‹ L'intervention de l'Autriche, decembre 1812-mai 1813Chapitre 4 sur 35 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LES PREMIÈRES DÉMARCHES DE l'aUTRICHE

I. Instructions à Bubna du 20 décembre. — Audience de Buhna du 3i décembre. — - Conseil des AFfaires extérieures. — Instructions de Metternich à Floret. — A .Schwarzenberg. — Conversations de Metternich et d'Otto du commencement de janvier. — La régence de l'Impératrice. — Lettre de ÎNapoléon à I Empereur d'Autriche du 7 janvier. — Instructions à Otto. — Lettre de Bassano à Metternich du 8 janvier. — Mesures extraordinaires. — Communications au Sénat.

II. Impression produite à Vienne par la capitulation d'Y^ork. — Mission de Knesebeck à Vienne. — Le programme prussien. — Incident du discours au Sénat. — Entrevue de Floret et de Bassano — Lettres de l'empereur François et de Metternich.

III. Remplacement d'Otto par INarbonne. — l'iéorganisation de l'armée. — Ressources financières. — Tra\aux exécutés. — Le Concordat. — Mctternicli juge la situation on France. — Instructions nouvelles à Bubna du 25 janvier. — Entrevue do Metternich et de Stackelberg. — ]Noto russe du 3 février.

En se rendant à Paris, Bubna devait porter à Napoléon i' une lettre antographe" en réponse à celleque l'Empereur avait écrite le 14 décembre de Dresde, et profiter de cette occasion a pour tirer au clair la manière dont ce souverain envisageait sa position du moment " . Il n'avait aucune mission (l) ; il devait simplement » borner ses soins à engager l'empereur Napoléon à s'expliquer sur ses propres idées, et lui transmettre la manière autrichienne de juger l'imminente crise du moment " . Aussi son rôle ne dépassait-il pas celui de porteur d'une lettre de Sa Majesté Impériale à Paris. Cependant ce caractère spécial et limité ne devait pas l'empêcher de faire remar-

(t) Metternich k Stackcibcig, 10 janvier. (Nksselrode, IV, 4 )

quer que l'Autriche était intimement convaincue qu'une « paix {jénérale, faite sur de larg^es bases » , était nécessaire, puisque la Russie ne pouvant plus « dans ce moment, avec un véritable espoir de succès, être entamée dans son intérieur, la guerre ne pourrait être conduite que sur le territoire des alliés actuels de la France " ; or, l'Empereur d'Autriche ne pouvait admettre qu'elle se fît dans l'intérieur de ses provinces, elle ne pouvait donc avoir pour théâtre que la Prusse ou la Pologne, et quel (i avantage pouvait-il résulter de la destruction entière de ces deux États » !

Bubna devait en outre prévenir Napoléon que « tout s'opposait à ce que Sa Majesté Impériale donnât une plus grande étendue à ses secours, que ne lui traçait le traité du 14 mars dernier" . Il résultait de cette décision que les troupes, qui au début de la campagne avaient été réunies en Galicie et en Transylvanie pour couvrir ces provinces contre des incursions possibles des Russes, ne pourraient venir renforcer le corps auxiliaire ainsi que l'Empereur des Français en avait exprimé le désir (1). Moins que jamais, elles ne devaient être détournées de leur objectif primitif, « dans un moment où l'armée française était réduite à peu près à rien " , et où vraisemblablement la Russie allait cesser de garder les ménagements qu'elle avait eus jusqu'à présent pour l'Autriche. L'Empereur avait donc ordonné aux troupes de Transylvanie de passer en Buckovine, et à celles de cette dernière province de rejoindre le corps Galicie. Mais comme, malgré ces mouvements, ces troupes restaient encore trop peu nombreuses pour résister à une attaque, il était à souhaiter que le corps auxiliaire ne s éloignât pas trop des frontières autrichiennes, et que, si » des quartiers d'hiver dussent être pris, il fût dirigé le plus près possible de la Galicie >» .

(1) Napoléon à Bassano, 11 décembre 1812: « Donnez pour instruction à Otto de tâcher que les 30 000 hommes en Transylvanie et en Hongrie prennent l'offensive en Wolhvnie. » [Correspondance, 19384 ) — Bassano à Otto, 18 décembre. (A. E. Autriche, 393.)

CG l/INTEKVEiSTIOîN DE L'AUTRICHE

Cette dernière partie des instructions pouvant faire naître des méfiances à Paris, Metternich recommandait à son envoyé de ne s'en servir que si " Napoléon destinait une autre position au corps auxiliaire que celle qui ressortait de l'essence même des choses (1) » .

Telles étaient les instructions que Bubna avait reçues le 20 décembre. En somme, il devait prendre des notes, puisque personne ne se méfierait de lui, et faire valoir hautement son caractère de militaire, afin de renvoyer toute question qui mènerait à une négociation à l'ambassadeur de France à Vienne. Le choix de l'envoyé était heureux : c était un général, et non un diplomate de profession, qui était chargé de sonder 1 Empereur ; et pourtant, malgré son titre militaire, « sous une apparence simple et commune, il était certainement le diplomate le plus adroit et le plus consommé du cabinet de Vienne (2) » ; « avec son air de bonhomie, c était un galant homme, très attaché à l'Empereur et à l'État » , pensaient de lui ses subordonnés (3) .

Bubna n'arriva à Paris que le 31 au matin, retardé dans son voyage par des douleurs de goutte (4j .

Ce même jour à six heures du soir, il fut reçu par l'Empereur. L'audience dura deux heures et demie. «Eh bien, vous voilà encore? lui dit Napoléon en l'apercevant; vous avez été en disgrâce pour les conférences de Schonbrunn. Bah! Qu'est-ce que cela fait (5)? » Puis l'Empereur s'informa de la santé de son beau-père; ceci fait, il déclara sans transition qu'il était resté en Russie quinze jours de trop, et qu'il aurait dû commencer la retraite après l'incendie de Moscou, dès qu'il avait vu que la paix était impossible; le froid l'avait surpris : «il était affreux, il

(1) Instructions pour Rubna, 20 décembre. (H. H. S. A., 305, Frankreich, Weisungen an Rubna, 1812; XII), publices» par Oxckk:«, I, 390.

(2) Rausset, Mémoires aitecdotifjues, II, 267.

(3) Wacken à Metternich, Paris, 3 janvier. (H. H. S. A , Frankrcich, Berichte von Lefèbre, 1813; I.)

(i) La Besnardlère à Otto, 31 décembre 1812. (A. E. Autriche, 393.) (5) Wacken à Metternich, 3 janvier (déjà citéj.

montait à 20 deg^rés et au delà, il a hébété mes soldats « ; c'était le froid qui avait été la cause de toutes ses pertes; les Russes d'ailleurs étaient aussi épuisés que lui. A cette affirmation. Bubna avait objecté que les nouvelles de Russie arrivées à Vienne représentaient la Grande Armée comme complètement dissoute. Napoléon s'était aussitôt récrié; pourtant, maljjré la protestation impériale, Bubna avait emporté de cette conversation l'impression que « les bulletins russes ne s'éloipnaient pas beaucoup de la vérité, et que dans le fond il n'y avait d'autre différence essentielle, sinon que les Russes appelaient colonnes ce que l'empereur ISapoléon entendait sous le nom des traînards « . L'Empereur d'ailleurs était convaincu qu'il pourrait se maintenir sur la Vistule, et que s'il fût resté à l'armée, il se fût même maintenu à Vilna ; mais il craignait que le Roi de Naples ne put faire de même : " Il n'est bon qu'un jour de bataille» avait-il déclaré. Bubna ayant insinué que son départ de l'armée avait produit une sensation fâcheuse : « Je ne suis revenu, avait repris 1 Empereur, que parce que j'ai des arrangements à prendre dans l'intérieur de mon empire. Les Anglais ont répandu les bruits les plus extraordinaires sur ma personne, ils ont prétendu que j étais mort. J'ai voulu leur prouver et montrera mes peuples que je me portais bien. »

Puis, il s'était mis à parler de ses projets futurs, de la réorganisation de son armée; il avait déclaré qu'il rentrerait en Russie, à moins que le sort des armes ne lui fut de nouveau défavorable, dans ce cas il se retirerait derrière l'Elbe, sur de trouver dans <i 1 amour de ses peuples des ressources immenses » .

Cependant, il était prêt à faire la paix, si 1 Empereur d'Autriche désirait la faire, et si elle pouvait se faire sans le « déshonneur de la France. J'avoue, continuait-il, qu'il en coûte à mon amour-propre de parler de paix dans ce moment, mais je ne l'écoute point » .

Bubna avait saisi cette occasion pour exposer la question de la paix telle qu'elle était envisagée dans ses ins-

68 L'INTERVENTION DE LALTRICHE

tructions; l'Autriche ferait tout pour la paix, et rien pour la guerre, avait-il déclaré. « Pourquoi, avait interrompu l'Empereur, TAutriche ne ferait-elle rien pour la guerre? Elle a des troupes, et si elle manque d'argent, je lui en donnerai. — Sire ce n'est pas seulement le manque d'argent... mais c'est l'opinion des peuples » , et alors Bubna avait affirmé que la Hongrie était favorable aux Russes, que la Galicie était peu disposée à une guerre dont le théâtre était trop proche de ses frontières, et que les provinces allemandes se ressentaient encore des souffrances de la dernière campagne. "Eh bien, faisons la paix, avait interrompu Napoléon en haussant les épaules, je ne demande pas mieux, que votre Empereur parle à haute voix à la Russie. »

Cette phrase avait permis à Bubna d'aborder la question de l'intervention de l'Autriche auprès de la Russie et de l'Angleterre. L'Empereur avait répliqué : " Je suis aise que l'empereur François n'écoute pas celte politique vulgaire qui conduit à la neutralité, lorsque deux grandes monarchies sont engagées dans une lutte et s'affaiblissent. Je me réjouis qu'il se décide à devenir médiateur. » Mais ce rôle ne peut être joué que si l'Autriche arme : d'ailleurs, continuait-il, « je ne partage pas votre manière de voir sur la possibilité d'une paix générale. La Russie fera sa paix » . L'Empereur la veut, ses finances la réclament, et elle n'est pas aussi liée avec l'Angleterre qu'on le croit. Quant à l'Angleterre, elle ne peut pas faire la paix. Le peuple et le commerce la veulent; « mais dans ce pays règne l'anarchie » , et le gouvernement a l'intention de réduire la F'rance à n'avoir que trente vaisseaux de ligne : «Je n'y souscrirai jamais, dussé-je sacrifier le dernier soldat de France. »

Bubna, après avoir d'abord gardé le silence, avait de nouveau reparlé de la paix en termes généraux, l'Empereur l'avait interrompu : " Je rends le Portugal à la maison de Bragance, avait-il repris, Naples doit rester à son souverain actuel. L'Espagne appartenait aux Bourbons

LES PI\EMIEnES DEMAUCHES DE EALTIUCHE 69

ainsi qu'à présent à ma dynastie, je dois être roi en Espajjne, mais je ne prétends pas y laisser mes armées : à mesure que mes troupes se retireront de l'Espagne, l'Angleterre doit retirer les siennes de la Sicile. Que la Russie fasse de l'intérieur de son pays ce qu'elle veut, qu'elle suive ses relations avec l'Angleterre selon son bon plaisir. Je ne forme aucune prétention sur les provinces polonaises de la Russie. Je me suis ménagé de tenir ce langage, lorsque j'ai fait ma réponse à la Confédération polonaise, car j'ai pour coutume de ne pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Quant au duché de Varsovie, je n'en cède pas un seul village. Je me désiste du traité de Tilsit. »

Telles sont les conditions de paix que l'Empereur considère comme acceptables. L'Autriche en sera-t-elle satisfaite? c'est ce qu'il ignore. « Je ne demande rien d'autre, si ce n'est que l'Empereur d'Autriche trouve mes conditions de paix équitables pour la Russie. Dans le cas où l'ambition de cette dernière puissance les rejeterait, qu'il me soutienne avec trente autres mille hommes, entre lesquels douze cents hommes de cavalerie. » Si par contre l'Empereur ne trouvait pas ces propositions équitables, " il serait libre de retirer les trente mille hommes qui sont auprès de mon armée, et de rester spectateur dans ma lutte contre la Russie.. Pour prix de la paix avec l'Angleterre je rends à l'Empereur l'illyrie, car l'Autriche ne peut se passer de commerce, il lui faut des ports, et l'Angleterre même doit être intéressée à ce que l'Autriche devienne puissance maritime. Je désire seulement que l'Autriche joigne soixante mille hommes à mon armée, si la Russie n'accepte pas la paix. Comprenez-vous bien ce que je pense? La matière est délicate; vous devez la développer dans votre dépêche. Je désire que vous la lisiez avant de l'envoyer» .

Ainsi l'Empereur venait de parler; et de même que les instructions à Bubna confirmaient les conversations de Metternich à Otto, de même l'audience impériale con-

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firme la dépêche de La Besnardière. Pour le moment, toute la volonté de l'Empereur, toute sa tension d'esprit sont uniquement dirigées vers les moyens de continuer la lutte, lutte formidable s'il en futjamais, et qu'il sent devoir être pour son empire et sa dynastie une lutte de vie ou de mort. « Je ne puis perdre une bataille » , avait-il dit, et maintenant cette boutade lancée pendant une conversation prenait une réalité angoissante ; une première campagne avait été perdue, il fallait qu'une seconde vînt faire oublier la première. Il ne pouvait déposer les armes que dans ces conditions, sinon il n'eût plus été l'Empereur.

Napoléon avait parlé à Bubna avec feu : ses expressions avaient été violentes, il avait débité » toute la dernière tirade " avec cette insistance qu'il avait coutume d'employer « lorsqu'il visait à opérer une surprise » . Quel avait été son but, s'était demandé Bubna sans pouvoir arriver à le découvrir. A celte véhémence, l'envoyé autrichien avait opposé le calme, presque l'indifférence; il s'était dérobé; l'Empereur s'en était aperçu : « Le duc de Bassano reviendra demain, et nous reparlerons làdessus, je vous reverrai, " avait-il dit en le congédiant (1).

Aussi, en sortant de cette audience, Bubna pourra-t-il écrire : « Je n'ai vu dans l'Empereur qu'un conquérant qui a essuyé un grand échec : la vengeance et les moyens de prendre sa revanche paraissaient exclusivement occuper son esprit (2) . »

A peine Bubna est-il parti, que Napoléon se rend

(1) Bubna à Metlernich, Paris, 2 janvier, n" l.(H. H. S. A., 306, Frankreich, Bericlite von Bubna, 1813; I-III ) Si nous avons analysé ici avec tant de détails cette conversation que nous avions déjà analysée dans la Défection de la Prusse, c'est parce que dans ce dernier ouvrajje nous ne l'avions fait que d'après l'analyse d'OsCRKN, I, 61 ; tandis qu'ici nous l'analysons d'après la dépêcbe de Bubna. — Fais, I, 42, attribue à Bubna un langage différent : un langage de déférence et de soumission.

(2) Bubna à Metternich, Paris, 8 mars. (H. H. S. A., 306, Frankreich^ Berichte von Bubna, 1813; I-IV.)

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compte d'avoir produit sur lui une impression fâcheuse; et il a peur d'avoir été trop loin. A la tournure qu a prise la conversation, à la réserve de l'envoyé autrichien, il se demande si l'Autriche est aussi liée à la politique française qu'il se l'était imaginé, si elle est bien l'alliée inébranlable qu'il se flattait d'avoir. En lui parlant si ouvertement, ne l'a-t-il pas effrayée? Peut-être. Car le soir même il éprouve le besoin de la rassurer : il fait écrire par La Besnardière à Otto : « Il a paru à Sa Majesté que la cour de Vienne avait besoin d être rassurée contre la crainte de devenir partie principale dans cette guerre, et d'être attaquée la première, montrez donc toute l'étendue des ressources en tout genre qu'a la France, ce qu'elle pourrait faire même sans ses alliés, ce qu'elle peut faire avec eux et pour eux; que votre langage soit à cet égard très positif, très explicite, et très ferme (1). »

Puis, comme dans les grandes circonstances, comme au moment du mariage, il réunit un conseil des Affaires extérieures: il y appelle, outre le Prince archichancelier, tous les ministres anciens ou futurs des Relations extérieures : Talleyrand, Champagny, Maret, Caulaincourt, et les conseillers d'État Hauterive et La Besnardière. A ce conseil, il ne pose pas la question de savoir s'il faut continuer la guerre ou faire la paix, il pose simplement les questions suivantes : dans le cas de la paix, convient-il d attendre des ouvertures de paix, ou d'en prendre l'initiative? Convient-il de s'entendre directement avec la Russie, ou d'accepter l'entremise de l'Autriche? Talleyrand, Caulaincourt, Cambacérès opinent pour la négociation directe, les quatre autres pour l'entremise, alléguant " l'impossibilité de traiter directement avec la Russie, à laquelle les événements de 1812 ont inspiré une confiance excessive (2) » .

Pendant ce temps, à Vienne, Metternich prépare des

(1) La Besnardière à Olto. Paris, 31 décei»)bre 1812 (A. E. Aiitriilic, 393.)

(2) Ehnouf, 497.

instructions pour Floret qui retourne à son poste de conseiller d'ambassade à Paris. 11 reprend dans ces pages l'exposé de la politique autrichienne. " Le but de notre alliance n'a jamais été, y dit-il, celui d'aider la France dans des vues d'agrandissement, ni même de la consoliderdans ses usurpations actuelles. La conduite vacillante, peu prononcée sous tant de rapports, de la Russie, l'impossibilité dans laquelle nous nous sommes trouvés de soutenir dans notre état d'épuisement momentané un système de neutralité véritable dans une guerre prête à éclater entre nos deux puissants voisins, ont dii nous déterminer à nous rapprocher par les seules voies ouvertes, le plus possible de l'état de neutralité, à rassembler sous l'égide de l'alliance des forces proportionnées à la position centrale de l'Autriche, à ne pas perdre sans retour par un arrangement à nos dépens, trop possible entre la France et la Russie, la chance d'influer sur la paix future dans un sens conforme à nos intérêts. Cet intérêt de l'Autriche, le premier, le plus immuable, c'est l'indépendance. » Or, à l'heure actuelle, l'occasion s'offre de reconquérir complètement cette indépendance, il ne faut donc pas la laisser passer. Puisque « l'Autriche se trouve au commencement de 1813 forte de l'affaiblissement des deux autres cours impériales " .

Floret doit donc représenter que l'Autriche ne croit pas au succès d'une nouvelle campagne, qu'elle ne voit pour le moment de salut que dans une attitude différente de la France, aussi » placera-t-elle des forces très réelles dans la balance de la paix " , et non dans « celle de la France » ; d'ailleurs l'esprit public s'y prononce pour l'indépendance, et non pour la continuation de la guerre, et l'Empereur est désormais obligé de tenir compte de cette tendance (1) .

Dans une seconde instruction, Metternich fait savoir

(1) Metternich à Floret, 3 janvier, n" 1. (H. II. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floret. 1813; I.)

LES PREMIÈRES DÉMAUCHES DE L'ADTRICHE 73

à Floret, qu'Otto lui a communiqué la dépêche de La Besnardière, dans laquelle ce dernier passe en revue les forces de la France, mais que, malgré cet exposé, l'Autriche ne se méprend pas sur la valeur de ces forces, qu'elle fait une grande différence entre « des recrues et une armée " , et qu'elle sait parfaitement que " la France ne manque pas d'hommes pour une seconde campagne, mais que le manque de tant d'autres moyens de guerre rend ime nouvelle tentative infiniment hasardée ( 1 ) " .

Ces idées, Melternich les développe également à Otto, car le même jour ce dernier écrit : n L'Autriche n'est nullement en mesure de jouer un rôle principal comme puissance belligérante, mais comme médiatrice elle paraîtra avec énergie, parce que ce titre seul calmera les esprits, et fera consentir le peuple à beaucoup de sacrifices lui répugnant en ce moment-ci. » Napoléon ne s'était donc pas trompé, quand il avait trouvé nécessaire « de rassurer la cour de Vienne contre les craintes de devenir partie principale dans cette guerre " . Ces craintes d'ailleurs Otto les confirme : » La guerre actuelle est impopulaire en Autriche, écrit-il encore. » L'Autriche n'a qu'un seul désir, le rétablissement de la paix, et pour l'obtenir elle offre son intervention : « Dites-nous franchement, m'a répété tout à l'heure le ministre (Metternich) , ce que vous voulez faire, et mettez-nous dans le cas d'agir envers vous comme un bon allié, et envers les autres puissances comme une puissance indépendante. Croyez que nous sommes pénétrés du sens de Talliance, et que nous pouvons vous rendre des services essentiels (2). "

Cependant il ne faut pas que malgré ces déclarations à Paris on se méprenne; ces protestations d'amitié ne sont faites qu'en vue de la paix. L'Autriche offre seulement son intervention, c'est ce qu'il faut entendre par

(1) Metternich à Floret, 3 janvier, n" 2. (Ici.)

(2) Otto à Bassano, Vienne, 3 janvier 1813. (A. E. Autriche, 394, publié en partie par Faix, I, 293 )

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« services essentiels » ; c'est ce sens qu'il faut donner à l'expression « agir comme un bon allié » .

Mais Metternich ne se contente pas de conversations; il fait envoyer par l'Empereur à Schwarzenberg des instructions toutes nouvelles et singulièrement hardies; il lui fait donner l'ordre « positif, clair, net (l) " de se replier par le duché de Varsovie sur la frontière de Galicie qui avoisine la Silésie, où il donnera la main au corps d'observation, qu'on concentre dans l'intérieur de la province. Ainsi, non seulement le ministre n'augmente pas le corps auxiliaire, il ne satisfait pas au désir de l'Empereur, mais il n'attend même pas la réponse à la demande transmise par Bubna, il prend les devants, et de lui-même il rapproche les troupes des frontières autrichiennes, de manière à les avoir sous la main le cas échéant. Hardenberg note même qu'il est vaguement question, entre les Autrichiens et les Russes, d'un arrangement « qui, sans porter le nom d'armistice, le serait en effet, le comte de Metternich m'ayant dit que l'on prendrait des deux côtés des quartiers d'hiver en convenant d'une cessation d'hostilité, sauf à dénoncer la convention quinze jours avant la reprise des armes (2) " . Ainsi Metternich se prépare à jouer un rôle de médiateur avant de connaître les intentions de l'Empereur; et à cet effet il commence par se retirer du champ de bataille.

Le surlendemain du jour où à Paris l'Empereur a réuni le conseil des Affaires extérieures, il réunit le Conseil privé et pose devant lui la double question du couronnement de l'Impératrice et de la régence. Sans doute la conspiration de Malet lui a montré combien sa dynastie était faiblement assise, combien dès lors il devenait nécessaire.

(1) Gentz à Nesseiroclc, 10 janvier 1813. (Nessklhodk, V, 18 )

(2) Hardenberg à Munster, 4 janvier. (Onckex, II, 103.) Les instruction* visées sont contenues dans une lettre de l'Empereur à Schwarzenberjj du 20 décembre. (K.. A., 858, F. A., 1812; XII), et dans des instructions de Metternich. (H. H. S. A., 305; Frankreich, Weisungcn an Schwarzenberg,^ 1812; XI-XII.)

LES IM'.EMIEIIES DEMARCHES DE L'AUTIUCHE 75

pour le maintien de son œuvre, de compléter les lois de la régence, mais, outre ces nécessités dynastiques, il désire être en coquetterie avec rAulriche. Marie-Louise doit être couronnée comme Joséphine l'a été, et, de plus, elle doit être proclamée régente, dùt-on pour cela reviser les lois constitutionnelles. L'empereur François ne pourra manquer d'être sensible à celte marque de confiance donnée à sa fille; il va se trouver nécessairement intéressé à la conservation de la dynastie impériale; le Roi de Rome sera en quelque sorte placé sous sa protection; Bassano est chargé de faire part à l'Autriche de ce projet.

<i Nos lois constitutionnelles, écrit-il, interdisent la régence aux femmes; un projet de sénatus-consulte se rédige pour y apporter des modifications, et laisser à Sa Majesté la faculté, dont elle pourrait être bientôt dans le cas d'user, de conférer la régence à Marie-Louise... Le couronnement aura lieu dans le mois de janvier prochain. Le sacre se fera probablement par les mains du Pape (1) . " Mais pour que le Pape consente à couronner l'Impératrice, il faut que la paix se fasse entre lui et l'Empereur; aussi des démarches sont-elles faites en ce sens.

Le sénatus-consulte de la régence est aussitôt rédigé. Celui de floréal an XII qui jusqu'à présent régissait la régence, la déférait à un prince français; le sénatus-consulte en préparation va la déférer de droit à l'Impératrice mère, à moins que l'Empereur avant sa mort n'en ait décidé autrement. A défaut de l'Impératrice mère, les princes français seront régents, et à leur défaut, les grands dignitaires de l'empire dans l'ordre des préséances. Ainsi la régence passe des princes français, des frères de l'Empereur, des Bonaparte, à l'Impératrice mère, à une Habsbourg. La cour de Vienne ne peutman(juer de cons-

(Ij Bassano à Otto, 7 janvier 1813. (A. E Autriche, 394.) En mènie temps le Moniteur prépare l'opinion à ce sujet : le numéro du 11 janvier contient une longue étude sur la question, dans laquelle il recherche les précédents depuis Charlemagne. les his d'empereur ou de roi qui ont été couronné» du vivant de leur père.

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tater celte innovation flatteuse, et cet acte, destiné à assurer la continuité de la maison impériale et de la tradition napoléonienne, devient ainsi un acte de politique extérieure (1) .

Mais ces occupations ne font pas perdre de vue à l'Empereur la question importante de la réponse à l'Autriche; car déjà Bubna insiste auprès de Bassano pour une « réponse, dans une lettre franche et ouverte >' , aux communications sur la paix g^énérale et sur la médiation de l'Autriche (2). Aussi, après avoir envisagé la question sous toutes ses faces, et en avoir pesé le pour et le contre. Napoléon fait-il venir Bassano, et lui dicte-t-il une longue lettre pour l'empereur François : cette lettre, il la relit lui-même et la crible de corrections (3) .

L'Empereur s'étend de nouveau dans ces pages sur les pertes qu'il a éprouvées, il les discute et les attribue au froid, mais en même temps il expose la situation actuelle de la Grande Armée, l'état de ses ressources en hommes, en chevaux; il énumère les renforts qui sont en marche, et ceux qui viendront combler les vides, les nouvelles troupes qui se forment; il rappelle les secours fournis par ses alliés, la Bavière, le Wurtemberg, la Westphalie, la Prusse et le Danemark; il étale son budget, qui assure li 1100 millions en argent ". « Si Votre Majesté, continue-t-il, vent faire marcher les nouveaux 30 000 hommes que je lui ai demandés, je ferai volontiers un traité de subsides pour que le parti qu'elle prendra ne soit pas onéreux à ses finances" ; et la conséquence de tout ceci, c'est que » je ne ferai aucune démarche pour la paix, parce que les dernières circonstances ayant tourné à l'avantage de la Russie, c'est à ce cabinet à faire des

(1) Moniteur du 6 février.

(2) Bubna à Metlernich, 2 janvier, n" 2, 6 janvier (H H. S. A., 306, Frankreich, Berichte von Bubna, 1813; I-III.)

(3) Sur l'authenticité de la lettre voir d'Ussel, J63, note. Nous en avons eu des copies entre les mains aux H. 11. S. A.

démarches,... cependant je ne me refuserai pointa celles que Votre Majesté veut faire. »

La paix avec TAngleterre ne peut être si^jnée qu'aux conditions qui ont été proposées déjà en 1812 (l) . Quant aux conditions de la paix avec la Russie, l'Empereur les énonce; il reprend celles qu'il a énumérées à Bubna : <i II est bien entendu qu il n'est pas en mon pouvoir de revenir sur des dispositions consacrées par nos lois constitutionnelles, aucun des pays réunis par des sénatus-consultes ne peut être un objet de nég^ociation ni avec la Russie, ni avec l'Ang^leterre. Je céderai sur le traité de Tilsit, en ce qui peut compromettre 1 entière indépendance de la Russie, mais je n'abandonnerai pas un seul village du duché de Varsovie, et je ne souffrirai pas que la Russie reçoive aucun accroissement du côté de l'Autriche, de la Turquie ou de la Suède (2). »

Cette lettre est accompag^née d'instructions de Bassano à Otto. Bassano insiste sur les ressources de la France, comparées à celles de la Russie; la France ne craint pas la guerre, mais ne s'oppose pas à la paix; le ministre croit pourtant, malgré l'opinion qui règne à Vienne, ([u'on pourrait traiter avec la Russie, sans traiter avec l'Angleterre. A la manière dont il insiste sur ce point, il n'est pas douteux que l'Empereur désire traiter avec la Russie seulement, faire une paix continentale, mais non

(Ij « L'intégrité de I Espagne serait garantie : la France renoncerait à toute extension du côté des Pvrénées. La dynastie actuelle serait déclarée indépendante, et 1 Espagne régie par une constitution nationale des Cortès. L'indépendance et l'intégrité du Portugal seraient également garanties, et la maison de Hragance régnerait. Le royaume de Naplcs resterait au roi de ^»aples : le royaume de Sicile serait garanti à la maison actuelle de Sicile. Par suite de ces stipulations, l'Espagne, le Portugal et la Sicile seraient évacués par les troupes françaises et anglaises de terre et de mer. » Bassano à Castelreagh, 27 ayril 1812.

(2) Napoléon à l'Empereur d'Autriche, 7 janvier J813. (A E. Autriche, 396 — H. H. S A., Frankreich, Varia), publié par Oxokkn, I, 293. — RnKTONXE, Lettres inédites de Sapoléou, I, 413. — I..es pays réunis par des sénatus-consultes sont : Parme, l'ile d'Elbe, le Piémont, la Toscane, Plaisance, les États romains, la Hollande, les villes lianséatiques, Olden bourg, Lauenbourg.

78 l/lISTEr.VENTION DE L'AUTRICHE

une paix {jénérale; il semble que ce ne soit qu'à contrecœur que Napoléon se décide à la paix avec 1 Ang^leterre ; aussi, s'il y consent, ce ne sera qu'aux conditions de 1812, conditions qui n'ont pas été acceptées à cetle époque, et qui vraisemblablement ne le seront pas davantage en 1813.

Cependant, dans le cas improbable où une telle paix se ferait, il en pose les bases. Tout d'abord « aucun des territoires réunis par des sénatus-consuUes ne peut être séparé de l'empire. Une telle séparation serait considérée comme une dissolution de l'empire même. Il faudrait pour l'obtenir que 500 000 hommes environnassent la capitale, et fussent campés sur les hauteurs de Montmartre. En un mot, la plus légère concession contraire à nos principes constitutionnels est impossible, à moins de désastres tellement grands que la possibilité n'en saurait être admise. Hambourg, Munster, Oldenbourg, Home sont unis à l'empire par des liens constitutionnels. Ils y sont unis pour jamais. .. Les Provinces illyriennes, la Dalmatie, Gorfou, non plus qu'une partie de l'Kspagne, ne sont réunies constltutionnellement à l'empire. Sa Majesté pourrait, dans le cas où l'on traiterait avec l'Angleterre, être conduite, selon les circonstances, à considérer les Provinces illyriennes comme objet de compensation, pour des concessions que ferait le gouvernement anglais. »

Quant aux conditions de paix avec la Russie, elles sont les suivantes : l'Empereur lui assure la Pologne russe, la Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, l'Ukraine, et la délie des obligations du traité de Tilsit, mais ne saurait souffrir aucun agrandissement aux dépens de l'Autriche, de la Prusse, du duché de Varsovie et de la Turquie.

Cependant, tout en « ne s'opposant point aux démarches de la cour de Vienne, Sa Majesté ne veut y être pour rien. Il faut que la cour de Vienne les fasse d'ellemême, d'une manière indépendante (I) ». Phrase bien

(1) Bassano à Otto, Paris, 7 janvier 1813. (A. E. Aiitiiche, 394.)

T.KS iMlP:MlKKES DÉMAUCHES DE L'AUTllICIlE 79

imprudente, et qui va autoriser l'Autriche à conquérir cette indépendance qu'elle a trop de tendance à recouvrer!

Le lendemain, Bassano écrit à Metternich une lettre « toute confidentielle » ; mais bien qu'il déclare « que Sa Majesté ignore même que je vous écris » , il est vraisemblable que l'Empereur en avait connaissance. « Nous ne voyons pas les choses, ici, sous le même point de vue qu'à Vienne. » Les mesures ordinaires pour continuer la /}uerre suffisent; il est donc inutile de recourir aux mesures extraordinaires. La levée de la conscription de 1812, déjà commencée depuis l'occupation de Moscou, est un fait accompli. « Aussi nos alliés peuvent tenir pour certains que si la Grande Armée s'était noyée jusqu'au dernier homme en repassant le Niémen, nous n'en serions pas moins en mesure de rentrer en campag^ne au printemps, avec la supériorité accoutumée de nos armes. " Quant aux mesures extraordinaires, elles ne seront utilisées que si les alliés renonçaient à leurs obligations; malgré tout pourtant, dés les mois de mars et d'avril, une nouvelle levée de 150 000 hommes remplacera les 300 000 hommes qui doivent partir pour l'armée. Avec de telles forces on peut soutenir bien des propositions de paix!

Jusqu'à présent toutes les communications de Vienne ont été très conciliantes. II y a cependant un point à éclaircir, il y a cette dépêche d'Otto du 10 décembre, dans laquelle l'ambassadeur écrivait : " Que si l'Autricbe changeait de parti, elle verrait en peu de temps 50 millions d'Iiommes de son côté, et toute l'Allemagne et toute l'Italie se déclarer pour elle (I). »

Cette phrase est-elle un propos en l'air? est-elle une menace? En tout cas, Bassano la relève avec aigreur :

(1) Cette idée se trouvait déjà expi-iméc dans les iiiî-tnictions à Florel du 9 décembre (Voir chap. ii, page 52.) Il ne semble pas que Floret ait fait usai^e de cet argument, sinon Hassano l'eut relevé antérieurement, et y eut déjà fait allusion.

80 L'INTERVENTION DE LAUTUICHE

" Nous n'en sommes pas, M. le comte, insiste-t-il, à mesurer entre nous nos forces et notre influence... Je ne chercherai point à étabHr la balance de ce que peuvent l'un et l'autre empire » ; car si l'Autriche avait à Paris un ambassadeur «habile, susceptible de bien voir » , il dirait la puissance de l'Empereur, le mécontentement produit en France par l'annonce des conditions de paix trop humiliantes, le peu de créance que trouvent les bulletins russes. D'ailleurs, si l'éventualité d'un changement de l'Autriche se produisait, «Sa Majesté ne proclamerait pas la patrie en danger, mais elle déclarerait son influence impériale menacée, et par cette simple formule qui signalerait le péril de la Confédération du Rhin et du système actuel de l'Italie, elle appellerait 500 000 hommes aux armes. Vous seriez obligés d'en faire autant de votre côté, et la tranquillité générale, qui ne peut être troublée tant que nous restons unis, serait pour longtemps détruite. Vous deviendriez partie principale dans ce grand conflit. » Il y a cependant, dans la situation actuelle, quelque chose de rassurant : « l'influence du lien de famille... elle s'oppose à la défiance, elle réduit à leur juste valeur les rapports exagérés, elle porte à chercher dans les apparences des motifs de sécurité plutôt que d'alarme (l) » .

Malgré celte dernière partie très pacifique, la lettre insiste surtout sur les préparatifs militaires; par endroit même elle semble prendre un ton menaçant; elle ne peut donc laisser à Vienne qu'une impression de malaise; et y confirmer l'opinion que l'Empereur veut la guerre, et qu'il ne fera rien pour la paix.

Sur ces entrefaites {irrive à Paris la nouvelle de la capitulation du général York, et de la défection du corps prussien. La situation se trouve ainsi brusquement modifiée. Sans doute le Roi de Prusse assure l'Empereur

(1) Bassano à Melternich, Paris, 8 janvier. (A. E. Autriche, 396. — H. H. S. A. 308. Frankrcich, Weisungen an Florct, 1813; I), publié pai Onckem, I, 396.

LES PREMIERES DEMARCHES DE L'AUTl'.lCHE 81

de sa fidélité inébranlable, sans doute le prince Hatzfeld part pour Paris « porter l'expression des sentiments du Roi " ; sans doute le général York est destitué et remplacé par le général Kleist (1); mais dans cette nation prussienne, infestée par les sociétés secrètes, le peuple suivra-t-il le gouvernement? ^'est-ce pas là l'incident qui justifie l'appel aux mesures extraordinaires, dont Bassano a entretenu Metternich, dans sa dernière lettre.

Aussi l'Empereur croit-il nécessaire de réunir un Conseil extraordinaire composé « des princes grands dignitaires, des ministres du cabinet, et des ministres d'État (!2) ; » et il lui pose la question suivante : « Dans cette conjecture qui complique encore notre mauvaise position, me conseillez-vous de négocier pour la paix ou de faire de nouveaux efforts pour la guerre?» li'Empereur se croit sur de la réponse qui va lui être faite, sinon il est probable qu'il n'eut pas posé cette question, mais en ce moment critique il veut faire croire qu'il ne prend pas ses décisions à la légère; Cambacérès opine pour la paix; Talleyrand, tout en conseillant la paix, a des sousentendus : i> Voilà comme vous êtes toujours, interrompt brusquement l'Empereur, vous allez disant partout qu'il faut faire la paix, mais comment la faire? — Votre Majesté a encore entre les mains des effets négociables, si elle attend davantage et qu'elle vienne à les perdre, elle ne pourra plus négocier. — Expliquez- vous? " Mais, au lieu de s expliquer, Talleyrand se dérobe. Impatient, l'Empereur s'adresse au duc de Feltre, bien qu'il ait deux ou trois avis à prendre avant le sien. Le ministre se déclare hardiment partisan de la continuation de la guerre, et c'est à cet avis que se rangent les autres ministres, parce qu'ils voient « qu'il plaît au maître» . Ainsi

(1) Saint-Marsan à Bassano, Berlin, 5 janvier 1813. (A. E Prusse, 252 ) — D'UssKL, 178.

(2) Moniteur du 10 janvier. Faix, dans le journal du séjour de l'Empereur à Paris, à la date du 9, ne signale pas ce conseil (I, 134.)

82 i/iîsterventio:n de L'AUTUICHE

le conseil se termine d'une manière conforme à ses vœux (I) .

Aussitôt les mesures les plus importantes sont prises. «Les 100 cohortes de la fjarde nationale vont être formées en régiments de ligne, fait savoir Bassano à Otto, et mises à la disposition du ministre de la guerre pour l'armée active; 100 000 hommes de vingt et un à vingt-cinq ans, appartenant aux réserves des conscriptions antérieures vont être levés. On va tirer é;;alement 150 000 hommes de la conscription de 1814. Ces 350 000 hommes, ajoutés aux 200 000 fournis par la conscrij)tion de 1813 et les garnisons des places de France cl d'Italie, formeront une force de plus de 500 000 hommes, indépendamment de la Grande Armée et de l'armée d'Espagne... Au revenu ordinaire de 1813, qui serait de 1 100 millions, il sera ajouté une ressource extraordinaire de 200 millions par la vente des biens des communes. Sa Majesté n'a pas voulu toucher à son trésor de réserve qui contient 300 millions en numéraire, et qu'elle garde pour des circonstances plus urgentes (2) . "

Ces mesures, 1 Empereur demande au Sénat de les approuver. Le projet est accompagné d'un rapport de Bassano, destiné à les expliquer par lacté du général York, « qui a trahi tout à la fois son honneur, son général en chef et son souverain " ; celte pièce se termine cependant en assurant que lEmpereur, malgré tout, ne se refuse pas Cl à adhérer à un système de pacification " , et qu'il a accepté 1 entremise de l'Empereur d'Autriche. Elle fait alors savoir qu' « aucun des pays réunis à l'empire par des liens constitutionnels ne peut être un objet de négociations " , que les conditions de paix avec l'Angleterre sont celles qui ont été posées dans une lettre du 17 avril 1812 à lord de Castelreagh, et qu'aucun agrandissement de la Russie aux dépens des Princes de la Con-

(1) Duc i)K lloviGO, Mcinoires, IV, 145 — BorRniKNNK, Mémoires, V, 105.

(2) Bassano à Otto, 9 janvier 18J3. (A. E. Autriche, 394 )

LES PIIEMIKIIES DÉMAP.CHES DE L'AUTIUCHE 8:i

fédération du Rhin, du Roi de Prusse, de TEmpereur d'Autriche et du Sultan ne saurait être toléré (1).

Ainsi les conditions de paix auxquelles consent l'Empereur sont une fois de plus nettement énoncées. Ce sont les mêmes que celles qui sont contenues dans sa lettre à l'Empereur d'Autriche, les mêmes que celles qui se trouvent dans la lettre de Bassanoà Metternich; mais, à partir de ce moment, elles sortent de Tintimité de la correspondance et du secret des chancelleries, et prennent un caractère public qui les rend plus difficilement modifiables.

La nouvelle de la capitulation du jjénéral York était arrivée presque simultanément à Paris et à Vienne (2) . Le comte Zichy, ministre d'Autriche à Berlin, en avait transmis toutes les pièces. Cet incident avait péniblement affecté un homme aussi conservateur des vieilles traditions que Metternich ; il avait paru « craindre que la défection de l'armée prussienne ne fût le sig^nal d'une révolution " . Cependant, devant l'ambassadeur de France, il n'avait pas perdu son flegme ordinaire, et ce jour-là il l'avait entretenu de l'entrevue de Napoléon et de Bubna dont il venait de recevoir le récit. L'impression avait été bonne, notait Otto, le ministre avait trouvé dans les dépêches « le g^age de la longue durée de l'alliance et du succès des négociations » , aussi l'Autriche allait-elle faire partir un envoyé pour le quartier général russe, mais, concluait Otto, <i la difficulté qui semblait le plus embarrasser le comte de Metternich était la demande que ferait sans doute la Russie d'un agrandissement de

(1) Rapport (lu ministre des Affaires étrangères à Sa Majesté l'Empereur €t Roi. (A. E. Autriche, 394.)

(2) Elle semble être arrivée à Paris dans la nuit du 9 au 10, et à Vienne le il au matin.

territoire. Depuis Pierre le Grand, elle n'avait jamais fait de paix sans insister sur ce point, et il était disposé à croire qu'elle demanderait la Vistule pour frontière (1) " .

Quelques jours plus tard, Otto signalait les bonnes dispositions du cabinet autrichien : « Il n'a pas dévié un seul instant de la route qu'il s'est tracée...; les rapports les plus francs, les plus intimes ont eu constamment lieu entre le ministre et moi; je n'ai jamais laissé entrevoir la moindre méfiance, et j'ai toujours agi comme si l'Autriche devait rester ce qu'elle est effectivement, l'amie la plus sincère et la plus sûre de la France (2) . »

Pendant que l'ambassadeur écrivait ces lignes rassurantes, le 12 janvier était arrivé de Berlin un certain marchand Hellvvig. Ce pseudonyme cachait le colonel de Knesebeck, envoyé par la Prusse pour faire connaître à l'Autriche le point de vue prussien, dans la crise effroyable qui se préparait.

Plus directement intéressée dans la guerre actuelle que l'Autriche, la Prusse se débattait contre l'étreinte des événements. Elle revivait les journées de 1806. Le parti à prendre devenait pour elle une question de vie ou de mort. L'alliance de 1812, qui l'avait jetée dans les bras de Napoléon, et qui à ce moment avait paru la seule planche de salut possible, semblait maintenant, au contraire, devoir par un simple jeu de bascule l'entraîner à sa perte; la guerre n'était pas terminée, le mot de paix n'avait pas été encore prononcé parles puissances belligérantes, et cependant la Grande Armée avait été détruite, ses maréchaux découragés traversaient l'Allemagne, ses blessés étalaient sur toutes les routes la vue de leurs misères, ses corps décimés allaient sombres et mornes se reformer loin des champs de bataille, partout les nouvelles les plus sinistres circulaient rendant l'avenir plus noir encore qu'il ne l'était réellement. Par contre, les Russes lui fai-

(1) Otto à Bassano, Vienne, 11 janvier 1813. (A. E. Aulrichc, 394), publié par Fais, I, 29G.

(2) Otto à Bassano, 15 janvier, (A. E. Autriche, 394}

saient des avances ; mais comment devait-elle les interpréter? Car s'ils écrivaient à son Roi et à ses ministres, si leurs j'jénéraux communiquaient avec les siens, leurs armées pénétraient sur son territoire et l'occupaient dans des conditions inquiétantes. Aussi le problème de l'avenir se posait-il pour la Prusse plus difficile encore que pour l'Autriche.

La paix était ainsi devenue pour elle une nécessité, mais il fallait que ce fût une paix générale, qui empêchât la France d'absorber l'Europe, et la Russie de s'immiscer dans les affaires d'Occident. Cette paix, pensait-elle, ne pouvait être négociée qu'au moyen d'une médiation; or, cette médiation devait être imposée; et, en regardant autour d'elle, elle ne voyait que l'Autriche qui fût capable de le faire ; il résultait de cette conception que l'Autriche devait prendre une attitude militaire, et se joindre à elle pour dicter la paix. Ces opinions étaient à Berlin en dehors de toute discussion; on y discutait seulement sur le moment favorable pour entrer en scène; on ne savait pas s'il était préférable d'agir immédiatement, ou d'attendre que Napoléon eût repassé la Vistule. Ces discussions n'empêchaient cependant pas la Prusse de prévoir le cas où elle serait envahie par les Russes, et où elle serait obligée de signer un traité avec eux : elle voulait obtenir pour cette éventualité l'assentiment de l'Autriche.

Quant aux conditions de la paix qu'elle souhaitait, c'étaient celles des paix de Lunéville et d'Amiens. L'Allemagne serait ainsi rendue indépendante de la puissance française, les Princes de la Confédération du Rhin, sauf le Roi de Westphalie, seraient assurés de leur existence actuelle, la Confédération du Rhin serait remplacée par deux Confédérations, une Confédération du Sud, placée sous l'influence de l'Autriche, une Confédération du Nord sous celle de la Prusse. La ligne du Main devait limiter ces deux zones d'influence (1) .

(l) D'UssKi.. ô't et suiv Instructions données à Knesebeck.

86 L'INTERVENTION DE L'AUTHICIIE

Tel était le prog^ramme prussien que Knesebeck était chargé d'exposer. Ce programme ne pouvait que plaire à Vienne; mais ce qui plaisait beaucoup moins, c'étaient les moyens préconisés pour le réaliser. Les Prussiens voulaient brusquer les choses, en s'alliant immédiatement à la Russie, et en demandant à l'Autriche de hâter ses armements. Le colonel de Knesebeck, écrit Zichy, le 25 décembre, doit « exposer les bases militaires de la Prusse, et les concerter ensuite avec celles de l'Autriche " .

Aussi les entrevues avec Knesebeck embarrassaientelles singulièrement Metternich; fort longuement, le ministre déclarait que le traité de 1812, entre la France et la Prusse, n'était pas de la même nature que celui qui Hait l'Autriche à la France, que le premier avait un caractère de contrainte tel qu'il pouvait permettre sans transition un passage dans le camp opposé, tandis que la rupture du second exigeait des formes diplomatiques; rien d'étonnant donc si la diplomatie autrichienne était dans la circonstance tortueuse et compliquée; ce caractère lui était imposé par les événements eux-mêmes. En tout cas, au milieu de réticences infinies, l'envoyé prussien comprenait à demi-mot que l'Autriche ne voulait pas prendre parti pour l'un des deux adversaires, tant qu'elle ne saurait pas exactement quelles étaient les conditions de paix que chacun d'eux accepterait. Pourtant, il lui semblait qu'elle penchait d'un côté plutôt que de l'autre.

Il L'Autriche, écrivait-il, n'est pour le moment qu'un intermédiaire qui transmet les conversations, qui laisse les événements se dérouler sans chercher à les arrêter ou à les retarder; elle se contente de renforcer le parti russe en laissant voir aux autres cabinets qu'elle ne le& empêchera pas de se détacher de la France, et cherche ainsi à affaiblir la France en lui enlevant ses alliés. L'Autriche semble vouloir se tenir dans cette réserve^ tant qu'elle ne connaîtra pas les conditions de paix de l'un ou l'autre parti. Lorsque l'un ou l'autre parti se se-

LES l'KEMlEUES DEMAUCHES DE LAUTT, ICIIE 87

ront expliqués sur ce point, rAutiiche appuiera peut-être avec sa puissance militaire les conditions de paix qui lui paraîtront les plus acceptables, soit avec une fraction de ses troupes, soit avec toutes ses forces, ou bien finalement elle restera absolument neutre... Le comte de Metternich semble vouloir se ménajjer une de ces trois éventualités en armant sans se prononcer, c'est ce qui! appelle Tentière mobilité; c'est pour l'instant son mot favori sur lequel il revient continuellement. Avec un tel système, il est impossible de prévoir avec sûreté quel chemin prendra la balle qui se meut dans 1 air, ou dans quelle direction les événements la pousseront. Cependant je crois qu'on peut être certain qu'elle ne se tournera pas du côté français; car, avec cette arriére-pensée, il serait absurde de renforcer le parti adverse (l) . »

Pourtant malgré sa réserve, Metternich avoue à Knesebeck qu il souhaite que la Prusse « déclare la neutralité de la Silésie, que le Roi de Prusse se rende dans cette province, et qu'il change de ton vis-à-vis de la France 2) » . Il est vrai que, dans une lettre à Zichy du 16 janvier, le ministre autrichien se défend de donner un conseil (;3) ; à Gentz il fait des confidences telles que ce dernier qualifie sa manière d'agir " d'irrésolution systématique » . Metternich, écrit-il, « attendra, lowv^iera, battra la campagne, donnera des demi-promesses, et tiendra tout en suspens (4) " . Mais le ministre revient sur ces sujets, dans une conversation avec le comte Hardenberg : « Il m'exprima son désir prononcé, ainsi qu'au baron Humbold, écrit Hardenberg, que les armées russes avançassent le plus possible, et en force suffisante, et nommément que la Prusse, bien qu'il n'osât pas lui en don-

(1) D'IJssKi,, 192 et suiv. — Knesebeck à Hardenberg, Vienne, 14 et 19 janvier 1813. (Oscrkn, I, 137 et 148} — Gentz écrit à cette date à Nessclrode : "Il n'est pas possible de regarder cela le moins du monde comm'e un gage pour lavenir. » (Nksselrodk, V, 29.)

(2) Knesebeck à Hardenberg, Vienne, 14 janvier (déjà cité).

(3) Metternich à Zichy, 16 janvier 1813 (déjà cité).

(4) Gentz à Nesseirode, 16 janvier. (Nesseluode, V, 165 )

^8 LINTEU VENTION DE L'AUT RICHE

ner officiellement le conseil, ne lardât pas à se déclarer contre la France, et surtout que le Roi commençât par se retirer en Silésle; il souhaita que la Suède et le Danemark employassent également leurs forces en faveur de la Russie le plus tôt possible, et que toutes les puissances belligérantes ne ralentissent pas même leurs efforts, si des négociations de paix, comme il le disait toujours, avaient effectivement lieu pour enfin courber le caractère indomptable (de Napoléon), et pour le réduire à des termes plus modérés (l) . »

Le programme prussien élalt, en effet, trop séduisant, il se rapprochait trop de celui de Metternich pour n'être pas pris en considération; tandis qu'au contraire le programme français s'en éloignait tellement qu'il paraissait difficile qu'il put être assez modifié ])our être adopté. Ainsi la Prusse et l'Autriche voulaient l'indépendance de l'Allemagne, réalisée par la formation non pas de l'ancien Saint-Empire, mais d'une confédération. La conception de l'empire eût été impossible à faire prévaloir, parce qu'il eût fallu que les Princes de la Confédération du Rhin renonçassent aux « droits souverains qui résidaient dans l'Empereur et dans l'empire, » et qu'ils s'étaient arrogés depuis sa dissolution (2). La Confédé- .r^Ê^Q£», au contraire, leur conservait ces droits, tout en PTOiipant leurs États isolés; elle donnait à ce groupement la même cohésion, et à ces États la même force que celles qui résultaient de l'empire lui-même; elle en avait donc tous les avantages, sans en avoir les inconvénients. Mais si les programmes autrichien et prussien étaient d'accord sur ce point important, ils en différaient sur d'autres. La Prusse eût voulu que cette Confédération gravitât autour de deux grandes puissances qui devaient lui servir d'axe : l'une au nord, la Prusse, l'autre au sud, l'Autriche. L'Autriche, au contraire, ne jugeait pas ces deux

(1) Hartlenbeig à Munster, 7 février 1813. (O.nckkn, II, 106 •

(2) Mkttebsicu, I, 130.

LES PKEMIEUES DEMAllCHES DE L'AUTRICHE 89

aesnéess^iires ; si elle admettait la division en deux zones d'influence, elle ne voulait pas d'une séparation complète, elle voulait plus d'unité, de cohésion, et par conséquent plus de force de résistance au moment du dang^er : sous le nom de Confédération germanique, elle entendait simplement grouper les divers Etats de l'Allemagne, en rendant le lien qui les unissait effectif et réel (1) .

Mais ces différences n'étaient pour le moment que des points secondaires, puisque 1 idée principale, celle de la liberté de l'Allemagne garantie par une Confédération, faisait partie des programmes de Berlin et de Vienne (2) . Aussi, après ces confidences et ces échanges de vue, n'est-il pas difficile de prévoir que les mêmes intérêts vont rapprocher les deux cours.

Cependant toutes ces conversations devaient rester secrètes, rien ne devait en transpirer : c'est pourquoi Metternich ne laisse rien deviner à l'ambassadeur de France; il joue la comédie avec beaucoup d'art, il est très grand acteur. Il accueille bien, semble-t-il, les propositions françaises. Otlo lui avait remis, sous la forme de note, un extrait de la dépêche de Bassano du 7 ; elle sert de thème à ses entretiens (3). Le 18 janvier, en effet, Otto écrivait : u Les termes proposés par Sa Majesté, à l'égard de la Russie, ont paru très convenables, et le ministre désire sincèrement qu'ils soient adoptés; 11 craint seulement

(1) Listructions à Knesebeck. (Oni'ren, l, 126.) — Hardeiibcrg à Munster. (Oncken, II, 98 ) — lli.NKK, Hanloiherq, IV, 349. — Mettermcd, I, 130.

(2) C'était également, dans ses grandes lignes, le programme que le Prince Royal de Suède avait fait approu\er à Pélcrshourg et à Londres. Au lieu d'une Confédération, il prévoyait une ligue de peuples allemands, ligue assez étendue pour le comprendre lui-même (duc de Poméranie) ainsi <|ue le Prince Régent d'Angleterre (duc de Hanovre). Cette ligue devait être [)résidée par l'Empereur; la couronne aurait été offerte à l'Empereur d'Autriche, ou, à son défaut, au Tzar, au Roi d'Angleterre, au Roi de Prusse, mais ce nouvel empire aurait été différent du Saint-Empire. « Il faut renoncer à rétablir l'ancienne constitution. » (il/e'iHOÙ'e attribué au Prince Royal. A. E. Suède, 298.)

(3) LUCKWALOT, 67.

90 L'INTET.VENTION DE L A L T H I C H E

que rexistcncc du duché de Varsovie ne soit pour la Russie un sujet constant de crainte et de jalousie. Il est bien fâcheux, m a-l-il dit, que ce Duché ne puisse être réuni à la Prusse, qui serait alors assez forte pour former de concert avec nous une barrière contre la Russie. » Otto avait alors lait valoir combien il serait avantageux pour la Russie d'être déliée des obligations du traité de Tilsit. Puis la conversation avait passé sur les pays annexés à l'empire par des sénatus-consultes, et fort insidieusement Metternich avait demandé pourquoi il n'avait pas été question des colonies, qui cependant avaient été réunies de cette manière. Otto avait répondu qu'il ne pouvait plus en être question : ( Yuii possideiis excluant toute discussion à ce sujet » , et la formule embrassant « simplement les réunions dont la France avait pleine et entière jouissance ». A ce propos, le ministre avait déclaré qu'au commencement des négociations, il eût désiré voir énoncer Il des principes moins positifs, afin de laisser plus de latitude aux espérances qui faciliteraient les premières ouvertures. Un point essentiel, suivant lui, était de faire entrevoir la possibilité de la paix, et de donner quelque aliment à l'impatience des peuples d'y arriver» . Profitant de cet entretien, Otto avait repris la question de l'augmentation du corps auxiliaire, une fois de plus encore Metternich avait répondu évasivement, « qu'il ne connaissait pas encore les intentions de son maître » . Cependant, notait Otto, des recrutements assez considérables se faisaient, et les " troupes des frontières étaient en mouvement pour se rendre en Galicie " . Ces mouvements suffisaient pour donner confiance au ministre de France (1) .

Le lendemain, Otto se rend à nouveau chez le ministre pour lui donner connaissance du rapport de l'Empereur au Sénat. Metternich approuve les passages qui représentent l'Autriche comme puissance médiatrice, mais sa

(1) Olto à Rassano, IS janvier 1S13. (A. E. Aiilriclic, 394.)

LES IM'.EMIERES DEMARCFIES DE L'AinRICHE 91

fijjiire se rembrunit, lorsque Otto lui lit les conditions de la paix impériale. « Je sens très bien, dit-il, que cette noble franchise qui est si fort dans le caractère de l'empereur Napoléon, aura produit un effet salutaire en France, mais elle nous embarrassera sin^julièrement, parce qu'elle ôtera à la démarche que nous allons faire cet air de spontanéité et d'indépendance qui convient à notre position. Vous a\ez parfaitement bien écrit pour votre public, mais en diplomatie on ne saurait se dispenser d'avoir ég"ard aussi aux idées et aux passions des autres peuples. La première chose qu'on demandera à notre agent à Londres, sera de savoir s'il est chargé de négocier dans le sens du rapport fait au Sénat conservateur; s'il répond afHrmativement, il sera éconduit. Je crains même que cet énoncé des intentions de votre cour ne rende la Russie plus récalcitrante, et s'il contrarie les vues du cabinet de Saint-James, ce dernier fera les plus grands efforts pour empêcher les Russes de nous écouter. »

Devant ces raisons pleines de sens, Otto se trouve complètement désarmé, il ne peut que répondre des choses vagues : il ne voit pas dans cette publication les mêmes inconvénients; il considère que c'est un moyen choisi par l'Empereur pour gagner du temps en empêchant que des j)ropositions inacceptables soient formulées. Bien que cette discussion se prolonge pendant deux heures, Metternich n'est pas convaincu. Otto ne peut parvenir à dissiper 1' « espèce de consternation » qui règne sur son visage (1) .

Aussi, le lendemain, le cabinet autrichien lui remetil une note protestant contre cette manière de faire et dans laquelle il allègue que désormais « l'entreprise si salutaire d'une pacification générale » ne peut plus que dégénérer en « une compromission gratuite pour l'Autriche (2) " .

(1) Oito à Bassano, 19 janvier. (A. E. Autriche, 394.)

(2) Note verbale de Metternich du 19 janvier. (H. H. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floref, 1813; I.)

92 L'I]STERVENTiO^^ DE L'AUTP.ICHE

Deux jours après heureusement, arrive à Vienne le numéro du Moniteur du 12 janvier qui contient le rapport au Sénat. Le journal ne renferme pas le fameux para- {jraphe qui mécontente l'Autriche. L'Kmpereur a reculé au dernier moment devant « cette publicité intempestive (1) ». Aussi la note autrichienne tombe-t-elle d'elle-même, et Otto peut-il écrire : « Je sors de chez le ministre, que j'ai laissé extrêmement satisfait des nouvelles de Paris (2) » . De son côté Floret fait savoir que la pièce déposée dans les archives du Sénat est conforme au texte inséré dans le Moniteur, et que 1 Autriche est autorisée à désavouer (3) tout bruit tendancieux à ce sujet.

l^'incident est donc clos.

Cependant le 1 l janvier Floret était arrivé à Paris, et le lendemain avait été reçu par Bassano.

La conversation à peine engagée, l'envoyé autrichien avait exposé et développé la thèse de Metternich, celle de la paix nécessitée par l'exaspération des peuples. A ce tableau poussé au noir, Bassano avait répondu en certifiant les bonnes dispositions de l'Empereur, et puis brusquement avait reparlé de la paix avec l'Angleterre. Il avait déclaré qu'il ne la croyait plus possible : « Gomment voulez-vous que les Anglais fassent la paix? Ils voudraient la faire sous la condition que l'Empereur n'eût que trente vaisseaux de ligne, et ils savent bien qu'à cette condition on ne souscrira jamais. » Sans nier ces faits, Floret avait répondu que la paix dépendait surtout des conditions que poserait l'Empereur; à cette affirmation le ministre avait riposté que, « pour faire la paix, il fallait préparer la guerre; » cette riposte avaitamené celte réplique de

(1) Bassano à Otto, 13 janvier ISiîi. (A. E. Autriche, 394.)

(2) Otto à Bassano, 21 janvier. (Ihid.)

(3) Metternich à Lebzeltern, 3 février, n» 3. (11. H. S. A., Ilussland, Weisungen an Lebzeltern, 1813; II ) — Floret à Metternich. 29 janvier, n" 4, anne.xc 3. Précis de l'entretien du 27 janvier. (H. H. S. A., 307, Frankreich, Berichte von Floret, 1813; I-II.)

LES ri'.EMIERES DEMARCHES DE L'AUTRICHE 93

1 envoyé aulricliien : « 11 parait donc que les calculs de TEmpereur se portent bien plus sur une seconde campa^jne, que sur la réussite d'une démarche pour la paix : quel résultat peut-il s'en promettre? » Et si cette prochaine campagne est désastreuse comme la première, pourra-t-il en faire une troisième, une quatrième? La France ne sera-t-elle pas fatiguée, un jour ou l'autre (Ij?

Deux jours plus tard, Floret avait un nouvel entretien avec le ministre. Bassano avait de nouveau parlé du contingent : " Votre cour veut la paix, avait-il dit, le seul moyen de l'obtenir est d'ôter à l'ennemi tout espoir dans la guerre. " Les démarches autrichiennes ne peuvent aboutir que si les Russes sont convaincus que l'Autriche soutiendra la France de toutes ses forces dans le cas où ils refuseraient ses conditions de paix. Cette affirmation était très discutable, et péchait par la base, Floret n'avait pas manqué de s'en apercevoir, a Qui sera le juge de la (juestion, si les conditions sont équitables ou non, avaitil repris? L'ennemi ne pourra-t-il pas dire à l'Autriche : je suis prêt à faire la paix, si vous déclarez que vous vous joindrez à moi au cas que la France se refuse aux conditions que je propose? » Il fallait donc que la puissance qui portait les conditions de paix fut indépendante. « La menace détruirait la confiance qu'elle devait chercher à inspirer " ; et alors Floret avait développé avec abondance tous les arguments contenus dans ses instructions : il avait parlé de l'intérêt qu'avait la France à ne pas voir l'Autriche affaiblie du rapprochement de l'armée russe des frontières autrichiennes, des mouvements à craindre en Pologne; il avait affirmé la conviction qu'on avait à Vienne du peu de chance de réussite d'une nouvelle campagne. Bassano avait essayé de rétorquer ces arguments, en déclarant que c'était

(J) Floret à Metternich, 29 janvier, n" 4, annexe 1. Précis de l'entretien flu 12 janvier. (H. II. S. A., 307, Frankrcicli, Berichte von Floret, 1813; I-II.)

94 I/INTEIIVEISTIOIN DE I/AUTRICHE

pour prévenir tous ces dangers que TAutriche devait armer, et que, d'ailleurs, la défaite de la France ne permettrait pas à l'Autriche de résister toute seule aux Russes; puis il avait repris la question de la paix avec la Russie, elle lui paraissait aisée à conclure, pourvu que cette puissance renonçât non seulement à toute idée d'agrandissement, mais encore à la reprise de ses anciennes provinces, et que l'Empereur la déliât des obligations de Tilsit. A cette affirmation, Floret avait opposé le traité entre l'Angleterre et la Russie qui empêchait l'une des deux parties de négocier sans l'autre ; abordant la question de la paix avec l'Angleterre, il avait avoué ne pouvoir rien en dire, parce qu'il ne connaissait pas « les intentions de l'Empereur sur les sacrifices qu'il était disposé à faire (l) » ; cependant il était convaincu que les dernières annexions de la France sur le continent seraient des obstacles très sérieux. «Ah! pour cela, avait repris le duc, il est entendu que l'Empereur ne peut pas se prêter à des conditions qui seraient humiliantes; mais l'Espagne, croyez-vous qu'elle serait un grand obstacle?" et sur cette question de l'Espagne, la conversation avait tourné court, Bassano ayant laissé espérer que sur ce point l'Empereur ne serait peut-être pas aussi intransigeant que sur les autres (2).

Quelques jours plus tard, Floret avait un troisième entretien avec Bassano; mais plus les entrevues se succédaient, plus le ministre français se montrait convaincu que la Russie, ayant un besoin urgent de la paix, ferait une paix séparée, [)lus il affirmait que l'Angleterre elle-même, ruinée par l'armée qu'elle entretenait en Espagne, mécontente de la guerre, se verrait contrainte de faire la paix.

(1) Floret ignorait donc les projets «le rEiiipercur, la lettre du 7, les instructions à Otto de la même date, et le texte primitif des communications au Sénat

(2) Floret à Metternich, 29 janvier, n" 4, annexe 2. Précis de l'entretien du 24 janvier. (H. H S. A., 307, Frankreicii, Bcrichtc von Floret, 1813; I-Il.)

<lonc plus il paraissait persiiaclé que les propositions de l'Empereur seraient acceptées, et moins il croyait à la nécessité de les modifier (1).

Ainsi, sur ces questions, les opinions de l'Empereur semblaient inébranlablement arrêtées; et, quoi qu'on pût dire, il paraissait impossible de le faire revenir sur sa manière de voir.

Cependant, ni l'empereur François, ni Metternich n'avaient encore répondu aux lettres reçues de Paris et datées du 7 et du 8 janvier. Ce silence étonne Otto. II s'est bien aperçu qu'elles ont produit une impression fâcheuse, impression que les communications postérieures n'ont pas été faites pour dissiper, et que l'incident du Sénat a encore accru; aussi, pour en avoir le cœur net, se décidet-il le 22 à interroger Metternich à ce sujet. Ce dernier lui répond très franchement et sans hésitation que l'Empereur d'Autriche avait cru remarquer de la défiance et de 1 humeur dans la lettre de son cendre, qu il avait pensé avoir été « méconnu " , qu'il lui avait semblé que les intentions de la France n'étaient pas "de faire la paix, mais de compromettre l'Autriche " , mais que toutefois la suppression du passage relatif à la paix dans le Moniteur l'avait fait revenir sur sa première impression, et que la réponse allait être envoyée (2).

Le lendemain, en effet, partait la réponse de l'Empereur d'Autriche, pleine de calme et de dignité. Gravement, mais pourtant avec une nuance de tristesse, le vieil Empereur se plaignait d'avoir cru entrevoir que son gendre ne lui accordait pas a toute la confiance » qu'il était en droit d'attendre. Cependant il lui savait gré d'accepter son «entremise" . u II existe deux movens pour atteindre ce but, continuait ta lettre, celui de la persuasion, et celui d une attitude imposante de la puissance intervenante » ; et alors, prenant prétexte de cette nécessité, il

(1) Floret à Mctlernicli Entretien du 27 janvier (déjà cite;.

\%) Otto à Kassano, 22 janvier, confidentiel. (A. E. Autriche, 394.)

96 I/INTERVEINTION DE L'AUTRICHE

déclarait qu'il portait son armée à 100 000 hommes (1). « Je vais sous ce rapport, écrivait-il, et sans réclamer le moindre sacrifice à Votre Majesté, au delà des désirs qu'exprime sa dernière lettre. " L'affection des peuples de la monarchie lui permettra de faire face à ces dépenses nouvelles, et ce ne serait que dans le cas où des circonstances extraordinaires l'exigeraient, qu'il chercherait avec pleine confiance auprès de son « allié les ressources qui pourraient manquer (2) " .

Ainsi l'Empereur d'Autriche reconnaissait non seulement qu'il armait, mais encore qu'il allait au delà des désirs de son g^endre; il le faisait sans ses subsides, doucement il repoussait toute intervention étrangère dans ses armements, il continuait le geste d'indépendance que Metternich avait commencé à esquisser, et qu'il avait jusqu'à présent soigneusement caché à la France; pour la première fois ce geste était avoué, et l'Autriche donnait un moyen à la diplomatie française de le saisir : sera-t-elle assez habile pour cela?

En même temps que l'Empereur écrivait à Napoléon, Metternich écrivait à Bassano; mais le ton du ministre est tout différent de celui de 1 Empereur. Ce n'est plus la gravité qui convient à la majesté impériale, la lettre est vive et pleine de sous-entendus menaçants; l'auteur est nerveux, trop même peut-être, puisqu'il se départit du calme qui est le propre du cabinet autrichien et que, quelques jours plus tard, il sera obligé d'écrire à Floret : « Dites au duc de Bassano que je regarde cette correspondance comme une de ces légères querelles qui s'élèvent dans le? meilleurs ménages, et qui, loin d'affaiblir

(1) Déjà le 4 janvier ce parti était pris. Hardenberg écrivait à cette date que M l'Autrirhc formerait dans son intérieur jusqu'à la fin de mars une armée de iOO 000 combattants effectifs, qui avec les dépôts et avec les non-combattants ferait 150 000 hommes et figurerait pour 200 000, sur la destination desquels la France, malgré les protestations de l'Aulriclie, conserverait toujours des doutes». (Omcken, II, 106.)

(2) L'empereur François à l'empereur Napoléon, 23 janvier 1813. (A. E. x\utriche, supplément iO ) Publié par Onckes, I, 405.

la bonae harmonie, tendent, au contraire, à la fortifier (l) . »

Metternich insiste sur la « pénible impression » qu'a produite sur son maitre la lettre du 7 janvier. L'Empereur se croyait tellement à l'abri de tout soupçon de défiance sur ses principes, qu'il « ne peut que ressentir très vivement tout ce qui semble lui prouver le contraire )) . Puis brusquement le ministre dément toutes les assertions qui sont contenues dans la lettre d'Otto du 16, au sujet desquelles Bassano lui avait demandé des explications. Il ne reconnaît, comme exprimant sa pensée, que les instructions qu'il a données le 9 décembre à Floret. «Je désavoue, écrit-il, tout ce qui, dans un rapport qui m'est étranger, pourrait se trouver en contradiction avec le texte, et surtout l'esprit qui a présidé à la rédaction des dépêches susmentionnées du 9 décembre. » Cependant ce désaveu n'est qu'apparent, car quelques lignes plus loin il confirme les propos rapportés par Otto et qui ont tant effrayé Bassano : « J'ai autorisé M. de Floret à ne pas vous cacher la conviction de l'Empereur mon maître que son attitude ferme et imverturbable retenait dans de justes bornes des millions d'hommes (2). Je l'ai invité à vous prier de ne pas cacher à l'empereur Napoléon combien, d'après notre conviction, Sa Majesté Impériale de France devait se sentir intéressée à venir par des moyens moraux au secours des souverains ses alliés, pour ne point les exposer à ne pouvoir à la longue réprimer un esprit d'opposition dont le débor-

(i) Metternich à Floret, 18 juin. (H. H. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; II-III.) Publié par Oncren, I, 433.

(2) La dépêche du 16 disait : « M. le comte de Metternich s'est oublié plusieurs fois jusqu'à me dire que, si l'Autriche prenait un parti, elle verrait en peu de temps plus de 50 millions d'hommes de son côté. » Les instructions du 9 décembre à Floret portaient : « Je n'avance pas une proposition hasardée en assurant que l'Autriche seule contient en ce moment par le calme et l'imperturbable fermeté de son attitude plus de 50 millions d'hommes, prêts à se soulever pour une cause qu'il dépendrait d'un seul mot du souverain d'Autriche de faire regarder comme générale. »

yS l/l^JTEHVEiNTION DE L'AUTRICHE

dément compléterait les malheurs de TEurope.. . Telle est la conviction de l'Empereur mon maître, et chaque jour ne fait que la fortifier; il se croirait coupable en n'exprimant pas cette même conviction avec les couleurs les |)Ius simples et les plus vraies. Je prie Votre Excellence de prendre la présente lettre pour ce qu elle est. Elle renferme l'expression des principes de l'Empereur. J'y ai laissé nn libre cours à mes pensées. (1) i>

Ces conclusions sont inquiétantes, elles le sont d'autant plus qu'elles sont pleines de sous-entendus. Quelle est I aide qu'on réclame de Napoléon sous la dénomination de » moyens moraux » ? Le terme est imprécis, et par celte imprécision il devient menaçant. Sans doute cette lettre a pu être écrite sous une impression de mauvaise humeur, mais le fait môme de l'avoir écrite, après surtout les entretiens de Metternich et de Knesebeck prouve que l'Autriche évolue, et que les liens du traité de 1812 tendent de plus en plus à se relâcher. La conception que le traité n'est qu'une alliance « infiniment limitée " , qu'il n'est qu'une alliance en vue de la paix (2) , fait de plus en plus de progrès dans l'esprit du ministre. Entre cette interprétation spéciale du traité et le fait de se dégager complètement de ses charges, il n'y a plus qu'un pas, et désormais il ne semble plus que ce pas doive beaucouj) coûter à Metternich.

Evidemment la marche du cabinet autrichien n'était pas ce que Napoléon eût pu souhaiter. Y a-t-il réellement

(1) Metternich à Bassano, 23 janvier. (A. E. Autriche, 396.) Puhlié par 0.\<;ren, I, 400. — Metternich écrit à Floret : « .le ne peux être responsable que de mes propres rédactions. » 25 janvier. (H. 11. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; I.)

(2). u L'alliance infiniment limitée entre l'Autriclie et la France n'est qu'une alliance de paix. » Metternich à Stackelbcrg, 23 novembre 1812. Cité par Li f:KWALDT, 59. — Ihid., a Zichv. (Oncrks, I, 295.)

LES l'UEMIERES DEM A 11 CI) ES DE L'AUTRICHE 99

(diverijeiice complète et absolue de vues? Y a-t-11 simplement malenteticki (I)? A Vienne, Otto n'a pas débrouillé ia situation. Dans le labyrinthe de subtilités où aime à se mouvoir Metternicb, il n'a pas su trouver le fil d'Ariane (2). A Paris, TAutriche n'est toujours pas représentée. lUibna est toujours en mission extraordinaire, sans qualité spéciale pour pouvoir causer, et Floret est trop petit personnag^e pour cela. Depuis la fin de décembre, Bassano a demandé à Metternich l'envoi d'un homme " éclairé, sachant bien voir, connaissant tout le prix de l'alliance » , d'un homme « bien intentionné (îi)» . L'Autriche a successivement présenté Stadiou, Belle- ^arde, Wessenberg^, mais les uns ont été trouvés hostiles à la France (4), les autres de trop peu de poids (5) : aussi a-t-elle résolu d envoyer à nouveau Schwarzenber^ (6) ; mais l'ambassadeur n'est point encore en route, et entre temps la situation menace de devenir de plus en plus difficile : c'est pourquoi l'Empereur se décide à remplacer Otto (7).

(1) Fain croit au iiialenlendu (I, 118); le Mémorial (III, 95) .semble ■être du même avis. Bignon (^Histoire de France sous Napoléon, XT, 344) prétend qu'à cette époque « Napoléon savait fort bien à quoi s'en tenir à

:r égard de l'Autriche»

(2) « Vous lu connaissez, aurait dit Napoléon à Scliwarzenbcrg en parlant d Otto le 6 avril 1811, c'est un liouiine qui se croit toujours malade, àl est douillet, les moindres choses qui le gênent un peu, c'est fini, il n'est plus bon à rien » (IlKLFEnT, 429 )

(3) Bassano à Otto, Varsovie, 18 décendjre 1812. — La Besnardière à ■Otto. Paris, 26 décendire. (A. E. Autriche, 393 )

(4) Stadion. « S'il pouvait être question d'un pareil choix à Vienne, vous n'oserez pas dissimuler qu'il serait probablement peu agréable à l'Emjiereur. « (Bassano à Otlo, 7 janvier 1813. A. E. Autriche, 394.)

(5) Wesscnberg. « C'est un homme de trop peu de poids à Vienne. » '(14 janvier. Otto à Bassano. (I<l.J

(6) « M. le prince de Schwarzenberg a écrit plusieurs fois à l'Empereur pour lui demander la permission de passer six semaines à Vienne pour v rétablir sa santé. Le ministre ne voit pas comment on pourrait lui refuser ■<:ette faveur, mais ne trouvant personne qui puisse remplir à Paris le poste •de cet ambassadeur, il voudrait profiter de cette circonstance pour le faire passer plutôt à notre cour qu'à Vienne. » — (Otto à Bassano, 21 janvier. A. E. Autriche, 394.)

(7) Le remplacement d'Otto n'était pas désiré par l'Autriche : « Je vou»

100 I/INTERVENTION DE I/AUTHIGHE

Le choix du successeur est délicat, car la succession est lourde et peu enviable; il faut un homme avisé, un « nez fin " qui puisse « flairer les vieux diplomates (1) " , en même temps qu'un personnage capable d'en imposer par sa naissance, son titre, son passé. L'Empereur, jetant les yeux autour de lui, choisit parmi ses aides de camp le comte de Narbonne, un g^rand seigneur du siècle précédent (2), qui avait conservé les manières raffinées et la politesse exquise des cours de l'ancien régime.

En attendant l'agrément de l'Autriche, Otto va gérer l'ambassade, ce qui permettra de préparer le départ de Narbonne.

Une politique extérieure vigoureusement conduite ne peut être que la conséquence d une situation intérieure satisfaisante; plus que personne l'Empereur connaît cette maxime, aussi ne perd-il pas de vue l'administration intérieure. Il s'en occupe et l'oriente de manière à faciliter la solution des questions extérieures.

Depuis son retour à Paris, il n'a pas changé un seul instant de ligne de conduite : sans doute il a énuméré des conditions de paix, sans doute il a admis que l'Autriche devienne médiatrice, mais toutes ces déclarations pacifiques ne lui ont pas fait perdre de vue la guerre. Il la prépare tranquillement et avec calme. Les conscrits sont appelés ou rappelés, les chevaux sont achetés, l'ar-

pric, écrit Melternich à Florct, de ne pas le discrétliter au delà de ce qu'il faudra pour ne pas nous exposer à le perdre dans le moment actuel. » (H. H. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 18i:î ; I.)

(i) Constant, Mémoires, V, 131.

(2) « M. le comte de Narbonne revient de Fontainebleau, il m'apprend qu il est nommé ambassadeur à Vienne. » (22 janvier. Castkll.vse, Journal, l, 222.) Le 3 janvier Wacken signale qu'à Paris on parlait du remplacement d'Otto par le duc de Rovigo. (H. H. S. A., 306, Frankreich, Bericlite von Lefèvre, 1813; I.) Metternich fait savoir à Floret que, si cette nomination avait lieu, « elle serait de nature à provoquer des protestations formelles ». 25 janvier. (H. H. S. A., 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; I.) Vii,i,KMAi:<, dans Narbonne, 290, prétend que ce n'est qu'en mars que le choi.\ de l'Empereur avait été fait. Cette assertion est démentie ])ar tous les documents.

LES PllEMlEUES DEMARCHES DE L'ALTUICHE 101

tillerie est refaite, les corps sont réorg^aulsés et les armées reformées; rien ne lui échappe, il surveille tout, ordonne tout, prend lui-même toutes les mesures, entre dans les moindres détails, jusqu'à recomposer sa bibliothèque de campag^ne (1) et à simplifier Tordinaire de sa table (2). Jl accepte avec empressement les offres de cavaliers ou de gardes d'honneur faites par les villes ou les départements; il sait même les provoquer en les faisant insérer au Moiiiteia-, de manière à porter à la connaissance de tous les noms des municipalités ou des assemblées départementales, qui consentent des sacrifices pour la cause impériale; il espère ainsi susciter des exemples (3).

Puis il donne tous ses soins aux finances, car la charge qui incombe au Trésor est très lourde; à l'augmentation des dépenses, il fait face par l'aliénation des biens des communes, dont la vente est estimée devoir fournir 360 millions (4) . « Les communes seront dédommagées en recevant, en inscriptions à 5 pour 100, une rente proportionnelle au revenu net de leurs biens 5). »

L'Empereur pense aussi à tous les hommes qui restent en arrière, à tous ceux qui sont trop âgés pour pouvoir être incorporés dans l'armée. Usait que, malgré l'exposé de la situation des finances fait par le ministre de l'Intérieur, le comte de Montalivet, à l'ouverture du Corps législatif le 14 février, l'argent se resserre; les rapports de police disent clairement que « le mécontentement est général » ; ils signalent la baisse de la Bourse, et ce " thermomètre » (6) lui prouve que nulle part la confiance n'a encore repris. D'ailleurs des placards injurieux sont découverts en province, et en plusieurs points des

(1) Note pour M. I^arbier, 18 février. {Correspondance, 19595.)

(2) Note pour le grand maréchal. 25 janvier : « En campagne et en marche, les tables même la mienne seront servies avec une soupe, un bouilli, un rôti et des légumes, point de dessert. " [Correspondance, 19608.;

(3) Au comte de Montalivet, 23 janvier. (Correspondance, 19489.)

(4) Fai.n, I, 96

(5) Pasqcieb, Mémoires, II, 60.

(6) CONSTiNT, IV, 164.

102 L'IINTEUVEîsTlOlN DE L'AUTlllCHE

troubles se sont produits au moment du départ pour. Tarmée des cohortes de la g^arde nationale (I). Aussi ne veut-il pas laisser derrière lui des ouvriers inoccupés, qui peuvent à l'occasion devenir des éléments de sédition. Il prescrit donc l'exécution de g^rands travaux. A Paris on trouve pour faire face à l'ouverture de l'avenue de l'Observatoire des fonds dans les caisses du Sénat, et on commande, faubourg Saint-Antoine, des meubles pour les palais impériaux (2) .

L'Empereur se souvient aussi du Pape qui est à Fontainebleau. Il voit les catholiques attendre impatiemment la fin de son conflit avec la papauté; il sent ([u'il y a urgence, avant de s'éloigner de nouveau de sa capitale, de calmer leurs consciences, afin de leur éviter l'occasion de faire de l'opposition quand il sera loin. Il pense en même temps au couronnement par le Pape de l'Impératrice et du Roi de Rome. Quelle mesure pourra être plus flatteuse pour l'Autriche? Quel courrier sera plus impatiemment attendu que celui qui annoncera le couronnement de l'Impératrice et sa régence? « La nouvelle du couronnement de Sa Majesté l'Impératrice et du Roi de Rome, a écrit Otto le 18 janvier, a fait ici la sensation la plus agréable. Je sais que l'Empereur en a été touché comme d'une nouvelle preuve de confiance de son auguste gendre (3) . »

Le 19 janvier Napoléon chasse à Grosbois chez Berthier; la chasse finie, au lieu de rentrer aux Tuileries, il se dirige vers Fontainebleau, et le soir môme a un entretien avec le Pape. Quatre jours plus tard le Concordat est signé. " Nous sommes depuis six jours à Fontainebleau, écrit ce soir-là l'Impératrice à son père, l'Empereur a terminé aujourd'hui au mieux avec le Pape les

(i) Kulletins de police. (A. N., A. F. IV, 1525.)

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