LA MISSION DE SC HW ARZEN BERG A PARIS
que la médiation conduisait à la (juerre, mais à la guerre contre qui? il avait soulevé ainsi une question à laquelle il n'avait pas donné de réponse.
Aussi un certain malaise était-il né de toutes ces conversations. L'idée de la guerre contre la France, qui comme un mauvais rêve avait hanté autrefois Metternich, revenait dans son esprit plus nette et plus précise. Il ne la repoussait plus avec autant de force; tout au contraire il se laissait bercer par elle, et elle commençait à s'imposer. Depuis longtemps déjà, Napoléon avait prévu cette conséquence possible de la médiation; aussi avait-il toujours évité de se servir de ce mot; mais, malgré lui, ce mot s'était introduit dans les conversations, il s'était tout d'abord glissé par une fissure presque imperceptible, et maintenant il avait acquis droit d'emploi; aussi désormais toutes les illusions de l'Empereur, si jamais il en eut, vont-elles disparaître, car toutes ses craintes se trouvent réalisées, et dorénavant sa réponse ne pourra plus être que celle qu'il a si souvent faite à l'Europe entière : celle du sabre.
Ainsi l'arrivée de Schwarzenberg n'avait pas retardé son départ. Survenue plus tôt, elle eût pu modifier ses projets, mais maintenant il était trop tard; aussi Napoléon était-il parti, en laissant derrière lui une atmosj)hère d'orage lourde à respirer ; cette atmosphère gagnait toutes les classes, et, pénétrant dans le palais, arrivait jusqu'à l'Impératrice elle-même, qui, elle aussi, s'inquiétait.
Le 10 mai, quelques jours après la nouvelle de la victoire de Lutzen, soit d'elle-même, soit inspirée par l'Empereur, elle mandait Floret à Saint-Gloud. L'Autrichien était reçu à deux heures de l'aprês-midi par la duchesse de Montebello qui l'introduisait et le laissait en tête à tête avec l'Impératrice.
«Je vous ai fait venir, lui avouait Marie-Louise, pour vous dire que je suis bien inquiète de tout ce que j'entends dire. On prétend que l'Autriche va se déclarer contre l'Empereur, j'en entends parler tous les jours. Sa
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Majesté l'Empereur lui-même paraît craindre qu'il n'ait perdu l'amitié de mon père. Il lui en coûterait de faire la /3^uerre à l'Autriche, non seulement parce qu'il sait combien cela me rendrait malheureuse, mais parce qu'il est bien sincèrement attaché à mon père, depuis qu'il a appris à le connaître à Dresde. 8i cela arrivait, jugez combien cela me rendrait malheureuse, et combien ma position deviendrait affreuse. Je crains qu'on ne se trompe à Vienne sur les forces de l'Empereur, comme d'autres se sont trompés... Je puis en juger par ce que je vois. Depuis que je m'occupe d'affaires, on me porte les cadres, les tableaux des mouvements : c'est immense ce qui part tousles jours de troupes... Je vous prie d'en écrire vousmême, vous êtes mieux à même de connaître et déjuger la position, mon père vous croira peut-être plus que moi. >» A ces paroles émues et inattendues, Floret répondait en affirmant de nouveau les dispositions pacifiques de l'Empereur, son désir bien sincère " d'une paix stable en même temps qu'honorable " pour son gendre : « Vous pouvez être sûr, répliquait l'Impératrice, que l'Empereur désire bien sincèrement la paix, il est las de la guerre, il me l'a dit bien des fois, que celle-ci finie il n'en ferait plus, qu'il ne s'occuperait que de son intérieur et de sa famille, mais il ne peut pas faire une paix qui le compromettrait vis-à-vis de la France. S'il cédait des provinces réunies, il mécontenterait la nation. " De nouveau Floret cherchait à la rassurer et à la calmer en lui certifiant qu'il n'était pas dans les intentions de l'Autriche de faire signer à Napoléon une paix déshonorante. L'Impératrice parlait ensuite avec une « véritable effusion de cœur des bontés de l'Empereur, de sa douceur dans son intérieur » , elle lui disait combien il la rendait heureuse, elle lui répétait sa peur de voir son père entraîné contre la France.
Tout troublé par cette conversation, Floret alla trouver Bassano et lui fit part de ce qu'il venait d'entendre. Le ministre répondit que ces confidences de l'Impératrice
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n'avaient rien qui dût étonner, étant donné la tournure actuelle des choses; mais qu'il « connaissait trop bien le caractère loyal et le cœur paternel de Sa Majesté l'Empereur, pour ne pas être bien persuadé qu'il ne voudrait jamais faire la guerre à l'époux de son augfuste fille et au père de son petit-fils (1) ».
Pendant cette audience, l'Impératrice avait remis à Floret une lettre pour son père : <» On répand ici le bruit, cher papa, écrivait-elle, bruit qui j'espère est saus fondement et pas vrai, que vous avez retiré votre corps auxiliaire et que, vous aussi, vous voulez faire la guerre à l'Empereur. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien cette dernière pensée me tourmente, cela serait terrible pour moi; et soyez persuadé, cher papa, que, d'après ce que je vois ici, vous n'en retireriez aucun avantage. Je crois vraiment entre nous que l'Empereur s est attendu à cette éventualité. Il a un million de soldais sous les armes, et comme je connais cette nation-ci et sou amour pour son Empereur, il en aura deux fois plus, s'il en exprime le désir. L'Empereur m'a souvent dit : le prince auquel je suis le plus attaché est ton j)èrc, et je suis sûr que, s'il se laissait entraîner par 1 Impératrice, il regretterait après lui-même mon amitié. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien ce mot s'est ébruité ici. Je le vois ])ar les rapports que je lis, et je n'ai pu m'empécher de vous l'écrire. Je l'ai dit à M. de Floret, car ce serait une situation effroyable pour moi (2). "
Ainsi la mission de Schwarzenberg laissait la situation tout aussi tendue et tout aussi embrouillée qu auparavant. Il était évident que cet état ne pouvait se prolonger, et qu'une solution était prochaine.
(i) Floret à Alettcrnich, 9 mai, n" G et D. (H. 11. S. A. 307, Frankreich, Berichte von FlorcI, 1813; IV-V.) — Bassano à l'Empereur, 11 mai. (A. N., A. F. IV, 1676.) — Hei.fert, 247.
(2) Marie-Louise a l'empereur François, 10 mai. (M. II. S. A. Hof- Korrespondenz, Briehe der Kaiserin Marie-Louise.) — IlELFEr.'f, 248.