
D ’un autre côté, les résultats attribués aux grands hommes sont très souvent, en grande partie, le résultat de forces dont ils ont été seulement les agents heureux. César a érigé l’empire romain, mais l’empire aurait, sans aucun doute, atteint son apogée avec ou sans César. Napoléon a un moment transformé la face de l’Europe, mais la France d’aujourd’hui serait, suivant toutes pro-
1. — Dans son intéressant essai sur « les Grands Hommes et leurs milieux », le professeur William James dit un grand nombre de choses auxquelles on doit souscrire, en particulier, relativement à 1 ^interprétation géographique de Dhistoire, mais il oublie le point principal quoique il y fasse allusion pp. 226-227. Voir The Will to helieve and other Essays (1897).
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habilités, la même dans son essence si Napoléon n’avait jamais vécu. Washington et Lincoln ont assurément exercé Tinfinence la plus profonde sur leur époque, mais il est à peine douteux que finalement la Révolution aurait triomphé et que la révolte aurait été vaincue, même si Washington et Lincoln n’avaient jamais existé.
Encore que son apparition à un moment particulier nous semble une question de hasard, le grand homme n’influence la société que lorsque la société est prête pour lui. Si la société n’est pas prête pour lui, il est appelé, non pas un grand homme, mais un visionnaire, ou bien il échoue. Exactement comme dans la vie animale par le milieu, de même dans la vie humaine, le grand homme ne peut réussir d’une façon constante que si le milieu social est mûr. Les biologistes nous disent que la variation des espèces est la cause de tous les progrès, mais que la limite extrême de la variation réussissant du type originaire dans un cas quelconque, n’excède pas un faible pourcentage. Le grand homme représente l’extrême limite de variation heureuse dans la race humaine. C’est à lui que le progrès semble dû, et c’est à lui que souvent, dans une large mesure, il est dû. Mais nous ne devons pas oublier que, même alors, la grande majorité de ses caractéristiques sont celles de la société qui l’entoure, et qu’il est grand parce qu’il aperçoit plus exactement que nul autre les tendances fondamentales de la communauté dont il fait partie et
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parce qu’il exprime mieux cjue les autres l’esprit réel de l’époque dont il est rincarnation supérieure (1).
C’est pourquoi, c’est une position évidemment incorrecte dti problème que d’affirm^er que la théorie de l’interprétation économique ou la théorie du milieu social, dont elle constitue une partie, est incompatible avec la théorie du libre arbitre. Si, par déterminisme, nous entendons inexactement le fatalisme moral, c’est que nous ne nous rendons pas compte du tout du déterminisme (2). Appeler la doctrine générale déterminisme économique, comme on le fait quelquefois en France, est donc chose tout à fait erronée. La théorie du milieu social n’implique en aucune façon le fatalisme. Les arrangements sociaux sont
1. — Une tentative intéressante d^étude détaillée des causes de la présence des grands hommes dans un pays particulier et dans un domaine particulier a été fait par H. Odin, professeur à PUniversité de Sofia, dans son ouvrage en deux volumes Genèse des Grands Èommes, 1895. L^auteur s'applique spécialement à Pétude des grands hommes dans la littérature française et conclue que c^est le milieu social et économique et non la force de 1 ^hérédité ou le hasard qui est le facteur capital dans ce phénomène.
2. — Le passage quelquefois’cité de Marx, Das Kapital, III, II, p. 355, ne se réfère pas au problème général du déterminisme comme Masaryk {Grundlagen des Marxismiis, p. 232) semble le croire, mais à la liberté dans le sens de la libération de la nécessité de travailler la journée entière dans une manufacture sans avoir de temps pour son amélioration personnelle.
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des arrangements humains, et les êtres humains sont, dans le sens indiqué, libres de prendre des décisions et de faire des choix sociaux ; mais ils seront invariablement guidés dans leurs décisions par la somme des idées et des impressions qui leur ont été transmises par héritage et par le milieu. En tant que les grands hommes influencent le marché du progrès, ils ne peuvent le faire que dans la mesure où ils peuvent amener la communauté à acceptôr certaines idées nouvelles comme quelque chose en harmonie avec leur milieu et leurs aspirations.
Etant donné un certain état des conditions, la grande masse de la communauté se décidera à agir dans un certain sens. La loi sociale repose sur l’observation que les hommes choisiront une direction d’action en harmonie avec ce qu’ils conçoivent comme leur bien-être, et sur l’observation subséquente que l’idée même d’une société organisée implique qu’il se trouvera une majorité pour entretenir l’idée commune quant à ce qui est leur bien-être.
Si les conditions changent, les idées communes changeront avec elles. Les conditions, en tant qu’elles sont de caractère social, sont vraiment créées par les hommes et peuvent être modifiées par les hommes, il n’y a rien de fataliste dans le progrès (1). Mais c’est, après tout, les conditions
1. — Il est impossible de parler autrement qu^en termes respectueux du professeur James. Les limites de ce que
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qui, à cause de leur action directe ou de leur réaction sur les individus, sont, à un moment donné, responsables du courant général de la pensée sociale.
Donc, dans la mesure où la théorie de l’interprétation économique est simplement une partie de la doctrine générale du milieu social, l’affirmation qu’elle conduit nécessairement à un fatalisme aveugle est dénué,de fondement; les hommes sont le produit de l’histoire, mais l’histoire est faite par les hommes (1).
nous pouvons tolérer, néanmoins, sont presque atteintes lorsque nous trouvons des propositions aussi extrêmes que celle-ci: « Je ne puis considérer le langage de l’école sociologique contemporaine sur les causes générales et les moyennes que conmie le plus pernicieux et le plus immoral des fatalismes. » Voir le chapitre sur 1’ « Importance des Individus » dans The Wül to helieve, p. 262. Ceci montre évidemment une remarquable incompréhension de la nature de la loi sociale.
1. — Ceux que la discussion de cette question par les socialistes intéresse, peuvent se référer aux articles de Kautsky, Bernstein et Mehring, dans Die N eue Zeit, XVII (1899), II, pp. 4, 150, 268 et 845. Engels y a aussi touché à plusieurs reprises dans son AnU-Dühring et dans son Ludvig Feuerbach (2® édit., 1895), p. 44, et plus complètement dans sa lettre de 1894 publiée dans Der Sozialistische AlcademiTcer (1895), p. 373, et réimprimée par Woltmann dans Der Historische Materialismus, p. 250.