Mehring, Die Leasing-Le g ende, p
112 l’interprétation économique de l'histoire
dèrent que sa doctrine « du cataclysme immanent de la société capitaliste » a été démentie par les faits de la deuxième moitié du xix° siècle qui se sont produits depuis que sa théorie était proposée. Pourtant, pas un instant Bernstein ne voudrait abandonner sa croyance à Pinterprétation économique de Thistoire telle que nous l'avons exposée (1).
En fait, Inapplication socialiste de 1 interprétation économique de Phistoire est extrêmement naïve.
Si tant est que Phistoire nous enseigne quelque chose, c’est que les changements économiques transforment la société par étapes lentes et graduelles. Le développement de la sociétëTeodale a duré des siècles ; il a fallu des siècles au capital privé pour faire passer la féodalité à la société industrielle moderne. La marque caractéristique du système manufacturier moderne, encore dans son enfance, est la prédominance de l’entrepreneur individuel ou corporatif sur une immense échelle, comme nous le voyons personnifié dans le mouvement actuel des trusts aux Etats-Unis. Supposer que la propriété privée et l’initiative privée, qui sont les vrais secrets de tout le mouvement moderne, fassent place immé-
1. — Dans son plus récent ouvrage, Bernstein parle de la — « realistische Geschichtsbetrachtung die in ihren Hauptzügen unvdderlegt geblieben ist » — Zur Gescliiclite und Théorie des Sozialismus (2° édit., 1901), p. 285.
— Marx, à la vérité, dans un passage prédit la formation des trusts. Mais, lui-même, aussi bien que ses successeurs, méconnaît le fait que le capital concentré comme le capital divisé, donne ses meilleurs résultats sous Paiguillon de Tinitiative individuelle et de la responsabilité personnelle.
2. — Les « socialistes scientifiques » contestent cela, mais en vain.
diatement à la propriété collective qui est Tidéal des socialistes^ est fermer les yeux à la signification des faits réels et à l’enseignement de l’histoire elle-même (1). Eodbertus était au moins plus logique que Marx lorsqu’il affirmait que le triomphe du socialisme serait l’œuvre d’un avenir lointain.
Le socialisme est une théorie de ce qui devrait être, le matérialisme historique est une théorie de ce iqui a été. L’une est téléologique, l’autre est descriptive... L’une est un idéal spéculatif (2), l’autre est un canon d’interprétation. Il est impossible de voir aucune connexion entre deux conceptions si divergentes. Même, si l’une des théories économiques de Marx était entièrement fausse, ce fait seul n’invaliderait à aucun degré la doctrine générale de l’interprétation économique. Il est parfaitement possible d’être 1 ’individualiste le plus déterminé, et en même temps un défenseur ardent de la doctrine de l’interprétation économique. En fait, les écrivains qui font aujourd’hui les applications les
114 l’interprétation économique de l’histoire
plus heureuses de l’interprétation économique ne sont pas socialistes du tout. Nous pouvons être d’accord avec la doctrine générale et pourtant refuser d’accepter les idéals quelque peu fantaisistes du non-socialiste Loria; nous pouvons être d’accord sur la doctrine générale, et pourtant refuser d’accepter les idéals également fantaisistes du socialiste Marx. Le socialisme et le (( matérialisme historique » sont au fond des conceptions entièrement indépendantes.
De plus encore nous devons distinguer entre le principe de l’interprétation économique en général et quelque application particulière du principe. Lorsque l’expression <( matérialisme historique » est énoncée en Allemagne ou dans des cercles socialistes étrangèrs, chacun immédiatement pense à Karl Marx, parce qu’il a été virtuellement le seul écrivain en Allemagne à tenter une explication consistante de l’histoire par des données économiques.
Le <( matérialisme historique » et le Marxisme en sont ainsi venus à être considérés comme synonymes. Dans d’autres pays, toutefois, nous trouvons beaucoup de versions différentes de la théorie. Pour ne parler que de l’Amérique, Gunton, Patten et Brooks Adams qui ne sont en aucune façon en parfait accord ensemble, sont d’accord en assignant l’importance principale aux facteurs économiques. Pourtant chacun de ces écrivains refuserait énergiquement d’être mis dans la même catégorie que Marx.
Nous n’avons pas à nous occuper ici de la validité de quelque explication particulière des faits historiques d’après les données économiques. Nous essayons de démontrer jusqu’à quel point la théorie de l’interprétation économique en général est soutenable connne principe. Faire dépendre l’admission ou le rejet du principe général d’une application particulière serait d’une étroitesse de vue extrême. Le problème de la vérité de l’interprétation économique n’est pas nécessairement lié à la version marxiste d’une telle interprétation. De même que l’économique marxiste ne doit pas être confondue avec l’économique en général, de même l’inter- j
prétation marxiste de l’histoire n’est en aucune 1
façon synonyme de l’interprétation économique . j
en général. i
Mais s’il est vrai que le socialisme et le maté- ^ ij
rialisme historique ne soient ainsi en aucune |
façon nécessairement liés, il ne s’ensuit pas qu’il ne puissent être tous les deux également erronés. '
Tout ce que nous avons essayé de prouver ici j
est que la fausseté du socialisme ne prouve par j
elle-même et en soi la fausseté de l’interprétation !
économique. Le fait qu’un argument est mauvais |
n’implique pas que les autres arguments sont |
bons. La validité de l’interprétation économique >
de l’histoire est toujours ouverte à la discussion j
et il ne peut en être décidé qu’après une étude j
de considérations beaucoup plus importantes. !
116 l’interprktation économique de l’histoire
Note de la seconde édition. — Peut-être récrivain le plus distinguo de Pécole socialiste « révisionniste », le Michael Tugan-Baranowsky a-t-il abandonné Pune après Pautre toutes les prétentions du « socialisme scientifique ». Une grande partie de son récent ouvrage « Theoretisclie Grundlagen des Marxismiis » (190i5), est consacré à Pinterprétation économique de Phistoire. Dans la mesure ou la « version matérialiste de Phistoire » de Marx implique Pexistence de la lutte de classe comrne la seule explication du progrès, Tugan-Baranowsky la qualifie d ^erreur fatale {grossier IrrUm). Il reconnaît le fait cependant que cette seconde doctrjne (celle de la lutte de classe) n’est en aucune façon une conclusion logique de la première doctrine (celle que les facteurs matériels économiques sont les éléments déterminants en histoire). En d’autres termes, il reconnaît ce qui avait été soutenu dans les pages précédentes, que la version socialiste marxiste de Pinterprétation économique de Phistoire n’est ni inévitable, ni défendable; Tugan-Baranowsky en vient alors à la théorie de la valeur-travail ; la doctrine de la plus-value, la doctrine de l’appauvrissement, et la doctrine catastrophique de la Société, montrant que chacune d’entre elles n’est pas désormais soutenable en face des critiques formulées par les économistes. Qu ’est-ce qui reste alors, pouvons-nous demander du socialisme scientifique ?
Les facteurs spirituels en histoire
Jusqu’ici nous avons exposé la théorie de l’interprétation économique de l’histoire et nous avons étudié quelques-unes des objections qui sont communément exposées. Il reste encore parmi les critiques que l’on rencontre le plus fréquemment deux points qui semblent quelque peu formidables. De ces deux points, peut-être le plus important est-il celui qui figure en quatrième sur notre première liste (1), à savoir l’objection que la théorie de l’interprétation économique néglige les forces éthiques et spirituelles en histoire.
A la vérité il faut avouer que les essais faits jusqu’ici par les interprètes « matérialistes de l’histoire » pour répondre à l’objection n’ont pas été couronnés de beaucoup de succès (2).