‹ L'Intervention Administrative dans l'Art MusicalChapitre 4 sur 25 · LAS · texte numérisé non relu

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artistes n’ont jamais voulu relever que d'eux-mêmes, ils sont avant tout, libres et indépendants. II semble en effet, que si l’on consulte la plupart des artistes sur ce sujet, leur réponse sera en faveur de la thèse individualiste ; certains en veulent l'application d'une manière absolue : tel M. Vincent d'Indy qui écrit : « Je considère l’enseignement des arts par l’État comme une simple monstruosité. La carrière de l’artiste est et doit être essentiellement libre ; de quel droit l’État veut-il mettre des entraves à cette liberté ? » M. Élie Faure, qui demande la suppression du budget des cultes et du budget des beaux-arts, à plus forte raison. M. Charles Morice qui fait une violente sortie contre l’État : «IL est certain que l’État, en se mêlant de collaborer à la production esthétique, soit par l’éducation, soit par la sanction, s’est rendu complice d’un nombre incalculable de véritables crimes... Quel génie, quel talent, a-t-il aidé à s’accomplir ? L'État n’intervient jamais que quand l’artiste n’a plus besoin d’être aidé. »

L’individualisme de M. Frantz Jourdain est moins rigoriste, il réclame seulement la neutralité de l'État. « Le seul rôle de l’État est d'encourager les arts et de rester loyalement neutre dans les luttes des partis.» M. Paul Adam, MM. J. H. Rosny se contentent de critiquer l'enseignement esthétique donné par l’État. D'autres artistes, tout en tenant à leur indépen-

dance, ne repoussent pas l’idée d’intervention de

ir

l’État et font preuve de libéralisme; ainsi M. J. Claretie : « Je suis individualiste en Art par principe, mais est-ce à l'heure où les autres nations se préoccupent de venir officiellement en aide aux artistes, de fonder des établissements d'enseignement, etc., qu’il faut songer à détruire ceux que nous avons ? Je suis pour les indépendants. Mais remarquez que ce sont eux qui, bien souvent, se plaignent de n'être pas assez « protégés ».

À côté de l’opinion des artistes, il est nécessaire aussi de donner l'avis des économistes individualistes sur ce sujet.

Du journal des économistes de Molinari, nous tirons les principaux arguments individualistes contre l'intervention en matière théâtrale. Il nous faut cependant tenir compte de ce que ces arguments étaient formulés en 1850, alors que les privilèges existaient encore et qu'ils ont aujourd'hui perdu beaucoup de leur valeur, puisque les privilèges ont été abolis par un décret impérial de 1864.

Les théâtres, disent les individualistes, et surtout ceux que les subventions placent plus étroitement dans la main du gouvernement, sont assujettis à fournir des loges et des entrées gratuites sans nécessité bien démontrée ; la plus grande partie de la subvention, à si grand’peine arrachée aux contribuables, ne sert donc à d’autre fin qu’à procurer gratuitement le plaisir du spectacle aux gros bonnets de l’admi-

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nistration, à leurs amis, et aux amis de leurs amis. Cet argument n’est pas sans valeur : mais le trafic des billets de faveur n’a pas lieu seulement dans les théâtres subventionnés, il existe dans tous les théitres, et existera toujours quoi qu’on fasse. Il est certain que les ministères ont à leur disposition un assez grand nombre de places, non seulement des théâtres subventionnés, mais de tous les théâtres : pour les théâtres subventionnés, c’est presque un droit ; pour les autres, c’est le paiement d’une autorisation quelconque. À la fin de l’année 1909, il y eut à la société des auteurs une vive discussion pour la suppression du billet de faveur, mais on ne put arriver à une entente sur celte question, on décida seulement de le taxer du droit des pauvres, et ce n’est pas une des moindres ressources de l’Assistance publique. Dans les indusiries libres, disent encore les individualistes, on peut proportionner la production à la consommation, on n’est pas obligé de continuer, lorsque la demande se ralentit ou s'arrête ; il en est autrement pour les théâtres subventionnés, ils sont tenus de demeurer constamment ouverts, l'été aussi bien que l’hiver, de plus, c’est le ministre qui nomme le directeur des scènes subventionnées : or, il est choisi bien plus d’après ses recommandations ou ses opinions politiques, que sur ses aptitudes spéciales : là Où il faudrait un administrateur, on place un journa-

liste! Ce directeur improvisé par le bon plaisir minis-

tériel est investi des pouvoirs les plus étendus : il conclut des engagements, engage des dépenses et gère l’entreprise jusque dans les moindres détails, sans que la société en commandite qui le soutient, puisse avoir aucun recours sérieux contre sa mauvaise gesliion.

En diminuant le nombre des théâtres qui offrent des salaires aux acteurs, le privilège a nécessairement abaissé le prix courant du travail des artistes dramatiques ou lyriques ; en outre, leurs traitements ont été rendus précaires par les mauvaises conditions d’exploitation dans lesquelles le privilège a placé les entreprises théâtrales : il est rare que la foule des artistes des troupes de département reçoivent intégralement leurs salaires ; vers la fin de la saison, on les paye en billets, et Dieu sait si ces billets sont régulièrement acquittés. En revanche, le privilège et les subventions ont surélevé les traitements des premiers sujets : le métier d’artiste n'étant pas encore une profession régulière, à laquelle on veuille, dans tous les rangs de la société destiner ses enfants, le nombre des acteurs qui ajoutent à leurs dons naturels une bonne éducation dramatique ou lyrique, est excessivement restreint ; il en résulte que les artistes d'élite étant très demandés et peu offerts, peuvent surélever le prix de leur travail et imposer aux entreprises privilégiées des conditions véritablement ruineuses.

Les individualistes continuent à faire le procès du

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privilège et de la subvention, qui, d’après eux, ont amené : des perturbations dans le prix des pièces de théâtre par la formation de l’Association des auteurs dramatiques, la faillite des spectacles forains qui payaient aux directeurs privilégiés le cinquième de leur recette brute; l'obligation pour la partie la plus pauvre de la nation, paysans ou ouvriers, de contribuer à la subvention de théâtres auxquels ils ne vont guère ; la fixation arbitraire du prix des places ; la nécessité pour le public de se contenter des pièces que les directeurs privilégiés veulent bien lui offrir. Et ils concluent : « À qui donc en réalité profite ce régime, qui emprisonne dans d’étroites limites l’industrie des théâtres ? Aux auteurs? Aux acteurs ? Mais, sauf quelques exceptions, ils en sont victimes ! Au public ? Mais, il paye trois ou quatre fois trop cher le plaisir du spectacle ! Aux directeurs ? Mais, si quelques-uns s’enrichissent, le plus grand nombre se ruine, et tous crient misère par-dessus les toits! Ne serait-il donc pas bien temps d’en finir avec ce régime barbare et cher ? Au lieu de quêter incessamment des subventions et des secours, directeurs, auteurs et artistes, ne feraient-ils pas mieux de réclamer tout simplement la liberté et l'égalité devant l’impôt ? » Tels sont les arguments de l’école individualiste contre lintervention : nous ne nous attarderons pas à les réfuter point par point, mais nous avons tenu

à les exposer un peu longuement parce que c’est à

mor

la thèse individualiste que nous rallierions nos suffrages si, au delà de l'individu, il n’y avait pas l’intérêt supérieur de la nation.

En opposition avec la doctrine de liberté absolue, : les théoriciens du collectivisme préconisent la réglementation à outrance, le monopole absolu, l'Étatisme : en art, leur système aboutit à la formule : l'Art collectif dans l’État souverain.

A lV’Art libre et indépendant que propose l’individualisme, les collectivistes répondent en réclamant l'État comme protecteur nécessaire de toule intelligence, de toute inelination artistique : nous n’appro: fondirons pas cette doctrine, qui n’a que la valeur et l’éclat d’une construction platonicienne, dont les arguments s’étalent en longues périodes eten phrases pompeuses, sans grande utilité pratique. Si l'État, dans sonenseignementartistique, parvient à découvrir et à mettre en lumière quelques tempéraments d'élite, combien ce même enseignement formel, rationnel sans doute mais rigoureux, déformera-t-il de natures artistes, et étouffera-t-il de talents véritables qui auraient grandi et se seraient fortifiés au grand air de la liberté ! La liberté est de l’essence même de l'Art, On sait trop de nos jours à quelles piteuses élucubrations conduit l’Art officiel, les chefs-d’œuvre ne se font pas sur commande, ils jaillissentspontanément à un moment quelconque qui n’est pas l’heure officielle. Dans la société collectiviste, l’État représentera

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le goût des collectivités, et celles-ci influenceront l’enseignement. Le collectivisme souhaiterait en secret que l’art se soumit à son idéal, mais le droit inaliénab e de la personnalité d’un artiste, pourrait-il se concilier avec de pareilles prétentions ?

Considérer l’individu comme fin dernière, le laisser agir selon son intérêt personnel en face de la libre concurrence, c’est s’exposer à voir échouer les plus nobles entreprises. D’autre part, faire abstraction complète de l’individu, c’est donner à l'État un trop grand rôle, étouffer les initiatives et s’exposer à un joug des plus tyranniques.

Mais, si au lieu de considérer, d'un côté l’individu n’utilisant que ses propres ressources, de l’autre, l'État absorbant l'individu, nous recherchons leur union intime, leur coopération immédiate, nous sommes amené à l’idée de nation qu'enseigne la doctrine d'économie nationale à laquelle nous nous rattachons pour justifier l'intervention.

L’individualisme, le collectivisme surtout présentent une argumentation qui s'éloigne souvent bien loin de la réalité, parce que les expressions qu'ils emploient ne correspondent à rien de précis : M. Berthélemy pense que l’on arriverait plus vite à la vraie solution si : « au lieu de rechercher quelles doivent être les « fonctions de l’État », on se demandait seulement quels services ou quels genres de services on

peut attendre de ceux qui gouvernent, »

Nous ne considérerons donc pas l'intervention comme un devoir, mais comme une aide, et cette aide découlera naturellement, du souci que doit avoir l’État d'éclairer le goût du public. Le théâtre est un procédé d’enseignement, et comme tel, l'État ne peut pas s’en désintéresser; la puissance intellectuelle et: artistique d’un pays est une force qu'il faut conserver et accroître.

Ne pas intervenir, c’est laisser l'individu libre de faire prospérer ou de laisser tomber un art qui est la gloire de la nation, c’est lui permettre de chercher son intérêt personnel au détriment et sans souci de l'Art.

Intervenir au contraire, c’est aider, c’est voir plus loin que le moment présent, c'est donner la force de supporter les crises passagères, c’est surtout permettre de ne pas rechercher uniquement les bénéfices financiers mais principalement les avantages intellectuels qui profiteront non seulement à l'individu mais encore à l’État, c’est-à-dire à la Nation.

L'État interviendra pour exiger certaines garanties : on ne peut pas plus laisser des directeurs de théâtre compromettre notre art national par une mauvaise gestion, qu'on ne laisse des médecins, des avocats, des professeurs, exercer sans diplômes. Sans doute, objecte Molinari, une entreprise théâtrale mal conduite peut compromettre de nombreux intérêts, mais

pourquoi l'État interviendrait-il en cette matière,

ps De tre alors qu'il laisse l'industrie péricliter au gré de l’initiative privée ?

Cet argument est assez spécieux.

Mais il faut bien considérer qu’une entreprise industrielle ne peut guère se lancer sans capitaux fixes, tandis que rien n’empêchera un directeur de théâtre de risquer une exploitation sans capitaux, et de compter, pour faire face à ses charges sur les premières recettes ; de plus, il y va de l’intérêt général de ne pas laisser péricliter une entreprise théâtrale ; enfin, les artistes engagés, ayant à courir l’aléa d’une bonne ou mauvaise exploitation, se montreront plus exigeants, n'ayant pas comme dans l’industrie un privilège sur les salaires.

L'intervention de l'Etat a permis aux théâtres de soutenir certaines pièces qui, mal accueillies à l’origine, ont été depuis consacrées par les succès : Carmen eut de mauvais débuts et fut comme imposée au public : maintenant, les amours du soldat et de la bohémienne immortalisés par Bizet,connaissent une carrière qui semble ne devoir jamais finir.

L'intervention se justifie encore, par le nombre de personnes que fait travailler le théâtre et dont l’État ne peut se désintéresser : l’Opéra à lui seul est tout un monde, il fait vivre 4.800 personnes, et nul doute que sans l’aide que l’État lui concède une pareille

organisation ne puisse se soutenir.

ILest incontestable que depuis des siècles, la musi-

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que entre pour une grosse part dans le patrimoine artistique de la France et qu’elle contribue à son prestige. Il appartient à l’État de maintenir ce prestige et, en le faisant, il obéit non seulement à une pensée économique, mais à une sorte d’amour-propre, d'honneur national. Il doit avoir à cœur de soutenir la science musicale, c’est-à-dire les conservatoires, les écoles de musique, et l’expression de cette science, l'Art, c’està-dire l’Opéra, l’Opéra-Comique,les concerts,au mème titre qu’il veille à la protection de nos manufactures et de nos musées nationaux.

Son action ne remplace pas l'initiative individuelle qui reste libre, mais elle l’encourage et la soutient. En intervenant, comme il le fait à notre époque, l'État se tient à égale distance du monopole et de la liberté absolue, il n’est pas interventionniste au sens rigoriste du mot, il est libéral; et si l’on peut critiquer la façon dont se manifeste son intervention, il faut admettre sans réserves, le principe qui veut que l’État encourage les efforts des citoyens tendant vers un but de plus grande prospérité nationale.

M. Charles Couyba auquel nous avons emprunté la formule: L'Art libre dans l’État protecteur, nous cite pour justifier l'intervention de l’État, l'opinion d’un artiste, M. Alfred Fouillée : « Je ne suis partisan ni d’un régime d’autorité, ni d’un régime d’anarchie; je ne pense ni tout socialiser ni tout individualiser ; je

crois que sans être libertaire ni autoritaire, on peut

se

se contenter d’être tout simplement libéral, Et par libéralisme, j'entends la doctrine qui revendique tout ensemble sans la moindre contradiction, la libre initiative des individus, celle des associations particulières, enfin celle de la grande association commune qu’on nomme l'État. Aucune de ces libertés ne doit supprimer les autres; la suppression de l’une quelconque d’entre elles, loin d'accroître les autres, les diminue. »

Nous pensons avoir suffisamment justifié le principe de l'intervention de l’État pour pouvoir examiner maintenant la façon dont il est appliqué à notre époque. Nous dégageant des idées générales que nous avons envisagées jusqu'ici, nous considèrerons l’application du principe d’intervention, à l'Art musical, dont l'importance et les progrès en France augmentent sans cesse.

M. Alfred Bruneau, dans son rapport au ministre des Beaux-Arts au nom de la commission des grandes auditions musicales de l’exposition universelle de 1900, a signalé ces progrès : « Vous êtes, dit-il au ministre, le premier qui ayez songé, à mettre officiellement l'Art musical sur un pied d'égalité avec les autres, à montrer aux foules souvent moins indifférentes, moins hostiles à la beauté, qu’on ne veut bien le dire, la route parcourue d’âge en âge par cet Art. » Et il conclut par un appel aux jeunes talents : « Qu'ils entrent vaillamment dans l'inconnu de ce xx siècle

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