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CHAPITRE V

La musique à l'étranger.

Avant de terminer cette étude, et afin d’avoir un terme de comparaison avec ce que fait le gouvernement français pour soutenir et encourager l’Art musical, il est intéressant de rechercher quels sacrifices s'imposent en faveur de la musique quelques-uns des pays étrangers : L'Allemagne et l’Italie nous fourniront les documents les plus précieux sur ce sujet.

L'Allemagne musicienne, celle qui gravite autour de l’œuvre de Wagner, qui en comprend la conception légendaire et philosophique et en apprécie l’expression de grandeur écrasante « kolossal » selon la formule allemande, se devait à elle-même, de tiraiter l’art musical de la même façon que Wagner avait conçu son œuvre ; à la manière forte, solide des Wotan et des Fafner : constatons qu’elle n’y a pas

manqué.

Une organisation disciplinée, militarisée jusque dans l’Art, lui a constitué un patrimoine musical qui manque peut-être parfois un peu de légèreté, de diversité, d'imprévu, qualités éminemment françaises, mais qui pèse de tout le poids de sa magistrale beauté sur les esprits.

«Ce qui frappe tout d'abord, lorsqu'on pénètre sur une scène allemande, écrit M. Albert Carré, c’est l’ordre et le calme qui y règnent : c’est le iriomphe de l’organisation. »

L’Allemagne n’a pas de Conservatoire national, mais une foule d’écoles de musique libre excellemment dirigées ; une petite ville comme Darmstadi en compie jusqu’à trois.

Les Wagnervereine (sociétés de concerts) contribuent beaucoup à répandre le goût de la musique. Ce sont elles qui permirent de réunir l’argent nécessaire pour construire le théâtre de Bayreuth ; c’est baucoup par leur ténacité, qu’elles parvinrent à faire connaître et apprécier en Allemagne, et ensuite par delà les frontières, l’œuvre de Wagner.

Un grand nombre de représentations populaires, et beaucoup de représentations gratuites contribuent à répandre dans ie peuple le goût de la musique.

Le système d'intervention de l’État allemand est une sorte de régie du moins en ce qui concerne les theâtres de la Cour (Hoftheater). Ces théâtres sont

placés sous la direction d’un intendant impérial,

royal, ou grand-ducal ; ceux-ci ne participent ni aux charges, ni aux bénéfices du théâtre ; ils ont des appointements fixes qui varient de 20.000 à 35.000 marks par an ;ils rendent compte de leur gestion financière à la liste civile, et c’est cette dernière qui paie.

Les Hoftheater dépendent donc d’une façon abso-. lue financièrement et administrativement de la maison souveraine, tout en conservant une certaine indépendance ; en fait, les intendants n’ont pas l’individualité ni la responsabilité des directeurs de nos scènes subventionnées.

Au point de vue financier, il est difficile d'évaluer les déficits, qui sont comblés par des fonds pris dans la cassette royale.

En ce qui concerne l'Opéra de Berlin, il reçoit une subvention de 1.125.000 francs.

Le théâtre de Wiesbaden jouit d’un crédit de 500.000 francs.

Celui de Stuttgarä. . . 375.000 francs.

Celui de Carlsruhe. . . 375.000 —

Le roi de Saxe met 600.000 francs à la disposition de l’intendant des deux théâtres de Dresde; il est vrai que l’orchestre n’est pas compris au budget du théâtre ; ses membres sont pensionnaires royaux, engagés à vie, et payés par la couronne.

De même à Munich, où l’orchestre est à la charge

de la liste civile du régent de Bavière : il lui en coûte 312.500 francs, et une somme égale est allouée à l’intendant des deux théâtres placés sous sa direction ; soit 625.000 francs en tout, pour une saison de onze mois.

Quant au prix des places, l’Allemagne a l’avantage de pouvoir le mettre moins élevé qu’en France.

Si nous prenons comme type le fauteuil d’orchestre à l’Opéra de Paris, nous verrons qu'il coûte 14 et 16 francs à Paris, alors qu’il n’est que de 7 fr. 50 à Berlin et Munich et moins cher encore dans les autres villes allemandes.

D'ailleurs, les appointements des premiers chanteurs sont très variables ; ils n’atteignent pas, sauf pour des artistes hors pair comme le ténor Van Dyck de Vienne, les gros prix accordés aux chanteurs français ou italiens : Vogel, le premier ténor de Munich n’a jamais reçu plus de 45.000 francs par an:un baryton coûte 22.500 francs, une basse 15.000 francs.

Ajoutons que près de tous les théâtres royaux, fonctionne une caisse de retraites, assurant après six ou dix ans de service, une pension qui varie de 600 à 6.000 francs.

Enfin, en Allemagne, il y a une décentralisation théâtrale énorme, tandis qu’en France iout converge vers Paris.

Il est un théâtre en Allemagne qui, à lui seul, est une

source de gros revenus pour la ville et même pour

le pays tout entier: c’est le théâtre de Bayreuth qui attire une multitude d’Allemands et plus encore d'étrangers. j

Depuis 1876 et, d’une façon plussuivie depuis 1882, le théâtre de Bayreuth donne des représentations : les « Fesispiele » qui durent cinq semaines, du 20 juiljet au 20 août.

Le théâtre de Bayreuth ne recoit de l’État aucune subveniion ; ilest la propriété de la famille Wagner et est dirigé par un conseil d’adminisiration; il est plutôt en hosiilité avec la régence, depuis que le théàäire de Munich a éié fondé dans le but inavoué de lui faire concurrence.

On estime de 2 millions à 3 millions de marks, l’argent laissé par les éirangers qui viennent à Bayreuth pour la saison.

Les municipalités allemandes ne sont pas non plus sans s'intéresser à l’art musical; elles donnent un exemple que nos villes françaises feraient bien de méditer, si elles voulaient donner à l’exercice de cet art un encouragement sérieux et eificace.

Voici en effet le chiffre des subventions, que certaines villes d’Outre-Rhin accordaient, en 1908, à leurs orchestres philharmoniques :

Wiesbaden . . . . . 114.510 marks.

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Elberfeld. . . . . . 45.800 marks.

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Ce qui fait pour les huit villes ici nommées un total de 408.261 marks, soit 485.326 francs. Qu'en pensent. nos édiles de Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Lille, et autres lieux ?

Si l’on compare, comme l’a fait M. Albert Carré, dans un rapport officiel, les subventions accordées aux théâtres étrangers d'Allemagne avec celles de l’Opéra français, on est obligé de constater que celuici est le moins favorisé.

L'Opéra de Berlin reçoit une subvention annuelle de 1.125.000 francset le petit théâtre de Wiesbaden, reçoit, pour une saison de dix mois, une subvention de 500.000 francs, fournie par l’empereur en sa qualité de roi de Prusse; il est vrai que l'Opéra de Berlin joue 300 fois par an, et que son répertoire est très varié. Mais il faut noter aussi que les conditions d’exploitation sont plus faciles et plus pratiques en Allemagne, tant à cause des dimensions des salles et des habitudes de la scène, que par suite du goût des Allemands pour le théâtre lyrique.

Ajoutons enfin, que le droit des pauvres, perçu

depuis peu en France en plus du prix des places

n'existe pas en Allemagne, et que les charges des théâtres subventionnés en sont diminuées d’autant.

En France la subvention qui était de 900.000 francs au début à l'Opéra, n’est plus que de 800.000 francs et, pour des raisons indiquées dans un rapport de M. Berger : par suite notamment du percement du Saint-Gothard et tout récemment du Simplon, les étrangers passent souvent et plus facilement à Paris sans s’y arrêter : quant à la clientèle française, elle ne semble pas en progrès.

L’Art musical est donc plus et mieux protégé en Allemagne qu’en France.

L'Italie a elle aussi un patrimoine musical à défendre, des compositeurs à encourager : l'État et les municipalités ne l’ont pas oublié.

Les subventions en Italie varient de zéro à plusieurs centaines de mille francs pour un même théâtre, dans une même ville : ce sont souvent les propriétaires de loges qui la fournissent.

La ville de Gênes vote à son Conservatoire une subvention de 20.000 francs : quant au théâtre, Carlo- Félice, il peut disposer d’un crédit de 80.000 francs pour 40 représentations avec 4 opéras obligatoires : les dépenses par jour s’élèvent de 3.000 à 3.500 fr. ; malgré cela, on a voulu réduire la subvention à 60.000 francs, mais le Carlo-Félice a dû fermer pendant la saison 1901-1902 ; depuis, il a ouvert de nou-

veau, mais a dû fermer encore en 1905.

Turin possède un Conservatoire non subventionné et où les élèves paient une taxe de 10 à 100 francs : son théâtre, le théâtre Régio, jouissait autrefois d’une subvention de 136.000 francs ; elle fut réduite à 120.000 puis à 70.000 francs, ce qui obligea le thé4tre à fermer ses portes en 1902.

Milan, capitale musicale de l’Italie, possède un Conservatoire royal qui reçoit de l’État une subvention de 100.000 francs ; en principe l’enseignement y est gratuit.

Le théâtre de la Scala dont les propriétaires de loges sont copropriétaires avec la ville moyennant une redevance, recevait autrefois une subvention de 300.000 francs qui fut réduite à 60.000 francs. Le théâtre ne pouvant plus vivre, la municipalité adressa un reférendum à la population pour savoir si elle devait soutenir ou non la « Scala »: la réponse fut négative.

Depuis, une souscription de 500.000 francs a été ouverte, pour permeitre l’exploitation du théâtre pendant cinq ans.

À Rome, L’« Argentina », théâtre officiel, recevait jadis une subvention de 70.000 francs: elle a été supprimée et le théâtre a dû fermer.

A Naples, le Conservatoire reçoit 25.000 francs de l’État. Le théâtre San-Carlo jouit d’une subvention de 10.000 francs avec l'éclairage gratuit, pour donner

100 représentations pendant quatre mois.

Palerme donne au théâtre Massimo l'éclairage et le loyer gratuits : la saison dure deux mois.

Le théâtre Pergola de Florence recevait autrefois 120.000 francs de subvention, qui lui ont été enlevés depuis peu.

A Venise, le théâtre Fenice n’est pas subventionné.

D’après ce rapide aperçu, on voit qu’en Îtalie, si des subventions importantes ont été votées au début pour les différents théâtres, elles n’ont eu qu'une durée éphémère : les compositeurs italiens peuvent s’en plaindre, mais ils ont trouvé en France d'im-

portants dédommagements.

Il serait trop long d'étudier en détail l’état de la musique dans les autres pays : nous en dirons simplement quelques mots :

En Autriche, à Vienne, l'Opéra reçoit une subvention de 630.000 francs pour dix mois d'exploitation ; la situation financière n’est pas brillante.

En Belgique, le chant choral est très cultivé ; il existe à Bruxelles un Conservatoire fondé en 1832 et des concerts classiques. Anvers possède un Conservatoire, d'abord municipal, devenu royal en 1895 ; il y a de nombreuses écoles de musique à Bruges, Gand, Liège, etc. ; depuis 1840, il existe un prix de Rome pour la musique.

En Angleterre, beaucoup de Sociétés musicales :

Musical Union, Socied Harmonie Society, Royal

Albert Hall choral society, etc. ; mais pas de théâtre de musique anglaise. :

En Russie, l’Art musical prend d’année en année plus d'importance. M. Albert Soubies écrit à ce propos : « L'étude de la musique russe laisse ceux qui s’y livrent sous une impression de progrès, de croissance et d'éveil ; en envisageant les destinées de l'Art musical russe, on est obligé de convenir, que, dans les annales artistiques, il n’y a peut-être point d'autre exemple d’une si rapide et si puissante poussée. »

Saint-Pétersbourg possède un Conservatoire fondé en 1861 par la société musicale devenue depuis 1879 société impériale.

Dans les États scandinaves, la littérature musicale et le chant choral se sont principalement développés.

Aux États-Unis, le théâtre est libre : le niveau intellectuel est en général peu élevé, et il n'existe aucun encouragement et aucune subvention officielle ; quelquefois, cependant, certains subsides ont été accordés à des établissements d'instruction musicale ; mais c’est là une exception: l’intérêt individuel agit seul.

En Amérique, d’ailleurs, ce n’est pas l’œuvre que l’on va applaudir : c’est l’artiste ; et nos artistes lyriques le savent si bien, que beaucoup d’entre eux ont hâte de se faire entendre une ou deux fois sur nos

scènes subventionnées, souvent d’ailleurs sans grand

succès, pour pouvoir se targuer du titre «de l’Opéra » ou « de l’Opéra-Comique » et obtenir plus facilement un engagement en Amérique ; c’est la théorie du bluff que les Américains nous ont apprise,et que nous leur renvoyons à notre tour. Le taux de l’engagement, connu par une réclame savamment dosée, entre aussi pour beaucoup dans le succès. La difficulté, la cherté, sont des choses qui excitent la convoitise, et flattent l’amour-propre des Américains dont le caractère a été fort bien dépeint dans les « {ransatlantiques » d'Abel Hermant. On se rappelle la réponse de cet Américain qui, ayant manqué la messe de minuit le 25 décembre, voulait en faire faire une pour lui le 26 « en payant ».

C’est cette connaissance de la psychologie américaine, qui, jointe à la réclame, donne aux impresarios des bénéfices énormes.

Les Américains ont vu se développer chez eux le music-hall « l'exhibition >» avant le théâtre, parce qu'ils sont un peuple jeune dont le goût commence

à peine à s’affiner.

als CE Le

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