CHAPITRE II
I. L'Empereur quitte Dresde en 1812 confiant dans l'Autriche. — IVemières nouvelles de Russie. — Lettre du chancelier Hardenberg du 4 septembre. — Demandes de Napoléon. — Réponse de Metternich du 4 octobre. — Les mauvaises nouvelles se confirment. — Metternich et l'idée de paix. — Intrigues russes.
IL Instructions à Floret du 9 décembre. — Rêve de Metternich. — Arrivée du 29'' Bulletin. — Emotion qu'il provoque. — Napoléon quitte l'armée. — Sa lettre à l'empereur François du 14 décembre. — Arrivée de Napoléon à Paris. — Instructions de La Bcsnardière à Otto. — Démarches autrichiennes auprès d'Otto.
Le 9 mai 1812, Napoléon et Marie-Louise quittaient Saint-Gloud à six heures du matin, et se mettaient en route pour Dresde, par Chàlons, Metz, Mayence, Wurtzbourg, Bayreuth. Plauen (l) Le 16, à onze heures du soir, ils arrivaient dans cette ville ; et le 18 ils y recevaientLeurs Majestés Impériales d'Autriche, invitées par l'Impératrice ellemême, qui était ^ charmée de cette occasion de voir sa famille (2) » . Les souverains autrichiens étaient accompag^nés d'une suite nombreuse; l'Empereur amenait avec lui deux aides de camp, le g^rand chambellan, quatre chambellans de service, l'Impératrice, son grand maître.
(i) Albert Schuermans, Itinefaii-e gênerai de Na/mleon 357. (2) Bassano à Otto, 16 mars 1812. (A. E. Autriche, 391.)
sa {jrandc maîtresse, et trois dames dii palais. Metternich était, lui aussi, du voya^je.
Napoléon eut j)endant la durée de ce séjour des « rapports journaliers avec l'Kmpeieur » et avec son nriinistre(l). Plein de prévenance pour le couple imj)érial autrichien, il voulait le g^ag^ner à tout prix, et croyait y avoir réussi : «L'embarras et la timidité naturelle de l'empereur François, écri\'ait à cette époque Bassano, ont cédé devant la franchise et le caractère naturel de l'empereur Napoléon. De lonjjues conversations ont eu lieu entre les souverains. Tous les intérêts de l'Autriche y ont été traités, et je crois que l'empereur François aura recueilli de son voyage une confiance plus entière dans les sentiments français pour lui, et une riche moisson de bons conseils. Il aura vu, par ses propres yeux, coml)ien l'impératrice Marie-Louise est heureuse. Ce spectacle si doux [)our un père a produit sur son auguste personne plus de surprise que d'émotion. Quoi qu il en soit, si les dispositions réelles ne sont pas changées, on aura du moins obtenu une amélioration sensible, puisque les illusions inspirées et nourries par l'esprit de coterie auront disparu (2). "
Aussi quand le 29 mai 1 Empereur avait quitté Dresde pour rejoindre 1 armée, élail-il parti plein de confiance dans son alliance, et dans les liens de famille, convaincu d'avoir tait tomber toutes les préventions qu'on avait nourries contre lui, et ayant cru avoir transformé 1 alliance politique en alliance de famille; il était persuadé, comme son ministre Bassano, qu'après cette entrevue il allait désormais être traité dans sa nouvelle famille, malgré la réserve et la froideur de l'impératrice Marie- Louise-Béatrice d Este, avec la même intimité que celle qui u d habitude s'établit entre deux familles de bons bourgeois, qui se confondent en quelque sorte l'une dans l'autre 3) » .
(1) Meïtermcii, 1, 120.
(2) Bassano à Otto. Dresde, 27 mai lSi2. (A. E. Autriclie, 391.)
(3) PASQriER, Mémoires, L 253.
40 I. INTEUVEINTiON DEEAUTUICHE
Cependant la Grande Armée avait passé le iNiémen, et était entrée en Russie; elle s'était lancée à la poursuite de l'armée russe toujours insaisissable, qui se repliait conlinuellement devant elle, et se dérobait sans cesse à l'étreinte qui voulait la broyer. Sans doute, dès qu'elle les atteignait, les Russes étaient vaincus, mais ces victoires n'étaient jamais complètes; ils échappaient toujours, allaient se reformer plus loin, et attiraient à leur poursuite l'Empereur. Malgré la saison défavorable, Napoléon pénétrait de plus en plus en Russie, chaque jour il étendait sa ligne de communication, et la dislance qui le séparait de sa base d'opérations augmentait sans cesse.
Bassano, lui aussi, avait suivi le quartier général à Vilna, et si le corps diplomatique n'était pas encore arrivé dans cette dernière ville, il en était tout proche à Kœnigsberg. Seul l'envoyé de Prusse, Krusemark, avait trouvé moyen de forcer la consigne, et d'atteindre le ministre (1) .
Par lui, sa cour était renseignée avant les autres sur les bruits qui se répandaient, sur les nouvelles vraies ou fausses qui transpiraient, sur les conversations qui se tenaient entre les portes, et qui troublaient l'antichambre du ministre; par lui, les communications avec les Prussiens qui, à la suite du traité avec la France, étaient allés se réfugier en Russie, étaient devenues plus faciles; et ainsi la Prusse avait pu se faire avant les autres puissances une idée exacte de la situation.
Aussi, dès le commencement de septembre, le chancelier prussien, baron Hardenberg, avait-il reçu des nouvelles positives de la campagne. Il avait appris que, malgré l'échec du plan de Phull (2), le Tzar ne désespérait
(1) OncKEN, I. 12. — Napoléon avait interdit aux agents diplomatiques le séjour de Vilna. [Correspondance, 19015.) Krusemark avait tourné la difticulté; il avait demandé au prince de Neuctiâtel la permission d'aller à Vilna pour surveiller les intérêts du corps prussien. Berthier avait répondu que les « ministres étrangers ne devaient pas dépasser Vilna » . C'était l'autoriser à avancer jusque-là. (Ebnouf, Maret, 419.)
(2) Ptiull, colonel dans l'armée prussienne, avait en 180(5 quitté le ser-
pas, cjii il avait la plus ^jrantlc confiance dans son armée, et la plus inébranlable résolution de continuer la guerre, quels que lussent les revers qu'il dut éprouver (Ij.
Gomme » Tentenle la plus cordiale n'avait cessé de régner entre les cabinets de Vienne et de Berlin (2) " , Hardenberg résolut de communiquer ces nouvelles à Metternicli. Le 4 septembre, il lui écrivait longuement : il lui faisait part des tristes pressentiments qui 1 assiégeaient, des obligations nouvelles qu'il pensait devoir être mises par Napoléon à la charge de ses alliés. " Où en seront les bases? », pensait-il. Il lui proposait, en conséquence, de se solidariser avec lui, et de « se concerter ensemble autant que les circonstances le pouvaient permettre » . Il était évident que cette démarche prussienne devait rester absolument secrète : » Tenons la plume nous-mêmes » , disait-il en terminant (3).
Fresque en même temps que cette lettre, arrivait à Vienne une lettre de Napoléon à l'empereur François. L Empereur français v demandait le renforcement du corps auxiliaire : "Je prie Votre Majesté de renforcer son corps de 3 000 hommes de cavalerie, et de 6 000 hommes d'infanterie (4) . d Cette lettre était accompagnée d'une lettre de Bassano à Metternich insistant pour la prompte mise sur pied des renforts réclamés par l'Empereur (5).
Quelques jours plus tard, l'Empereur d'Autriche recevait une seconde lettre de son gendre, lui annonçant la victoire de la Moskowa, et le priant de nouveau de » ren-
vice piussien pour le service russe. Le plan de l'hull consistait à attendre l'armée française dans un camp retranché à Drissa, oîi l'on avait entassé des approvisionnements et des renforts, tandis qu'on l'attaquerait en même temps sur ses flancs et ses derrières. Mais ce plan avait complètement échoué parce que l'armée russe n'avait pas attendu l'armée française.
(1) Oncken, 1.5 — Voir aussi u'Ussel, 10.
(2) Mettermcii, I, 123.
(3) Oa'c:ke^, I, 375. — Voir aussi d'Ussel, 11.
(4) Napoléon à l'Empereur d'Autriche. Viaznia. 29 août 1812. (Corre.*ponJance, 19158.)
(5) Bassano à Metternich. Vilna, 5 septeud)re 1812. (A. E. Autriche, 393)
42 L'INTERVENTION DE L'AUTIUCHE
forcer le prince de Schwarzenberg, afin qu'il soutienne l'honneur des armes autrichiennes (1) » .
L'embarras du vieil Empereur fut grand Comment refuser de satisfaire à la demande de son irascible gendre sans exciter sa colère et sa défiance? Comment concilier cette demande avec toutes les promesses faites à la Russie? Cependant le premier moment d'émoi passé, Metternich ne fut pas effrayé outre mesure. Le manque de ressources de l'Autriche pouvait et devait permettre de trouver un faux-fuyant : aussi ne se hàta-t-il pas do répondre à la PVance, il se contenta d envoyer des renforts insignifiants (2) qui, à la suite de marches et de contremarches, mirent très longtemps à arriver; il essaya en somme de gagner du temps. Il joua le même jeu avec la Prusse, différant de jour en jour sa réponse : " Aussi longtemps, disait-il, qu'un empire a des flatteurs et des envieux, il n'est pas près de sa perte (3). " Aussi la lettre impatiemment attendue par Hardenberg ne partit-elle que le 5 octobre.
Metternich y reconnaissait que la situation était grave : mais quelle confiance pouvait-on avoir dans les Russes et dans Alexandre (4) ? Il ne fallait donc pas jouer » son existence sur une seule carte " ; avant tout il fallait attendre l'hiver : car l'hiver seul permettrait de voir clair dans une situation aussi embrouillée. A ce moment seulement on pourrait parler de paix. Il serait d'autant plus facile de le faire, que, pendant les entrevues de Dresde, Napoléon lui-même avait autorisé une démarche en ce
(i.\ Nnpoléon à l'Empereur d'Autriche. Mojaisk, 9 septembre i8l!2. {Correspondance, 19183. j
(2) Ceci résulte de la dépêche de Metternich à Floret, du 4 novembre, n" 1. (H H. S. A., 305, Frankreich, Weisungen an Floret, 1812; V-XII )
(3) Metternich à l'Empereur, 20 novembre (H. H. S. A., 283, Vorlriige, 1812; XI-XII.)
(4} Il semble que la nouvelle de l'incendie de Moscou n'était pas encore parvenue à Vienne : elle a dû n'arriver que le 29 septembre à Berlin, et n'être annoncée que ce jour-là à Metternich par Zichy. Bassano n'a pas communiqué cette nouvelle à Vienne aussitôt, il n'en parle que le T.
sens en Angleterre, « démarche que nous avons récusée alors, parce qu'elle devait ne pas [)orter le caractère qui seul convient à l'Autriche (I) » .
Dans ce commencement d'octobre du reste, Metternich croyait au succès de Napoléon ; par des lettres de Bassano et de Floret, son représentant {2j , il avait appris l'entrée des Français à Moscou; quelques jours plus tard Floret lui écrivait qu'il était difficile de concevoir comment le Tzar pourrait continuer la guerre (3). Un secrétaire de l'ambassade de Saint-Pétersbourg, qui arrivait à Vienne en ce moment, peignait sous les couleurs les plus noires l'état de l'armée russe (4). Tous ces détails le confirmaient encore dans sa manière de voir.
Sur ces entrefaites, la nouvelle de lincendie de Moscou s'était répandue à Vienne, et aussitôt les bruits les plus alarmants avaient été mis en circulation. « Cet acte semble faire présager une guerre différente de celles qui ont été faites jusqu'ici, écrivait à ce sujet l'ambassadeur autrichien à Berlin, le comte Zichy (5) . " " Il renverse les calculs de l'Empereur, mandait à son tour Floret, et les espérances de l'armée qui est lasse de cette guerre, et qui la voit se prolonger avec un acharnement qu'aucune autre n'a eu...; l'hiver sera un nouvel et terrible ennemi (6) . "
Cependant, Floret avait enfin obtenu l'autorisation de se rendre à Vilna (7). De là, les nouvelles qu'il envoyait devenaient plus précises, mais aussi de plus en plus mauvaises. Un jour, il faisait savoir que Napoléon, ayant quitté Moscou, allait se porter entre Smo-
(i) Oncken, L 378. — d'Usskl, 16.
(2) Bassano à Otto, Vilna, 20 septembre 1812. (A. E. Autriche, 391). — Floret à Mettcrnich, Kœnigsbcrg, 23 septembre 1812. (0^(;KEN, I, 12.)
(3) Floret à Mettcrnich, K-oenigsberg, 27 septembre 1812. (Onckkn, l, 13 )
(4) Oncken, I, 13. — d'Ussel, 15.
(5) Zichy à Metternich. Berlin, 29 septembre 18J2. (Oncken, I, 2i.)
{()) Floret à Metternich, Kienigsberg, 9 octobre, n» 296. (H. H. S. A., 304, Frankreich, Berichte von Floret, 1812; V-XII.)
(7) Bassano à Floret. Vilna, 12 octobre 1812. (A. E. Autriche, 393.)
44 L IINTEHVEJNTION DE L'AUTKICHE
lensk et Vitebsk pour y établir ses quartiers d'hiver, et reprendre, l'année suivante, la campagne par une marche sur Kiev et Pétersbourg (1). Un autre jour, il écrivait que l'Empereur avait demandé aux princes de la Confédération du Rhin d'augmenter leur contingent (2). Un autre jour encore, il mandait : « On ne sait pas comment Napoléon pourra passer l'hiver en deçà du Niémen » , réorganiser sa cavalerie, rendre le moral à ses troupes, et recommencer une nouvelle campagne l'année suivante : » Voilà des questions, pensait-il, auxquelles je ne me permets pas de répondre, la paix répondrait à tout (3). V
C'est alors que Metternich croit le moment venu d'agir. Dès qu'il apprend par une dépêche de Bassano à Otto le dépari de Lauriston pour le quartier général russe, il envoie le 4 novembre des ordres précis à Floret.
L'envoyé autrichien doit faire ressortir que le « moment actuel serait peut-être celui où une paix générale serait plus facile, peut-être tnéme la paix particulière avec la Russie « . Dans ses conversations avec Bassano, il doit développer ce point de vue ; il doit lui rap[)eler que, pendant les entrevues de Dresde, son maître avait exprimé l'idée qu'une démarche « spontanée et directement autrichienne ') en Angleterre « serait de quelque valeur » . A l'heure actuelle ne pourrait-on pas faire cette démarche avec quelque chance de succès? Car il semble peu probable qu'on puisse signer une paix séparée avec la Russie. Comment, en effet, l'empereur Alexandre pourrait-il « excuser aux yeux de ses peuples les immenses sacrifices que leur aurait imposés la guerre passée, et que leur imposerait la paix future? " (4-).
(1) Floret à Metternich. Vilna, 8 novembre, n» 34*. (H. H. S. A., 304, Frankreich, Bcrichte von Floret, 1812; V-XII.) (2y Ibid., 15 novembre, n" 36.
(3) Ibid., 22 novembre, n° 37.
(4) Metternich à Floret. Vienne, 4 novembre, n° 3. (H. H. S. A., 305, Frankreich, Weisun^n an Floret, 1812; V-XII. j
Non content d'envoyer des instructions à Floret, il écrit dans le même sens à Scliwarzenberg qui, ambassadeur en congé, commande le corps auxiliaire autrichien ; il lui recommande de saisir les occasions qu'il pourrait avoir d'orienter les idées de Hassano vers la paix. Sans doute il ne peut » tenir un langage aussi prononcé que celui de M. de Floret; mais les circonstances sont telles, qu'il nous paraît que Napoléon devrait désirer sortir le plus tôt possible de la position compromettante dans laquelle il peut se trouver encore, si les Russes mettent à profit l'élan que donnera à la nation la marche sûrement rétrograde de l'armée française (1) " . En même temps, Metternich s'ouvre directement à Otto ; choisissant le jour de la fête de l'ordre de Saint- Étienne, il le prend à part, et lui dit à brûle-pourpoint : « Pendant l'hiver, vous aurez le temps de négocier; toute l'Europe a besoin de paix. Dans le cas où vous ne pourriez vous entendre; avec la cour de Pétersbourg, je parlerai en votre nom, si votre maître m'y autorise, car vous concevez, je ne ferai rien sans son aveu. Je pense d'ailleurs que mon entremise ne serait pas entièrement sans succès, mais pour être durable la paix doit être générale, et l'Angleterre doit y prendre part. Je n'ai aucun rapport avec cette puissance, cependant si votre maître le désire, je ferai volontiers une démarche qui nous fera connaître ses intentions (2) . »
Le jour même où Metternich parlait ainsi à l'ambassadeur de France, il avait un entretien avec le comte Hardenberg, il lui montrait la dépêche du 4 septembre du chancelier prussien Hardenberg, sa propre réponse du 5 octobre, les instructions qu'il avait adressées à Floret, ainsi que les notes qu'il se proposait d'envoyer à Pétersbourg et à Londres, et dans lesquelles il déclarait que le
(1) Metternich à Schwarzenberg. Vienne, 19 novembre, chiffrée. (H. H. S. A., 305, Frankreich, Weisungen an Schwarzenberg, 1812; IV-XII.)
(2) Otto à Bassano, 10 novembre 1812. (A. E. Autriche, 393.)
46 T/INTEUVEINTION DE L'AUTRICHE
moment semblait venu de pouvoir parler de paix (1) . A la suite de ces communications, la conversation s'engageait sur les résultats probables de ces diverses démarches ; c'est ainsi qu'Hardenberg apprenait la manière dont Melternich jugeait la situation. Le ministre autrichien ne croyait pas que le désastre trançais put amener 1 aftranchissement de TAllemagMe : » Pour pouvoir réaliser un pareil projet, il eût fallu être préparé d avance à une guerre d'encore plusieurs années. » Aussi ne souhaitait-il pas une alliance intime entre la Prusse et 1 Autriche ; cependant, il reconnaissait que, sous la poussée des événements, la Prusse pouvait être amenée à changer de système, mais il laissait entrevoir qu'elle ne serait certainement pas suivie par l'Autriche dont la « position était toute différente » . Metternich avouait alors que son maître ne se déclarerait jamais contre la France. Ainsi les préventions du beaupère contre le gendre étaient complètement tombées; la naissance d un petit- fils, et les entrevues de Dresde avaient resserré les liens <|ui unissaient les deux Empereurs; un travail latent s'était fait depuis lors; 1 alliance politique dictée par la raison d'État se transformait petit à petit en alliance de lamille, et malgré son égoïsme profond, il était évident qu'il s'était développé dans le cœur de l'empereur François des sentiments paternels pour son " auguste fille, et son petit-fils» , dont une partie rejaillissait sur son gendre.
Allant plus loin encore dans ses confidences, Metternich déclarait qu'il était tout aussi effrayé de la prépondérance de la Russie, que de celle de la France. «Il n'a nullement envie, conclut Hardenberg dans sa lettre, d assister la Russie contre la France dans une guerre qui pourrait peutêtre se terminer sinon par une augmentation immédiate de territoire pour la Russie, pourtant par un accroissement de prépondérance politique incommode à l'Autriche et dangereuse pour elle, aussi longtemps qu'elle ne se
(1) Onckkn-, I, 30.
LA lNOUVELLE du DESASTUE 47
trouverait pas dans le cas de la contre-balancer (1). »
C'est ainsi que Metternich revient insensiblement à son système primitif, celui de la neutralité. L'occasion qui s'oftre de pouvoir porter aux puissances bellig^érantes des j)aroles de paix est une chance inespérée, qui va lui permettre d'orienter dans ce sens son action politique; aussi va-l-il désormais diriger vers ce but toute son activité.
Cette paix, la Prusse la réclame; Napoléon en a besoin, croit-il; les Russes et les Anjj^lais semblent pouvoir y être amenés ; Bassano n'a pas fait aux propositions de Floret un mauvais accueil : « Cette dépêche est bien importante, avait-il dit, et quoique le cas prévu n'existe pas encore, j'en aurai bonne mémoire, j'en ferai certainement usage auprès de l'Empereur. Je trouve cette dépêche bien pensée; le comte de Metternich voit les choses en grand, il va droit au but... Elle offre à 1 Empereur la chance d'une tentative qui ne le compromettrait pas, ne blesserait pas son amour-propre, et qui peut amener un résultat que sa position doit lui faire vraiment désirer (2) . »
Otto, lui aussi, avait écouté avec complaisance la conversation du 9; c'est pourquoi le 1 1 décembre Metternich revient sur ce sujet, et, dans un nouvel entretien avec l'ambassadeur, il ne craint pas d insister; car, prétend-il, "Otto ne comprend qu'à demi, il supplée à ce qu il ne comprend pas par des arguments à sa façon, et qui se trouvent très souvent en opposition avec les miens (3). "
L'Empereur lui-même fait des ouvertures en ce sens : <i II m'a assuré, écrit Otto, que pour acheminer la paix, il ferait avec plaisir toutes les démarches qui pourraient être agréables à son auguste gendre, et qu'il était persuadé de pouvoir agir efficacement sur l'esprit de l'Empereur de Russie. Il a ajouté que, quoiqu'il n'ait aucun
(1) Hardenberg à Munster, 9 novembre 1811. (Onckem, II, 96.)
(2) Floret à Metternich Vilna, 23 novembre, n» 37 chiffrée. (H. H. S. A., 304, Frankreich, Berichte von Floret, i8i2; V-XII.)
(3) .VIetternich à Floret. V^ienne, 9 décembre, n» 3. (H. H. S. A., 305. Frankreich, Weisungen nn Floret, 1812; V-XII.)
48 L'l?yTERVEMIO>^ DE I/aUTRICHE
rapport avec l'Angleterre, il y enverrait volontiers un agent secret, pour connaître les dispositions du Prince Régent (1) . "
Le moment serait donc mal venu pour les Autrichiens de se compromettre avec les [lusses. Or, ceux-ci font tout ce qu'il faut pour arriver à ce but. Chez les princesses de Courlande, chez la princesse Bagration, le parti russe s'agite de nouveau : un certain Butjakin arrive à Vienne avec des lettres et des instructions secrètes d'Alexandre. Le comte Ferdinand PaUfy colporte une lettre de la maîtresse du Tzar, la belle princesse Narischkin, pour prouver qu'il est en relation avec l'Empereur de Russie: " Ils vont me compromettre, pense Metternich. 1) Les émissaires russes font invasion, ils se répandent partout, et pénètrent même jusqu'au ministre, jusqu'à l'Empereur.
A la frontière de Galicie, un courrier russe se présente aux avant-postes du prince de Reuss, disant qu'il est chargé de remettre à l'Archiduc Palatin les intérêts de la dot de sa femme, qui est princesse russe, et on le laisse passer (2) .
Razumovski est autorisé par lettre à parler d'affaires. Le lieutenant Petersen rapporte à Vienne les étendards du régiment Oreillv qui avaient été pris; une lettre du chancelier Roumiantzov est jointe à l'envoi (3). Des instructions arrivent à Stackelberg; elles lui prescrivent de témoigner à Metternich lintérètque le Tzar prend au relèvement de l'Autriche. « S. M. l'empereur Alexandre engage, portent-elles, S. M. l'Empereur d'Autriche à s'ouvrir à lui sur ce qui peut être de sa convenance, étant très convaincu qu il y va de l'intérêt de son propre empire, que la maison d'Autriche retournée son premier
(1) OUo à Bassano. Vienne, 11 novembre 1812, chiffrée. (A. E. Autriche, 393.)
(2) Ibid., 18 novembre.
(3) Metternich à l'Empereur, 19 novembre. (H. H. S. A. Vortrage, 1812; XI-XII.) T.ANCF.ROx, jl/r^ioi'/c.ç pnl)lié.s par F.*brv, 136.
état, et occupe à nouveau dans la balance de l'Europe cette place honorable qu'elle y tenait depuis plusieurs siècles (I) . "
Le chancelier Hardcnberg^ communique aussi des lettres de Russie, dans lesquelles on pouvait lire : « L'Empereur de Russie veut assurer sur des bases solides l'indépendance et la prospérité de son empire, et il ne croirait pas y avoir réussi, si la Prusse et l'Autriche n'étaient point replacées au rang d'États indépendants. Nos intérêts à cet égard sont les vôtres... Unissez-vous à l'Autriche pour concourir à ce grand but (2) . "
Quelques jours plus tard, le secrétaire de la légation d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, lord Walpole, arrivait à Vienne, avec une lettre de son ambassadeur, le vicomte Cathcart : » J'ai les ordres de M. le Prince Régent de la Grande-Bretagne de profiler de toute occasion d'inviter la cour d'Autriche à reprendre ses anciennes liaisons avec lui, disait la lettre. Pour cet objet, milord Walpole a bien voulu, avec la connaissance et l'aide de S. M. Impériale, entreprendre le voyage de Vienne pour avoir l'honneur de s'aboucher avec Votre Excellence, pour lui détailler l'état de guerre, et la position dans laquelle se trouve l'armée qui a hasardé d'envahir la Russie, ainsi que celui des forces gigantesques que l'Empereur a préparées pour la défendre (3). » Walpole devait en conséquence faire comprendre à l'Autriche que le moment était venu de rompre son alliance avec la France, et de s'allier à la Russie. En échange, il était chargé de lui promettre une rectification de frontière, surtout du côté de l'Italie (4) .
Un émigré français, Crossard, avait même écrit à l'Empereur (5).
(1) Roumianlzov à Stackelberg, 27 septeinbrp/19 octobre 1812. (A. E. Autriche, 393.)
(2) Scholer à Hardenberg. (Onckes, I, 26.)
(3) Cathcart à Metternich, Saint-Pétersbourg, 21 octol)re/2 novembre 1812. (A. E. Autriche 393).
(4) LrcKWAi.oT, 43 (note).
(5) Crossaril avait même écrit deux lettres à l'Empereur : l'une pendant
50 I/UNTERVENTION DE L'AUTRICHE
Cette fols, les Russes deviennent par trop encombrants; ils n'ont aucune idée des convenances, il faut le leur dire. Très sèchement Metternich fait savoir à Stackelberg que " toutes ces menées » ne peuvent que le compromettre, qu'elles sont contraires aux stipulations qui ont « eu lieu au mois de juin » . Quant à la lettre de Grossard, il la lui renvoie : » S. M. Impériale ilésire également que vous invitiez Kutusov à défendre à M. de Grossard de continuer l'indécente correspondance qu'il a osé ouvrir avec l'Empereur. Vous comj)rencz, mon cher Gomte, combien tous ces incidents rendent ma position difficile, ils finissent par la rendre imjiossible. Et quelle confiance veut-on que nous ayons dans le retour d'un gouvernement à des idées éternellement vraies, quand nous voyons Stein influencer le cabinet, et Crossaid l'armée? Cette remarque n'est pas de moi. Elle m'a été faite par l'Empereur comme premier résultat de la lecture des différents rapports (jui lui sont arrivés depuis peu de jours (l). " Ainsi Metternich élude les avances des Russes. S'il accepte les étendards autrichiens rapportés par Fetersen, il les oublie dans un coin de son cabinet; s'il tolère la présence de Walpole à Vienne, il ne le charge d'aucune communication, « il lui fait savoir qu'il ne peut rien lui dire » ; mais il l'assure cependant que l'Autriche ne se refuserait pas à des explications. Il se contente de tourner en ridicule « ce jeune homme sortant de Técole », «ce petit jockey diplomatique " qui avait été » fessé » par l'opposition de son pays (2).
que les Français étaient encore à Moscou, l'autre après Krasnoé ; une seule était arrivée. (Grossard, Meiimires, V, 107.)
(1) Metternich à Stackelberg, 13 novembre. (H. H. S. A., llussland. Varia, Notenwechsel.) La même lettre dans le Comte de Nkssklrodk, Lettres et papiers, IV, 131, mais avec la date du 23.
(2) LuCRWAi,DT, 4-6. — O.NCKEN, I, 212. — Moniteur du 31 décembre 1812. — Metternich à Stackelberg, 10 janvier et 15 janvier. (Nessklrode, V, 4 et 8.) Dans une lettre du 8 janvier 1813, Otto rend compte de la première entrevue de Metternich avec Walpole. « Il était arrivé sous un nom supposé; le mini.stre l'avait pris pour un juif polonais. — Quel est votre nom? — Lord Walpole, très bien connu ici par plusieurs personnes
Ces incidents n'empêchent pas cependant Metternich de continuer avec Stackelberg la correspondance commencée. S'il se méfie de la démarche de Razumovski, s'il désire savoir si Stackelberg en est prévenu, il ne la repousse pas de prime abord. Aussi envoie-t-il Lebzeltern auprès de l'ambassadeur, pour lui dire que « la paix est le vœu le plus cher de l'Empereur » , que l'Autriche n'augmentera pas son contin^jent dans la présente []^uerre, que sa ligne de conduite n'a pas changé, et qu'elle est prête à reprendre les pourparlers engagés, il y avait deux ans, quand elle avait cherché à empêcher les deux adversaires d'en venir aux mains (1) .
Le même jour, il écrit à Zichy que la politique autrichienne est la conséquence des calculs les plus raisonnes, et que « l'alliance infiniment limitée " avec la France avait été simplement conclue pour maintenir la paix en Europe (2).
Ayant ainsi paré aux difficultés les plus pressantes, le 9 décembre Metternich envoie à Floret des nouvelles instructions pour préciser celles du 4 novembre.
de distinction. — Qui \ous a envoyé? — Lord Cathcart. — Est-ce par ordre du ministère anglais, ou de son propre mouvement? — Je dois supposer que l'ambassadeur a reçu des ordres à ce sujet. — Enfin qu'avcz-vous à nous proposer? — Je suis chargé de négocier un arrangement en faveur de la Russie, de convenir des bases d'une alliance. — L' .Autriche n'est pas dans l'usage de traiter par l'intermédiaire d'une autre puissance; si la Russie a quelque chose à nous dire, elle saura bien nous trouver. Ce n'est pas même avec votre ministre que nous traiterions par un agent secret. " (A. E. Autriche, 393.) — Metternich à Floret, 8 janvier. (U. H. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; 1.)
(1) Instructions données à M. X..., 23 novembre 1812. (A. E. Autriche, 393.) Ces dernières communiquées à la France sont un extrait des instructions du 23 novembre qui ont été confiées à Lebzeltern. (H. H. S. A., Russiand, Weisungen fiir Lebzeltern, 1812; V-XIL) — Metternich à Stackelberg, 23 novembre. (H. H. S. A., Russiand, Varia I Notenwechsel.)
(2) Onckkn, I, 29.
Il est évident que la campagne de Russie a complètement échoué; elle a échoué malgré toutes les probabilités en faveur de sa réussite : l'empereur Alexandre qui, «jusqu'à présent, avait fourni tant de preuves de versatilité et de faiblesse » , a été ferme dans sa ligne de conduite; de meilleurs résultats peuvent-ils être attendus d'une seconde campagne? C'est peu vraisemblable. Pourquoi alors ne parlerait-on pas de paix? " Je dois vous inviter à prier M. le duc de Bassano de vouer la plus grande attention aux calculs et aux ouvertures du ministre de la puissance la plus à même de juger cette immense question. Nous lui parlons avec une franchise entière... Je n'avance pas une proposition hasardée, en assurant que l'Autriche seule contient par le calme et par l'imperturbable fermeté de son attitude, cinquante millions d'hommes prêts à se soulever pour une cause qu'il dépendrait d'un seul mot du Souverain de l'Autriche de faire regarder comme générale... Rien ne saurait déterminer l'empereur Alexandre dans le moment actuel à une paix séparée. » Il a tout l'hiver pour faire des armements; il vient encore de resserrer les liens qui l'unissaient à l'Angleterre, en lui confiant sa flotte ; une paix générale est donc la seule possible, « si l'Empereur des Français la veut " . Or « la seule puissance en Europe, qui soit appelée à parler la première de paix, c'est l'Autriche» . L'alliance de famille avec la France lui permet auprès de la Russie et de l'Angleterre des démarches qui ne peuvent être considérées comme suspectes ; de plus, les avances qu'elle reçoit journellement des Russes lui font espérer qu'on l'êcoutera à Saint-Pétersbourg, tandis que toute proposition directe de la France aurait chance de ne pas être prise en considération. " Il faut, en un mot, écrit Metternich pour se résumer, que ce soit l'Autriche parlant aux premières puissances de l'Europe, l'Autriche tenant le langage de la paix à toutes, à la France celui d'une alliée, aux autres puissances celui de la plus entière indépendance » , qui prenne les premières initiatives. « Le moment est venu.
s'est écrié 1 empereur François [en apprenant l'évacuation (le Moscou], où je puis prouver à l'Empereur des Français qui je suis. " Il faut donc le saisir.
A cette dépêche n" 1 était jointe une dépêche n" 2 dans laquelle Metternich s'étendait longuement sur les considérations qui lui permettaient de tenter cette démarche, et qui la justifiaient. Car cette initiative est si délicate que l'Autriche ne saurait trop prendre de précautions pour éviter les méfiances de son soupçonneux allié (1).
Ces instructions envoyées, Metternich a presque aussitôt après un entretien avec le comte Hardenberg^. Selon son habitude il lui fait des confidences, et lui apprend que si les exifjences des Russes ont considérablement augmenté, ses préventions contre eux se sont accrues dans la même proportion. 11 ne lui cache pas que désormais la Russie va devenir un danger pour l'Europe, et qu'il va être nécessaire " de contre-balancer ses prétentions » , en l'empêchant de s'immiscer dans les affaires de l'Allemagne. Il avoue, d'ailleurs, qu'il avait toujours craint « son ambition " . tandis qu'il avait été persuadé que " INapoléon aurait assez respecté les liens du sang, pour non seulement ne plus prendre sur l'Autriche, mais encore pour la protéger contre la Russie " . Ce qui l'amène à déclarer que « le mariage de Bonaparte avec l'Archiduchesse avait opéré dans le système politique antérieur de la cour de Vienne » un changement tel, que « loin de vouloir contribuer à renverser la dynastie de Napoléon, l'Autriche était, au contraire, décidée à la soutenir dorénavant ». Cette dynastie napoléonienne, l'affaire Malet avait montré combien elle était faiblement assise, puisqu'il avait suffi du seul bruit de la mort de lEmpereur, pour qu'un homme hardi ait pu faire réussir le commencement d'une conspiration. « Aussi le comte de Met-
(1) Metternich à Floret, 9 décembre. (H. H. S. A. 305, Frankreich, Weisungen an Floret, 1812; V-XII.) Le n" 1 publié par Oxcken, I, 381. Analysé en détail par d'Ussel, 25 et note.
ternich craint-il, écrit Hardenberg, que cette dynastie ne soit assez consolidée pour qu'elle ne risquât pas d'être renversée par les Français eux-mêmes, s'ils voyaient iSapoléon accablé d'ennemis et de revers; et l'empire même peut-être menacé encore une fois. » Dans ces conditions, il est évident que si on ne peut « être maître des événements » , il faut éviter de les « faire naître " . La paix est donc le seul remède possible à l'état de choses actuelles, une « paix qui, tout en diminuant la prépondérance de la France, consoliderait cependant sa nouvelle dynastie, et n'aug^menterait pas la puissance de la Russie " . A ce point de vue, une union étroite avec la Prusse est désirable.
Continuant ses confidences, Metternich dévoile à Hardenberg son rêve politique. « Le comte de Metternich, écrit encore Hardenberg, voudrait concourir à l'exécution d'un grand plan pour l'Europe, que cependant il n'appelle encore qu'un rêve politique. Les principaux traits en seraient : que la France devrait être restreinte dans ses bornes naturelles entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées; que l'Allemagne fût divisée en plusieurs grands Etats indépendants, et dont l'indépendance serait garantie par l'Autriche et par la Prusse qui devrait être rétablie au rang de grande puissance. Il faudrait, à son avis, diviser l'Italie en deux grands royaumes, en réservant de ce côté-là pour l'Autriche, qui en outre rentrerait en ses possessions perdues, la frontière du Mincio; qu'on devrait enfin rendre à la Porte les frontières qu'elle avait en Europe avant la paix de Bukarest, et restreindre la Russie dans les limites qu'elle avait avant celle de Tilsit (1). "
Tel est, à la fin de 1812, le plan d'équilibre européen conçu par Metternich, c'est ce plan qui va guider sa conduite politique, c'est à le faire aboutir qu'il va désormais travailler; il est, il le reconnaît, d'une exécution
(1) Hardenberg à Munster, 12 déceinbie. (O-ncke;*, II. 98.)
difficile et délicate, voire même compliquée ; mais il ne désespère pas de la mener à bien.
Sur ces entrefaites, des nouvelles de plus en plus circonstanciées de la Grande Armée arrivaient à Vienne. Elles y arrivaient directement par les correspondances de Bassano à Otto et de Floret à Metternich, indirectement ])ar les dépêches de Krusemark au chancelier Hardenberg qui étaient communiquées à Vienne, ainsi que par tous les bruits tendancieux qui se répandaient, démesurément fjrossis suivant les secrètes aspirations des nouvellistes. C'est ainsi qu'on avait su que l'Empereur avait failli être fait prisonnier, qu'on avait appris les souffrances et les privations de la retraite, l'impossibilité dans laquelle on s'était trouvé de nourrir les hommes et les chevaux, de traîner les convois, les poudres et les canons, qu'on avait connu les effectifs réduits des divers corps (1). Aussi, quand le vin(Jt-neuvième bulletin, celui qui apprenait le désastre, arriva à Vienne porté par un jeune auditeur attaché à l'ambassade de Varsovie, M. de Broche, ne causa-t-il aucune surprise : on éprouva presque du soulagement, on s'attendait à pire. Otto sauta au cou de l'envoyé, et l'emmena immédiatement chez Metternich. Ce dernier, très maître de lui, " ne sourcilla pas » , il « lut attentivement le bulletin, témoigna pour les souffrances de l'armée un intérêt aftectueux» , exprima l'opinion que l Empereur trouverait des moyens de réparer ses pertes, et comme il donnait ce soir-là un grand diner, il y invita Otto et Broglie (2) .
Bien qu il n'eut pas laissé paraître son désarroi aux Français, Metternich eut après leur départ un moment de découragement. Le comte Hardenberg, qui le vit quelques instants plus tard, mande à sa cour qu'en face de l'effondrement de tous ses projets, " il n'eût pas désiré mieux que de s'entendre au plus tôt avec les puisai) Lettres diverses. (0><:ke:«, L '33. ) — Krusemark à Hardenberg, Vilna, 2i novembre. {IbU., 386.)
(2) Drc DK BnOGi.iE, Soureviis, I, 200.
56 L'i:sTEUVEINTION DE L'AUTUICHE
sances en guerre contre la France, surtout avec TAn^leterre " . Aussi, le soir, le diner » ful-il long, froid et silencieux (1) " ; mais comme le lendemain on apprit que Napoléon était " sauf de sa personne » , et qu il avait forcé le passage de la Bérézina, Metternich reprit " le calme de la réflexion, et la persuasion que ses affaires n'étaient pas encore tellement désespérées, et dés ce moment, il revint à son système favori, celui de temporiser (2) " .
Otto, lui aussi, signale ces jours-là de la nervosité chez le ministre, mais sans en comprendre la raison. Il écrit que, dans son dernier entretien avec Metternich, celui-ci u avait eu Tair de craindre pour l'alliance" , qu'il s'était oublié plusieurs fois jusqu'à lui dire, " que si l'Autriche prenait un autre parti, elle verrait en peu de temps plus de cinquante millions d'hommes de son côté » . Cette déclaration trouble à son tour Otto. » Cet homme honnête, serviteur fidèle, esprit sage et modéré (3) » , n'aperçoit pas les causes de cette impressionnabilité, il ne les soupçonne nnéme pas, il ne saisit pas le double jeu que joue son adversaire; sa nature franche et droite répugne à ces finasseries, aussi conclut-il tristement étonné : a On croit nous faire une faveur particulière en refusant de prendre les armes contre nous, dans un moment où on nous suppose moins forts que les Russes. » Et comme les nouvelles sont rares, il ne peut rien démentir, il se borne à opposer " une attitude calme, et la confiance dans la supériorité de la France si justement acquise, et que ces revers passagers ne pourraient ôter (-4) » .
Cependant, si les nouvelles officielles manquaient, les nouvelles officieuses commençaient à arriver. On avait «u vaguement d'abord, puis d'une manière plus précise
(1) De Rroclik, Souvenus, I, 200.
(2) Ilardenberg à Munster, 24 décembre. (Onckeîï, II, 100.)
(3) De Brogue, I, 199.
(4) Otto à Bassano, Vienne, 16 décembre. (A. E. Autriche, 393.) Publiée par F.un, Manuscrit de 1813, I, 290.
ensuite, les détails du voyage de rEmpereur. On avait appris que Napoléon avait quitté l'armée à Smorçoni dans un traîneau avec Caulaincourt, qu'il voyajjeait sous le nom de M. de Rayneval, que sur le siège de sa voiture se trouvait l'officier polonais Wonzovvich, et que toute sa suite était réduite à un valet de pied et au fidèle mamelucklUistan (l). On avait appris également qu'à Miednick, il avait rencontré le duc de Bassano, qui avait remplacé dans le traîneau Caulaincourt, puis qu'après « un travail de deux heures " dans une maison à demi brûlée du faubourg de Vilna (2), l'Empereur était parti pour Varsovie, où il s'était arrêté pour dîner à l'hôtel d'Angleterre. A Varsovie, il avait reçu son ambassadeur, M. de Pradt, le comte Stanislas Potocki, et le ministre des finances du Grand-Duché; il avait parlé de ses désastres, avoué ses fautes, énuméré ses ressources, et promis de u revenir à la tète d'une nouvelle armée, » ensuite il avait repris son voyage.
Le 14, il était arrivé à Dresde à deux heures du matin, et s'était arrêté chez son envoyé M. de Serra. A peine descendu de voiture, il avait fait prévenir le Roi qui, tout troublé de ce réveil à celte heure insolite, s'était rendu en chaise à porteurs auprès de son puissant allié, et avait eu avec lui un long entretien (3) .
A Dresde, il avait profité de son arrêt pour écrire de longues lettres à l'Empereur d'Autriche et au Roi de Prusse. Le lendemain à Erfurt il avait de même écrit aux Princes de la Confédération du Rhin; enfin le 18, à onze heures du soir, il était arrivé aux Tuileries, sans être attendu, après avoir eu beaucoup de peine à se faire ouvrir les portes du palais.
Dans ses lettres. Napoléon demandait à ses alliés une augmentation de leurs contingents (i) . A l'Empereur d'Au-
(I)Fain, l, 3.
(2) Aussi clans Ernocf, 409.
(3) PoTOCRA, 333. — Serra à Bassano, Lli- décembre. (A. E. Saxe, 83.)
(4) Voir dans d'Ussel la lettre au lloi de Prusse, 32.
58 L'INTEUVEMION DE L'AUÏl', ICHE
triche, il donnait des nouvelles de sa santé qui n'avait «jamais été meilleure " , [)uis il annonçait qu'il ne séjournerait que les mois d'hiver à Paris « pour vaquer à ses affaires les plus importantes» . Il désirait qu'on envoyât auprès de lui un amhassadeur autrichien. Enfin, après avoir fait allusion aux derniers événements, il ajoutait : u 11 serait important dans ces circonstances que Votre Majesté rendît mobile le corps de Galicie et de Transylvanie, en portant ainsi ses forces entières à 60 000 hommes (1). » A celte lettre était jointe une lettre de Serra à Otto, écrite sous la dictée de l'Empereur, expliquant et commentant la lettre impériale. L'augmentation du corps auxiliaire était rendue nécessaire par la si^jnature entre la Russie et la Turquie de la paix de Bukarest, qui permettait aux Russes de faire entrer en ligfne, de ce côté du théâtre des opérations, les troupes occupées jusque-là contre les Turcs. Il fallait que désormais le corps autrichien put agir d'une manière indépendante en Polhynie, et en Yolhynie. « L'Autriche a déjà retiré, continuait l'Empereur par la plume de Serra, un grand avantage de la lutte actuelle, puisqu'elle a obtenu la restitution de la Valachie et de la Moldavie à la Turquie, question de la première importance pour cette puissance. Dans la situation actuelle des choses, il est nécessaire que l'Autriche fasse aussi un effort pour assurer le triomphe de la cause commune, à moins qu'elle ne voulût changer de système, ce qui ne paraîtrait ni conforme au caractère de l'Empereur, ni aux premières idées d'une saine politique, puisque dès ce moment elle deviendrait partie principale et le théâtre nécessaire de la guerre. » Gomme conclusion l'Empereur prescrivait à Otto d'exposer à Vienne que son retour à Paris avait été déterminé non pas tant par le règlement des affaires pendantes, que par la mise sur pied d'une armée de 300 000 hommes (2;.
(1) Napoléon à l'Empereur d'Autriche, Dresde, 14 décembre. {Correspondance, 19385.)
(2) Serra à Otto, Dresde, 15 décembre. (A. E. Autricl:e, 391.)
Il est certain qu'eu dictant cette lettre, Napoléon se rendait compte de la gravité de la situation dans laquelle il s^e trouvait. Il sentait que sa retraite avait fortement diminué son prcstig^e, que ses alliés devaient être ébranlés; il savait qu à Vienne, il avait contre lui un parti puissant, dans Tentouraf^e même de l'Empereur, à la tête duquel se plaçait 1 Impératrice elle-même, qui à Dresde était restée insensible à ses avances, et s'était roidie contre la séduction (1) ; il trouvait étran^je la campag^ne du corps autrichien, ses lenteurs voulues et calculées, ses marclies et ses contremarches ; il avait appris que sur les frontières de Galicie, entre les Autrichiens et les Russes, le mot de u neutralité » avait été prononcé (2), et sur ce point les explications de Metternich lui avaient paru insuffisantes (3) ; il s'apercevait que tout le terrain sur lequel il s'appuyait, remuait et menaçait de s'enfoncer, aussi osait-il parler d'un » chanp^ement de système » . Cette éventualité, il ne l'examinait pas encore, mais il en avait prononcé le nom, et en ces circonstances, ce nom prononcé en disait long sur ses pensées secrètes. Il prévoyait peut-être déjà la nécessité de faire des concessions à l'Autriche, il les examinait et les pesait.
Le 18, ces lettres sont à Vienne. Otto fait immédiatement savoir que la réponse de l'Autriche va être portée parle comte Bubna; et il profite de cette occasion pour peindre la société de Vienne comme fâcheusement impressionnée par toutes ces nouvelles. » Les bruits les plus alarmants, les conjectures et les espérances les plus inconvenantes se sont succédé rapidement » , écrit-il. On parle de la destruction totale de l'armée. » Seuls l'Empereur et son ministre, continue la lettre, mettent une confiance entière dans les succès d'une seconde cam-
(1) GuLGi.i.v, Mai ta Liidovica.
(2) Hassano à Otto. Vienne, 20 septembre. (A. E. Auliiehe, 393.)
(3) Metternich à Floret, 4 novembre, n» i. (H. H. S. A., 305, Frankreicli, Weit^ungcn an Floret, 1812; V-XII.)
60 I/IISTEUVEINTION DE L'AUTUICHE
pap^ne ; mais ils n'en désirent pas moins d'être chargés par Votre Majesté de la lâche honorable de tenter, pendant Ihiver, la voie des négociations. " Otto signale dans la même lettre les menées des liasses, les démarches qu'ils font pour détacher l'Autriche de l'alliance, et constate que " ces efforts n'ont pu ébranler la loyauté de l'Empereur (l) " .
A Paris l'arrivée inopinée de Napoléon avait fait une impression profonde, on ne pouvait croire à la rapidité de son voyage. « Personne ne s'y attendait, écrivait ce jourlà le secrétaire autrichien Lefèvre; elle a produit par conséquent une sensation d'autant plus grande. Je ne sais si Napoléon a calculé les effets, sur l'opinion publique, de la célérité de son voyage, mais il est sûr que la rapidité avec laquelle il est arrivé a étonné. Tout ce qui étourdit les Parisiens les captive, et lorsqu'on sut que l'Empereur était revenu en quatre jours de Dresde, on fut stupéfait : c est un homme extraordinaire en tout, répétaient toutes les bouches; on oubliait tout à coup les plaintes qu'on avait proférées contre lui la veille, et la phrase, c'est un homme extraordinaire, rassurait les esprits (2). "
A peine rentré, l'Empereur se remet au travail avec sa régularité accoutumée. Il reçoit les ministres, les grands corps de l'État, les députations, les délégations, il rouvre les cercles aux heures ordinaires, et avec le cérémonial d'usage. Malgré tout, cependant, son attention se concentre sur la politique extérieure. L'Autriche n'a pas pour le moment de représentant en France, c'est là pourtant qu'il devient nécessaire d'en avoir un. En l'absence de l'ambassadeur officiel, du prince Schvvarzenberg, il faut, écrit Bassano, « que l'Autriche ait à Paris un ministre capable de traiter les affaires... Il faut qu'il soit
(i) Ouo à l'Empereur, Vienne, 18 décembre. (A. E. Aulriche, 393).
(2) Lefèvre à Metternich, Paris, 18 décembre, n" 59. (H. H. S. A., 30V, Frankrcieh, Berichte von Lefèvre, 1812; XI-XH.)
l.A NOUVELLE DU DÉSASTRE 61
non seulement un homme capable, mais un homme bien intentionné (l) » .
Ce choix est délicat, il ne peut être fait à la hâte, aussi comme l'avait déjà annoncé Otto, Bubna reçoit-il une mission à Paris. Le but de son voyag^e n'est autre, mande Metternich, «que de recevoir des éclaircissements sur les vues et les projets de 1 Empereur des Français » ; car « les circonstances urgentes du moment exig^ent les explications les plus franches (2) » .
Ces explications les plus franches, la France n'attend j)as l'arrivée de l'envoyé autrichien pour les fournir. Dès le 26 décembre, La Besnardière qui, en l'absence du duc de Bassano, non encore rentré de Russie, est chargé de la correspondance avec l'Autriche, envoie à Otto une longue lettre, dans laquelle il reprend l'exposé de la situation, il rappelle les raisons qui ont motivé la rentrée de l'Empereur à Paris et les causes de la défaite : les 18 degrés de froid à Smolensk, et les 25 à Vilna; «mais en mars tout aura changé, les Russes n'auront plus cet auxiliaire " . Et alors, suit le tableau des forces qui entreront en campagne au printemps prochain. Ces chiffres sont formidables, et ils seront atteints, car les hommes se lèvent de partout : les 100 cohortes de la garde nationale, la conscription de 1813, les troupes de marine, porteront à 300 000 hommes le total des forces françaises Tels sont « les moyens présents » . Sa Majesté « veut, monsieur le comte, que vous les connaissiez, pour que vous les fassiez connaître vous-même dans vos conversations " . Ces moyens sont plus que suffisants, mais ils peuvent encore être augmentés. Aux 300 000 hommes viendront s'ajouter 200 000 hommes de plus, pour peu que l'Autriche et la Prusse fassent mine de vouloir changer de système. Ainsi « vous devez surveiller avec l'attention la plus vigilante les dispositions et les mouvements intérieurs du cabinet de Vienne » .
(1) Hassano à Otto, Vienne, 18 décembre. (A. E. Autiiclie, 393.)
(2) Metternich à Otto, Vienne, 20 décembre. (A. E. Autriche, 393.)
62 j/lNTERVENTION DE L'AUTIUCHE
Mais celte attitiule menaçante n'est pas celle qui convient à la France, et fort habilement La Besnardière essaie de déplacer la question, et de démontrer que l'Autriche est dans la g^uerre actuelle la principale intéressée : n L'intérêt de la France dans cette guerre, écrit-il, n'est qu'un intérêt de second ordre, elle ne confine pas à la Russie » . tandis que la situation géographique de l'Autriche fait de cette puissance « une partie principale daus la guerre " ; aussi, si l'Empereur des Français consent à continuer de supporter les plus grosses charges de cette guerre, il convient que l'Autriche augmente la part qu'elle y prend, en renforçant son contiugent. La France ne cesse de le répéter, la Russie n'est pas son ennemie naturelle, elle n'a qu'une « ennemie naturelle, l'Angleterre " . Ce raisonnement conduite la conclusion suivante : si l'Autriche aban- <lonnait la France, cet abandon aurait pour résultat « de renverser le système établi par le mariage, et de rétablir peut-être l'alliance entre la France et la Russie (1) " .
Tandis qu'à Paris on était tout à la guerre, à Vienne on était tout à la paix. Le comte de Sickingen, un des familiers de l'empereur François, venait trouver Otto, et ne lui cachait pas les craintes de son maître : « L'Empereur ne cherche que le repos, et désire ardemment la paix... Il n'a rien de plus à cœur que de voir consolider le gouvernement français et la nouvelle dynastie; il craint pour sa fille et son petit-fils. »
Metternich, de son côté, insistait également. Sans doute des armements étaient indispensables, mais uniquement afin d'obtenir une » bonne paix » . « Je ne doute pas, disait-il, que vous ne recommenciez la campagne prochaine d'une manière brillante, mais à quoi vous mènera-t-elle? Le peuple russe apprendra de vous à faire la guerre, et profitera de vos leçons pour tomber sur l'Europe. Comme il n'a rien à gagner par la guerre, l'empereur Napoléon trouvera sans doute dans son génie d'autres ressources
(1) La Besnardière à Otto, Paris, 26 iléceuibre. (A. E. Autriche, 393.^
pour combattre TAngleterre. » Il déclarait que le blocus €ontinental était en faillite. Pour réussir par ce moyen, il eût fallu u le concours de TEspajjue, de la Russie, de la Porte ». Les marchandises anglaises se vendaient partout. Ce système n'avait servi qu'à indisposer l'Europe centrale ; «l'Angleterre n'était forte que par la guerre, concluait-il, TOUS ne pouvez la ruiner qu'en la forçant à faire la paix. Nous vous offrons notre intervention (1) ».
C'étaitainsi que, dans les derniersjoursde l'année 1812 , chacun des gouvernements de Vienne et de Paris envisageait la situation. Il semble bien que dès ce moment la manière de voir de l'un et l'autre alliés soit trop différente, pour qu'ils puissent trouver un terrain d'entente entre eux. L'alliance de 1812 pourrait bien dès lors être compromise.
(1) Otto à Bassano, Vienne, 28 et 30 décembre. (A. E. Autiiohe, 393.)