CHAPITRE II
La Loi historique et le Socialisme.
La seconde objection à la théorie en discussion est étroitement rattachée à la première. L’interprétation économique de l’histoire présuppose qu’il y a des lois historiques. Pourtant ceci est contesté par certains.
Ceux toutefois qui dénient l’existence de lois historiques raisonnent évidemment sous l’influence d’un malentendu. Ce qu’ils veulent dire c’est que l’énoncé d’une loi historique particulière est faux, ou que les causes de quelque événement historique déterminé sont si complexes et si obscures qu’il est tout à fait impossible, de construire une explication générale. Mais ils ne peuvent pas entendre que les lois historiques n’existent -pas. Le simple fait que nous n’avons pas découvert une loi ne prouve pas qu’il n’y en a pas.
Qu’entend-on par une loi scientifique? Une loi est une proposition explicative des relations effectives entre les faits. Le processus de la pensée
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h-amaine nous permet de classifier les ressemblances et les différences dans les myriades de phénomènes de la vie et de dégager Tunité que recouvrent ces différences. Cette unité se manifeste à nous sous la forme d’une relation causale d’un phénomène à un autre. Lorsque nous avons réussi à affirmer la relation de cause à effet, nous sommes capables d’établir la loi. Mais notre impuissance à découvrir la loi ne met pas obstacle au fait même de son existence. Les rapports entre les étoiles existent depuis le commencement du monde, la découverte de la loi qui nous permet d’expliquer ces rapports est le résultat du progrès scientifique (1).
Ce qui est vrai des sciences exactes est également vrai des sciences sociales, avec la différence que les sciences sociales sont incommensurablement plus complexes à cause de la plus grande difficulté d’isoler le phénomène à étudier et de
1. — Ceci n ^implique pas évidemment que la loi possède une existence objective en dehors de nos aperceptions. L ^examen de ce problème appartient à la science de Pépistomologie. Les questions du « Ding an Sich » et des limites nécessaires de la pensée humaine n^ont pas place dans cette discussion, et n^ont aucune portée sur Pobjection spéciale à laquelle on fait allusion ici. Car, Paffirmation en question n^est pas que. les lois historiques n^ont pas d ^existence objective mais qu^il n^est pas possible pour nous de construire une explication adéquate des relations causales.
répéter les expériences. Mais nier Texistence des lois sociales, par exemple, simplement parce que quelques lois particulières qui ont été énoncées peuvent avoir été convaincues d’inexactitudes, serait renouveler Terreur commise autrefois par quelques-uns des plus extrêmes des économistes de Técole historique et qui ne sont pas encore aussi rares qu’elles devraient l’être. L’obéissance à la loi ne signifie pas que la loi est la cause du phénomène qui va se produire — car cela est absurde, mais simplement que la loi apporte une explication de cette survenance.
Mais l’histoire rapporte les actions des hommes dans la société. Ce n’est pas seulement la politique du passé, comme le dit Freeman, mais l’économique du passé, l’éthique du passé, et le droit du passé, et tout autre espèce d’activité sociale, du passé. Mais si chaque phase de l’activité sociale constitue la matière d’une science séparée avec son appareil de lois scientifiques, l’ensemble de l’activité sociale^ qui dans son incessante transformation, forme la chaîne et la trame de l’histoire, doit également être soumise à une loi. Toute l’activité sociale peut être regardée du point de vue de la coexistence des phénomènes ou de celui de la succession des phénomènes. Dans un cas nous arrivons aux lois statiques, dans l’autre aux lois dynamiques. Les lois de l’histoire sont les lois dynamiques des sciences sociales ou de la science sociale par excellence. Dénier l’existence des lois historiques, c’est soutenir qu’on ne
peut rien trouver dans la vie humaine qui ressemble à ime cause et à un effet.
La troisième objection à la doctrine est son prétendu caractère socialiste. A ceci on peut répliquer que si la théorie est vraie, la conclusion à laquelle elle conduit n importe pas le moins du monde. Refuser d’accepter une loi scientifique parce que quelques-uns de ses corollaires nous déplaisent, c’est faire preuve d’une lamentable incapacité à concevoir les conditions élémentaires du progrès scientifique. Si la loi est vraie, nous devons conformer nos vues à la loi, et ne pas essayer de modeler la loi d’après nos vues.
Mais nous ne sommes pas, heureusement, réduits à une semblable alternative. Car, nonobstant l’opinion ordinaire contraire, il n’y a rien de commun entre la doctrine de l’interprétation économique de l’histoire et la doctrine du socialisme, excepté le fait accidentel que le fondateur des deux théories s’est trouvé être le même homme. Karl Marx a créé le « socialisme scientifique » si, par cette expression curieuse, nous entendons sa théorie de la plus-value et les conclusions qui en découlent. Karl Marx a aussi créé l’interprétation économique de l’histoire, et pensait que sa propre version de cette interprétation serait un rempart pour sa théorie socialiste. Et la plupart de ses successeurs ont pensé de même. Ainsi Mehring nous dit que « l’idéalisme historique dans ses manifestations variées, théologiques, rationalistes et matérialistes, est la
conception de Thistoire de la classe bourgeoise, comme le matérialisme historique est celle de la classe ouvrière » (1).
Il est cependant clair que les deux choses n’ont rien à voir Tune avec l’autre. Nous pouvons admettre que les facteurs économiques influencent en première ligne le progrès ; nous pouvons conclure que les forces sociales plus que les fantaisies individuelles, font en dernier ressort, l’histoire ; nous pouvons peut-être même admettre l’existence des luttes de classes ; mais admettre tout cela ne nous conduit pas nécessairement à aucun semblant de socialisme. Le socialisme scientifique nous enseigne que la propriété privée du capital est destinée à disparaître ; l’interprétation économique de l’histoire appelle notre attention, parmi d’autres choses, sur l’influence ique le capital privé a exercé sur le progrès. La grande majorité des penseurs de l’économie politique de nos jours croient — comme résultat de leurs études historiques, que le principe de la propriété privée est un résultat logique et salutaire du développement humain, néanmoins ils peuvent être disposés à affirmer la nécessité du contrôle social : les Néo-Marxistes eux-mêmes, comme Bernstein par exemple, sont en désaccord avec le point de vue de Marx^ quant à l’avenir immédiat de la lutte de classe et consi-