CHAPITRE V
UNE l'ÉRIODK DE DÉMARCHES
I. Lettre de l'Empereur d'Autriche du 24 janvier. — Instructions de Metternich à Bubna du 25 — Audience de Bubna du 3 février. — Entretien de Floret et de Bassano. — Instructions de Bassano à Otto
II. Choix de l'envoyé autrichien auprès du Tzar. — Les instructions de Lebzeltern. — Armements de l'Autriche. — Metternich endort Otto. — Ses confidences à Hardenberg. — Le mécontentement en Allemagne et en Autriche. — Correspondance d'Otto à ce sujet.
III. Instructions de Metternich à Bubna du (i février. — Audience de Bubna du 15 février. — Ouverture du Corps législatif — Les préparatifs de l'Empereur. — Le douaire de l'Impératrice.
IV. Instructions de Metternich à Floret et à Bubna du 18 février. — Audience de Bubna du 1^"^ mars. — Opinions de Bubna et de Floret sur la situation. — Instruction de Metternich du 28 février. — Uéponse de l'Empereur.
Le courrier qui porte à Paris la lettre de l'Empereur d'Autriche du 23 janvier en réponse à celle de Napoléon du 7, en apporte une seconde du vieil Empereur à son p^endre. Dans cette nouvelle lettre, l'empereur François annonce que le Roi de Naples ayant quitté l'armée sans laisser d'ordres au corps auxiliaire, il avait cru devoir « par des dispositions directes, pourvoir au salut de son corps d'armée placé, d'après les dernières nouvelles, toujours encore sur la ligne du Narew » ; Bubna est donc chargé de communiquer à l'Empereur des Français les ordres donnés à Schwarzenberg^ prescrivant la retraite
sur Cracovie, et de lui annoncer 1 envoi du feld-niaréclial à Paris (Ij .
Chacune des lettres de l'Empereur est accompa^o^née d'une instruction du ministre Celle qui est jointe à la lettre du 23, expose la manière dont les Autrichiens considèrent le traité du lA mars 1812, et pose en principe qu'il est un traité de paix, qu'il est donc impossible à l'Autriche d'aggraver par une augmentation du contingent les charges qui lui sont imposées (2) .
La seconde instruction justifie et commente les ordres envoyés à Schwarzenberg. Il est évident que ces ordres vont provoquer la colère de Napoléon; aussi quels ménagements ne faut-il pas prendre pour l'en informer! " Nous connaissons trop l'esprit inquiet et soupçonneux de l'empereur Napoléon pour ne pas entrevoir la possibilité qu'il prenne de 1 ombrage sur notre démarche, et c'est pour en prévenir les suites que nous vous mettons à même de placer les questions comme elles devront l'être. » Aussi, le nombre des pièces justificatives emportées par Bubna est-il considérable. On y trouve entre autres toute la correspondance échangée entre le quartier général français et celui de Schwarzenberg, et en particulier la lettre du Roi de Naples qui autorise le feld-maréchal autrichien à signer un armistice « bien antérieurement à la position actuelle des choses » .
Plus que jamais Metternich affirme son attachement au système français; sentant venir l'orage, il se fait souple et humble. « Vous déclarerez également à l'Empereur des Français, que le corps auxiliaire se trouvant d'après le traité sous le commandement immédiat de Sadite Majesté, il a dépendu d Elle d'indiquer le point sur lequel notre corps auxiliaire pouvait être appelé à se j)lacer, et que notre auguste maitre n'a indiqué le point de retraite vers la Galicie, que parce que Sa Majesté avait
(1) L'empereur François à l'empereur Napoléon, Vienne, 24 janvier. (A. E Autriche, supplément 29. — Publié par Osokkx, 1, iOT.)
(2) Voir chap. iii, page 105.
174 L'UNTEKVENTION DE LAUTHICHE
consenti à ce que le corps auxiliaire suivit ce mouvement. Ce corps ne reste pas moins sous le commandement Immédiat de l'Empereur des Français, et il dépendra de Sa Majesté de lui adresser par le Major Général tels ordres qu'elle jugera convenables. " Maintenant que toute liaison entre les Autrichiens etla Grande Armée est rompue, et que l'Autriche a pris toutes ses précautions pour rendre inexécutables les ordres du quartier général français, cette phrase n'est-elle pas d'une ironie insolente? D'ailleurs, continue Metternich, «vous direz explicitement, que tout en se rapprochant des autres corps d'armée autrichiens, nous sommes loin de confondre la nature et le but de nos différents corps d'armée » . Il ne saurait donc y avoir de malentendu, et le mouvement de retraite vers la Galicie ne doit pas donner lieu à une interprétation fausse; le corps auxiliaire, et le corps de réserve de Galicie ne ])euvent être confondus; malgré leur rapprochement chacun d'eux garde son objectif séparé (l).
Ainsi, tranquillement, Metternich poursuit l'exécution du plan qu'il a médité. Il a déjà su reconquérir son indépendance diplomatique, maintenant il reconquiert son indépendance militaire ; il retire son armée de la lutte, de manière à la conserver intacte pour plus tard; il n'oublie pas qu'elle se compose presque uniquement
(1) Metternich à Bubna, 25 janvier, n° 2. (H. H. S. A. 309, Frankreich, Weisungen an Bubna, 1813; I-II. — Publié parONCKF;s, I, 404.) On peut se demander sur quelles donne'es Metternich se fonde pour déclarer que Napoléon avait autorisé le corps auxiliaire à se replier sur la Galicie. II avait été question de cette direction dans les instructions du 20 décembre, dans l'audience du 30 l'Empereur n'en parle pas. Bubna avait pressenti à ce sujet Bassano et Lauriston le 12, et à ce propos écrivait : « Je pense toutefois que, même par voie ofHcielle, il ne serait pas possible d'obtenir un ordre tel que V. E. aurait en vue pour le corps autrichien, à plus forte raison ne peuton pas se flatter de moyenner cet ordre par des ouvertures particulières, et non ofHcielles. J'avais établi dans mon audience l'utilité d'appuyer le corps auxiliaire sur notre frontière, mais j'ai dû m'abstenir de répliquer au delà de la réponse de l'Empereur pour éviter la métiance en insistant trop de prim abord. » (Bubna à Metternich, 17 janvier. H. H. S. A. 30(i, Frankreich, Berichte von Bubna, 1813; l-III.) C'est tout ce que nous avons trouvé à ce sujet.
de cadres, et qu'un jour ou l'autre, elle pourra se dédoubler et servir de noyau à de nouvelles Formations (1) . En se rapprochant de la Galicie et de l'armée du prince de Reuss, elle découvre le cours de la Vistule et permet aux armées russes de s'enfoncer comme un coin entre elle et les troupes du Vice-Roi; l'Autriche donne toute facilité aux ennemis de pousser en avant (2). Mais cette considération importe peu au ministre autrichien.
Ayant reçu ces deux instructions et les lettres de l'Empereur, Bubna demande une audience. Elle lui est accordée le 3 février, et fixée à neuf heures du matin. Napoléon est ce jour-là d'excellente humeur. « Que m'écrit l'Empereur d'Autriche? " s'écrie-t-il, dès qu'il aperçoit l'envoyé de son beau-père. Celui-ci lui remet d'abord la lettre de l'Empereur son maitre du 23 janvier (3). Tout en la lisant, Napoléon exprime sa satisfaction de voir enfin commencer la médiation de l'Autriche, mais bientôt son sentiment se modifie : il reg^rette que l'empereur François » n'ait pas trouvé dans la lettre du 7 janvier un lang^age de confiance " , qu'il croyait y avoir mis. Il veut revoir la minute de cette pièce et se la fait apporter; il se fait apporter aussi celle de la lettre du 25, écrite de Fontainebleau au sujet du Concordat : » Je veux les lire avec vous, dit-il aimablement à Bubna, pour voir les passages qui ont pu donner lieu à une mauvaise interprétation. " A la lecture, ces deux lettres lui font une impression tout autre; l'historique de la campagne de Russie lui paraît un verbiage : «j'aurais pu m'en passer )> ; les ressources de la France qu'il avait étalées avec complaisance lui semblent une sottise : « C'est une sottise [je rends, écrit Hubna, le mot qui lui échappa]; on aura pris cela pour une menace, et j'aurais pu me dispenser d'établir les moyens de la France, l'Empereur les con-
(1) METTEiiNica, I, 123-125.
(2^ « I^e prince Schwarzenberg en Ht naïvement l'aveu au [;cnéral Reviiier. » (BiGNos, XI, 331.) — Pasquikii, II, 58. (3) Voir chap. ni, page 95
17(5 I/IiNTEUVElNTIOIS DE L'AUTRICHE
liait. Ayez soin d'informer votre maître, que loin d'avoir voulu menacer, je n'ai écrit cela que dans un moment d'épancliement de cœur et d'entier abandon à son égard. » Puis il passe à la seconde lettre de l'Empereur d'Autriche, et sans laisser à Bubna le temps d'exposer les raisons qui l'ont motivée, il l'ouvre nerveusement, uaccompag^nant ce mouvement d'un air qui manifeste aisément l'ombrage qu'il prend de cette mesure ». Il se met à la parcourir rapidement. A 1 annonce de Tordre que Schwarzenberg a reçu, il interrompt sa lecture : « Si cet ordre exprime formellement que le prince Schwarzenberg ne doit l'exécuter que pour autant qu'il n'aurait pas d'autres ordres du quartier général, il n'y a pas d inconvénients, attendu que le Vice-Roi l'a requis dans le cas qu'il fallût abandonner la Vistule, de se retirer sur Kalish, et cet ordre doit lui être parvenu avant celui de Vienne, puisque l'adjudant La Bédoyère qui le lui a porté doit être déjà revenu à Posen. » Cette interruption faite, il continue sa lecture, et demande à Bubna communication des ordres envoyés; mais dès qu'il les a entre les mains, sa figure change brusquement, elle se plisse et se contracte.
« Monsieur, c'est une mauvaise pièce, s'écrie-t-il, elle est contraire au traité, cest un ijrcinier pas vers la défection. Il ne peut pas y avoir deux commandements dans une armée. Vous m'avez donné ce corps pour faire la guerre à la Russie II a été mis à ma disposition. Quand votre corps auxiliaire est séparé de mon armée, il devient nul pour le but. J'aime autant m'en passer, du moins je sais alors à quoi m'en tenir. Vous avez changé de système. Nous allons bouleverser le monde. L'espoir de la paix est perdu. Les Anglais et les Russes s'apercevront de ces dispositions. Vous voulez tirer votre corps auxiliaire du jeu. J'ai accepté votre intervention pour la paix, mais un médiiieur arme ne nie convient fias. Il en arrivera que le Vice-Roi sera obligé d'évacuer Varsovie, de quitter la Vislule, d'aller derrière COder. Gela fera une mauvaise sen-
niNE PÉUIODE DE DEMARCHES 177
sation dans mon armée, et en France. Jeu parlerai à mon peuple, je ferai de nou})elles levées. Je retirerai peut-être mes troupes derrière le Rhin, je m'arrangerai avec les Russes, deux grandes puissances trouvent toujours moyen de s'arranger, et vous ne pourrez désormais compter sur moi. »
L'Empereur a parlé, il s'est laissé entraîner à un mouvement de colère, comme il en a parfois. Il a arpenté son cabinet, et tout en marchant les idées ont jailli de sa pensée nombreuses et rapides; mais, malgré tout, il n'a nullement perdu la juste appréciation des choses; car, à travers son mouvement d'impatience, il a aperçu le but de Metternich, il a vu \n médiation armée derrière l'intervention, il a senti que, s il l accepte, le traité de 1812 n'existera plus, puisque la médiation place l'Autriche dans une parfaite indépendance vis-à-vis de l'un et de l'autre adversaire. Or, ces nouvelles, il les apprend au moment où il donne des ordres pour défendre les lignes de la Vistule, et où il lui faut toutes ses forces pour assurer cette défense, au moment où combinant les mouvements du corps autrichien avec ceux des autres corjis de la Grande Armée, il lui prescrit de tenir à Varsovie, et en cas d'évacuation de " marcher sur Kalish » . Devant l'écroulement de tous ses plans, de tons ses projets, quel homme ne se serait pas laissé emporter par la colère?
Pendant toute cette sortie, Bubna ne peut placer un seul mot. Quand l'Empereur a fini de parler, l'envoyé autrichien le supplie de relire sans prévention l'ordre à Schwarzenberg : « Eh bien, lisez. » Bubna, reprenant le papier que lui tend l'Empereur, relit les premières phrases, puis, s interrompant, il fait remarquer que l'ordre n'est pas aussi absolu que Napoléon le pense, qu il ne « doit être exécuté que dans le cas où le Major Général n'en aurait pas envoyé d'autre » , qu'ayant été rédigé par un militaire il est mal rédigé, mais qu'il n'en résulte pas moins que le corps auxiliaire demeure sous les
178 L'INTEKVElM ION DE L'AUTRICHE
ordres immédiats de l'Empereur des Français : u C'est trop tard, réplique l'Empereur, le mal sera fait, le Vice- Roi sera obligé d'évacuer Varsovie et de se retirer derrière l'Oder, l'armement des Polonais qui, à ce que le prince Poniatowski m'écrit, est assez avancé et se trouve déjà porté au delà de 20 000 hommes, sera compromis. "
PuisBubna reprend la lecture qu'il interrompt de nouveau pour faire remarquer que l'ordre de l'Empereur d'Autriche ne fait que confirmer ceux de Mural : « Non, repartit l'Empereur, mes ordres ne tendaient qu'à la défense de Varsovie. " Cette réflexion permet à Bubna d'insinuer que la position des Autrichiens sur le flanc de l'armée russe devient très importante. « J'aime à croire, reprend l'Empereur, ce que vous me dites ; j'ai une pleine et entière confiance dans votre Empereur depuis que je l'ai vu de près. J'ai confiance en son ministre; mais, voyons, lisez les lettres de votre Empereur, vous pouvez les lire; lisez-les à haute voix. »
Et Bubna s'exécute, surveillant tout en lisant le masque impérial par-dessus les pages. L'Empereur écoute la lecture d'un air calme mais distrait, son esprit est ailleurs; de temps en temps il interrompt par des monosyllabes. Évidemment à ce moment il compare l'acte autrichien à celui de York, et tous deux lui paraissent de même nature. Peut-être pense-t-il déjà à en tirer parti, et à s'en servir pour demander de nouvelles levées; mais il reprend bientôt tout son empire sur lui-même; la lecture qu'il se fait faire n'a pas d'autre but que de lui en donner le temps. Quand elle est terminée, il est redevenu maître de lui, et se contente de déclarer qu'il faut attendre, avant de prendre un parti, les nouvelles qui certainement allaient arriver.
La conversation se traîne ensuite; elle roule sur des sujets généraux, la guerre, la paix, la prochaine campagne, et dure ainsi vague et imprécise jusqu'au moment où l'Empereur congédie l'envoyé autrichien : « l<'h bien, général Bubna, espérons le mieux! »
O'E PEKIODE ItE DEMARCHES 179
|j audience impériale avait duré trois heures; pondant ces trois lieurcs, l'Empereur avait successivement passé par divers états d'âme, il avait été tour à tour calme et violent, maitre de lui et emporté; il avait parlé tout en marchant suivant sa coutume, sautant continuellement d'un sujet à 1 autre, reprenant et abandonnant plusieurs tbis les mêmes idées. Pendant cette conversation entrecoupée et décousue, il avait laissé échapper plusieurs aperçus que Bubna avait notés avec soin, il avait répété son opinion u que la Russie ferait la paix, si l'Autriche le voulait, mais que l'Angleterre ne voudrait pas la paix... les Anglais voudront la cession de la Hollande, pensait-il >' , mais il ne pouvait céder la Hollande. La Suède et la Russie avaient déjà offert au Danemark des compensations en Allemagne, s'il consentait à céder la Norvège. " On s'occupe déjà du partage de mes provinces, disait-il avec tristesse... Le prince royal de Suède est un fou, il est d ailleurs d'une famille de fous. » A propos du départ du Roi de Naples de l'armée, il avait déclaré : « Le Roi de Naples a très mal fait, je lui ai lavé la tète. Le connaissez-vous? Il est très brave, même très brillant un jour de bataille, mais il n'a pas de tète : le Vice-Roi vaut mieux pour un commandement. Il a plus l'habitude d'une grande administration. " Il avait également exprimé la confiance " qu'il avait dans l'Empereur d'Autriche et dans Metternich ; mais il ne fallait pas oublier que la France avait fait beaucoup de mal à l'Autriche; cela laissait des ressentiments qui ne pouvaient s'effacer si vite. Des événements extraordinaires comme ceux de cette campagne faisaient beaucoup d'ef^fet. Les nations étaient méfiantes : vous avez fait votre alliance avec moi à perpétuité, mais " ici l'Empereur s'était interrompu, comme s'il avait eu peur d'avoir été trop loin, il avait laissé sa pensée inachevée, et s'était plongé dans ses réflexions, puis tout à coup il avait repris : « Lorsque j'ai vu que le traité de Tilsit gênait la Russie, j'ai voulu négocier, mais la Russie ne voulut pas, elle voulut rompre de front, cela ne vaut ricti.
180 i/i>;terve]ntion de i/ahtriche
Dans un pareil élat, on doit ag^ir franchement, on doit s'ex|)li(|uer sur ce que 1 on veut, on fait de nouveaux arrang^emenls, voilà la marche de ma politique; on me croit une tête emportée, on se trompe, je suis un homme de calcul, je pèse mes moyens et ceux des autres, je suis franc, je ne me cache pas. "
A peine rentré chez lui, Bubna avait pris la plume pour envoyer à sa cour ses impressions : « Au moment où I éci'is, pensait-il, c'est-à-dire trois heures après 1 audience, je ne puis pas me dérober à l'intime persuasion que l'impatience, la métiance, et tous les sentiments qu'élève dans son âme la manière dont il ju^'je cet événement, causent à l'Empereur la plus violente aj^itation. Quel sera le parti final auquel il s arrêtera en dernier résultat, c'est ce que je n oserais pas préjuger. J'ai cependant la croyance que la réflexion continuera à prévaloir, et qu'elle trouvera le })lu8 fort appui dans l'état d'affaiblissement des forces dans lesquelles les derniers événements laissent la France. L'Empereur, à ce que je crois, ne brusquera rien, il affectera de regarder les démarches de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche comme nécessitées par les circonstances, il paraîtra reconnaître que les États indépendants sont souvent dans le cas de céder à l'impulsion de leur intérêt, il s'abstiendra même de se plaindre, tout au plus fera-l-il entrevoir les suites que pourraient avoir pour l'Autriche un arrangement particulier entre la France et la Russie, et surtout l'accroissement de puissance de ce dernier empire (1). »
Quelques heures plus tard Floret avait une conversation avec Bassano. Le ministre ne fit aucune allusion à l'entretien de l'Empereur et de Bubna, il affecta la plus profonde indifférence quand Floret lui donna communication des ordres à Schwarzenberg ; il regretta simplement, comme son maître l'avait fait le matin même, qu'à
(1) Bubna à Metternich, 3 ff^vrier, n"' i et 2. (H. H. S. A. 300, Frankreich, Berichtc von Bubna, 1813; I-III ) En partie dans O.ncken, I, J03, (texte allemand).
Vienne on eiil mal interprété les lettres du 7 et du 8 janvier; il accueillit sans étonnenient la note verbale de Stackelbergf affirmant l'alliance itiébraidable de l'Angleterre et de la Russie (I); il se contenta de la commenter dans un sens français : l'AnjO^leterre et la Russie ne peuvent être séparés, pensait-il, tant que la France affichera des principes contraires aux intérêts commerciaux de la première de ces puissances; le jour où elle en chanj<[ern, la Russie fera une [)aix séparée, puisque alors les intérêts de l'Angleterre se trouveront sauvegardés (2) .
Le ministre ne s'était pas départi de son calme devant Bubna, qu'il voyait lard dans la soirée : « Sa Majesté, dit-il à 1 envoyé, déjà entièrement tranquillisée, a vu avec un plaisir marqué le contenu de I extrait " des instructions de Metternich du 25, remis par Florel le matin même. " Il prouve clairement que l'ordre donné au prince Schwarzenberg n'est qu'éventuel. Cet ordre, comme l'observe l'Empereur, n'est au plus que mal libellé. Le Vice-Roi a envoyé au prince un ordre général par M. de La Bédoyère, qui peut être arrivé à sa destination le 21 ; immédiatement après, un autre officier expédié du grand quartier général porta au prince l'ordre relativement à la direction qu'il avait à prendre sur Kalisli, ainsi que l'Empereur vous l'a dit. M. de Scbwarzenberg aura reçu cet ordre à peu près vers le 28, et donc presque en même temps que les directions qui lui ont été transmises de Vienne, celles-ci sont éventuelles, ainsi tout se rétablit de soi-même (3). » Puis Bassano avait conliniié : « Sa Majesté désire que, dans vos rapports, vous passiez la con-
(1) Voir chap. m, page 107.
(2) Florel à Metternich, 4 février. (H. H. S A. 307, Frankreich, Berichte von Florel, 1813; I-II.)
(3) Bassanose trompe; les premiers ordres envoyés par le Vice-Roi sont du 19 et Ïi2 janvier : le premier est arrivé après le second. Il semble que l'ordre visé dans la conversation soit celui du 22, et que ce soit le 30 janvier seulement qu'Eugène ait pour la première fois donné l'ordre de se replier sur Kaiisb. La Bédoyère a porté l'ordre du 22.
182 L'IINTEUVENTIOIN DE L'AUTRICHE
versation de ce matin entièrement sous silence, ou au moins que vous ne la touchiez que faiblement en ne présentant que ce que vous y avez trouvé d'agréable (l). »
Ainsi l'Empereur avait réfléchi. Toute la politique de Metternich s'était dévoilée à ses yeux; il en avait saisi les nuances intermédiaires; il avait vu qu'elle conduisait à la médiation armée, et derrière cette médiation il avait aperçu un changement de système de l'Autriche; ses visions intérieures lui avaient déjà montré la coalition menaçante et l'Europe entière qui se levait contre lui. Mais en ces jours de février, il ne se croyait pas assez fort pour la vaincre, il ne fallait donc pas la provoquer inutilement; et comme il savait que l'Autriche n'était pas encore prête à se déclarer immédiatement, il espérait qu'elle lui laisserait le temps de se débarrasser des Russes. Ensuite, il ferait opérer une conversion à ses régiments, il tomberait sur elle à l'improviste et réglerait ainsi cette affaire nouvelle, cette défection occulte dont on chuchotait le nom à voix basse. Ce règlement de compte se ferait sans tiers, devant l'Europe vaincue qui y assisterait sans pouvoir seulement ouvrir la bouche en faveur de la victime, ce serait une simple affaire de famille; mais pour cela il fallait gagner du temps, il fallait dissimuler.
Aussi Bassano écrit-il le soir même à Otto : « M . le comte Bubna a remis aujourd'hui à l'Empereur, dans une audience particulière, les deux lettres autographes de l'Empereur d'Autriche. Sa Majesté en a été très satisfaite. L'Empereur d'Autriche a pris des dispositions éventuelles relativement au corps du prince Schwarzenberg pour le cas où les communications de ce corps avec le grand quartier général se trouveraient coupées. M. le comte Bubna a fait connaître que ce corps n'en resterait pas moins sous le commandement immédiat de Sa Majesté selon le traité d'alliance, comme il y a été pendant la
(I) Bubna à Metternich, 4 février, n" 4. (H. H. S. A. 206, Frankreich, Bericluc von t^ul.na, 1813; I-III.)
campagne, et qu'il dépend de S. M. l'Ernpereur de lui faire adresser tels ordres qu'il ju(jera convenables par le Major Général. » Cependant l'Empereur espère que le mouvement de retraite de Schwarzenberg^ n'a pas encore commencé, et que le feld- maréchal peut encore concourir au plan d'ensemble. Dans le cas de l'évacuation de Varsovie, le corps autrichien, celui de Reynier et celui du prince Poniatowski doivent se replier sur Kalish, afin de former la droite de l'armée du Vice-Roi qui est chargée de couvrir la Saxe, en attendant » les renforts qui viendront de France " . Ce plan serait dérangé si le prince Schwarzenberg avait exécuté un mouvement sur Cracovie (1). Il n'est pas possible de montrer plus de calme. On dirait, à lire ces instructions, que l'Empereur n'a rien découvert des menées autrichiennes.
Quelques jours plus tard, au milieu des pièces qui arrivaient de l'armée, l'Empereur trouvait le rapport du gérai Gifflenga, rédigé à la suite de la mission dont il avait été chargé auprès de Schwarzenberg (2). Le général avait percé à jour les intentions des Autrichiens : ils ne veulent pas « se croire en mesure d'en imposer à l'ennemi » , écrivait-il, ils avouent, d'ailleurs, qu'ils ont les «ordres les plus positifs de leur cour pour ménager le contingent » . Il continuait en notant le mécontentement du corps auxiliaire, les relations de camaraderie qui existaient entre les avant-postes russes et autrichiens : « les soldats boivent tous les jours ensemble « . Enfin, il annonçait qu'il avait été conclu le 26 " un accord par lequel les troupes russes occuperaient Ostrolenka et Prassnitz, et que les hostilités cesseraient (comme s'il y en avait eu!) pendant cinq jours « . C'est de cet armistice que Schwarzenberg avait profité pour exécuter son mouvement de retraite (3).
(1) Bassano à Otto, 3 février. (A. E. Autriche, 394.)
(2) Voir chapitre iv, page 169.
(3) Rapport du général Gifflenga, 31 janvier (déjà cité). Une copie est jointe à la dépêche de Bassano du 10 février, sans date ni signature. (A. E. Autriche, 394 )
184 l/IiNTERVENTION DE LADTUICHE
Ces nouvelles ne provoquent pas le mécontentement de l'Empereur. Très maître de lui, il dissimule comme il l'a déjà tait, et se contente de faire écrire par Bassano.
« Les dispositions du prince Schwarzenberg ne laissent pas sans inquiétude. » Le :2, il a du recevoir l'ordre de tenir à Varsovie, et a été prévenu que le Vice-Roi marcherait vers le 15 pour le soutenir avec cinquante mille hommes. Il n'a donc aucune raison d'évacuer cette place : « S'il l'évacuait, une mesure aussi fâcheuse serait probablement le résultat des ordres qu'il a reçus de Vienne, et qui l'alarmant sur sa position l'auraient rendu plus timide. " Cette hypothèse n'irrite pas l'Empereur; tristement, mais simplement, il constate que l'évacuation sur Cracovie » ajouterait un nouveau mal à un mal très grand; retiré sur Cracovie, le corps autrichien ne serait plus avec 1 armée, et pourrait se trouver sans communication avec elle Si l'évacuation ne pouvait être évitée, ce n'est pas sur Cracovie, mais sur Kalish qu'elle devrait se faire (l) ».
Un tel calme chez l'Empereur n'est-il pas déroutant? Il est évident qu'il joue au plus fin, qu'il laisse l'Autriche entamer des négociations, se noyer dans des subtilités, débrouiller des écheveaux, y chercher des fils conducteurs, en attacher les brins par des nœuds savants, parce qu'il est sûr de les trancher avec son épée. Mais, pour se servir de son arme, le moment n'est pas encore venu, et d'ailleurs il n'est pas encore prêt.
Napoléon avait accepté l'entremise de l'Autriche, la Russie avait fait savoir à la cour de Vienne qu'elle attendait avec impatience son envoyé, le moment est donc
(1) Bassano à Otto, 10 février. (A E. Autriche, 394.)
UiNE PEIIIODK DE DEMAHCHES 185
venu de le mettre en route. Le choix est délicat et difficile, Metlernich s'en tire par un expédient. Au lieu de faire partir un personnage de marque, un premier rôle, il se contente de désigner un représentant obscur, presque une doublure. Cet emploi, il le confie au chevalier de Lebzeltern. Aucun choix ne pouvait être plus heureux. N'était-ce pas Lebzeltern qui depuis trois ans tenait en main tous les fils des intrigues russes? N'y avait-il pas été mêlé à Saint-Pétersbourg et à Vienne? Ne jouissait-il pas de toute la confiance du Tzar, au point d'avoir été l'un des confidents de sa diplomatie ultra-secrète (I)? N'étaitil pas depuis bientôt un an l'intermédiaire entre Metternich et Stackelberg? Aussi semblait-il merveilleusement adapté au rôle pour lequel on le désignait. De rapports agréables, plein de vie et d'entrain, il avait un talent particulier pour insinuer les choses les plus hardies, quitte même à être insolent, mais c'était avec tant d'art qu'on ne pouvait lui en vouloir. Malheureusement, au point de vue représentatif, il n'avait ni titre, ni nom, ni grade élevé, et, dans les circonstances présentes, ce manque de surface blessait la Russie qui voyait un général partir pour Paris, et un diplomate consommé pour Londres; il lui semblait donc que Metternich en usait bien cavalièrement avec elle, et pourtant le ministre autrichien était loin d'en avoir l'intention.
Ce choix fuit, Metternich se met à l'œuvre pour rédiger les instructions que Lebzeltern doit emporter, et qui sont d'ailleurs en grande partie communes à ses envoyés à Londres et à Kalish. Le ministre pense que « les vœux de l'Empereur ne sauraient être exprimés avec trop d'uniformité aux deux cours alliées " . 11 y a cependant des différences considérables entre la cour de Londres et celle de Pétersbourg; ce sont ces différences qui doivent inspirer la conduite de Lebzeltern. L'envoyé ne doit pas
(i) Lebztltern à Metternich, 5 février/24 janvier. (H. H. S. A 10, Kussland, Berichte von Lcbzeitera, 1812.)
186 1/INTERVENTION DE J/AUTRICHF.
oublier que, tandis que « l'Angleterre suit un système permanent » , la Russie en change souvent, et que sa marche actuelle est diamétralement opposée à sa « marche antérieure » ; il faut aussi qu'il iie perde pas de vue que, si elle a obtenu des succès, c est malgré " une série de fautes tant politiques que militaires » . Des succès remportés dans ces conditions ont dû « exalter l'esprit de son gouvernement " ; la mission de Lebzeltern aura donc spécialement pour but de diriger cette " exaltation v, qui peut porter la Russie, soit à bien accueillir les propositions d'une puissance intervenante, soit, au contraire, à lui donner une « présomptueuse sécurité » . Or. cette présomptueuse sécurité ne peut que l'entraîner à " des idées de conquête incompatibles avec nos intérêts, et lui faire employer des moyens révolutionnaires, contre lesquels il faudra plus tard lutter " . Metternich craint en outre que les progrès de ses troupes en Allemagne ne provoquent une manœuvre de flanc de Napoléon; enfin, il redoute surtout un changement de système. Qui sait si, un jour, on ne verra pas un rapprochement entre les deux empires actuellement en guerre? Cette éventualité doit être envisagée. Aussi le départ de Lebzeltern n'a-t-il rien d'urgent; il l'est d'autant moins que toutes les questions importantes ont été directement traitées avec Stackelberg, Lebzeltern n'a « que des réponses à recevoir « . Les événements vont d'ailleurs faciliter ces réponses, puisque incessamment la Prusse aura pris son parti, que la Russie aura poussé ses troupes jusqu'à l'Oder, et que les armées mobiles de l'Autriche " se trouvant dans le flanc et même dans le dos des forces russes, leurs opérations ultérieures dépendront pour ainsi dire de notre volonté; nous pourrons les arrêter ou les favoriser; le moment de négocier est donc venu " .
Il est nécessaire que Lebzeltern obtienne une réponse K explicite » du Tzar en faveur de l'entremise autrichienne. Mais, en offrant ainsi son entremise, Metternich ne veut être pour le moment qu'un simple intermé-
UNE PEinODE DE OEM ARCHES 187
diaire entre les puissances, il ne veut absolument pas être médiateur. Il continue ainsi son jeu de subtilités. Il distingue comme toujours des » nuances intermédiaires » . Il ne faut pas confondre entremise ou intervention avec médiation. Les deux mots n'ont pas du tout le même sens; et d'ailleurs le second effarouche Napoléon, il ne faut donc pas s'en servir; aussi, pour qu'il n'v ait pas de confusion possible, il définit l'une et l'autre expression. « Comme puissance chargée d'une simple entremise, nous devons porter des paroles de paix de part et d'autre, comme puissance médiatrice nous aurions à dicter des conditions de paix. " Donc si la Russie et l'Angleterre ne veulent pas énoncer les conditions de la paix, l'Autriche les demandera à la France; mais cette demande n impliquera pas l'obligation de les soutenir les armes à la main. D'ailleurs, dès le début, il s'agit moins «de bases détaillées de la paix future, que de celles premières et générales sur lesquelles pourrait s'asseoir une négociation " ; car il ne faut pas se noyer dans le détail.
Cependant, si on demande l'avis de l'Autriche, Lebzeltern peut insinuer que la base des compensations paraît préférable à celle de Vuii possidetis ou de toute autre, parce qu'elle sera vraisemblablement acceptée par la France, étant « implicitement contenue dans les propositions faites en 18 12 à lord Castlereagh par le duc de Bassano » . Les bases posées et acceptées, la négociation pourrait s'engager, on ferait choix d'un lieu de réunion, Prague par exemple.
Mais, dans l'esprit de Metternich, toute cette marche qu'il étudie avec soin, n'est qu'un préambule, elle doit amener insensiblement l'Autriche à changer de rôle, à transformer son intervention en médiation. Il sera de la plus grande utilité pour les coalisés de « nous porter par suite des négociations au rôle de médiateur » , pense-t-il. Napoléon craignant cette transformation, il est de l'intérêt des alliés de la provoquer.
Fort liabilement, eti terminant, le ministre insiste sur
la nécessité de suivre la inarche que vient ainsi de tracer le cabinet de Vienne, car si les puissances doutent de ses intenlions, « elles perdent la cause qu'elles annoncent comme générale •) ; si elles n'entrent pas dans ses vues, « elles le paralysent pour la défense de cette même cause... Toute marche contraire ou qui s'écarterait de cette route, loin de mener au but, doit essentiellement le faire manquer » .
Ces instructions fondamentales sont accompagnées de plusieurs autres, qui doivent guider Lebzeltern dans cette mission particulièrement délicate et difficile Le ministre lui communique quantité de pièces qui peuvent l'aider, entre autres l'autorisation donnée par Napoléon de démentir toute interprétation de son discours au Sénat (1) ; il le charge d'une lettre de l'empereur François j)our le Tzar, et dune lettre de lui-même pour le chancelier russe (2) .
Ainsi que Metternich s'en rendait compte, la médiation ne pouvait être réelle que si elle s'appuyait sur une forte armée; il était donc aussi important de réorganiser l'armée que de négocier.
Pendant l'année 1812, l'Autriche avait eu sous les armes, outre les 30 000 hommes du corps auxiliaire, une armée de réserve qui, sous le nom de corps de réserve et le commandement du prince de Reuss, avait couvert la Galicie; elle avait eu en outre en Bohême, en Bukovine, en Transylvanie quelques troupes pour garder sa l routière et surveiller les mouvements des Russes dans .. la
(1) Chap. m, page 82.
(2) Metternich à Lebzeltern, 8 février, n" i, n" 2, n° 3, n" 4. (H. H. S. A. 7, Russland, Weisungen an Lebzeltern, 1813; II. — Publié par Oncrk.^i, I, 421 et suiv.) » Le comte de Metternich dit positivement^ qu'il ne peut prononcer aucune base sans préjuger les intentions des autres cours, et de crainte de ne pas pouvoir une fois qu'il les aurait énoncées en revenir, si elles n'étaient pas conformes à leurs vues, c'est pourquoi il souhaite que les cabinets «le Londres et de Pétersbourg veuillent prendre l'initiative, et lui faire connaître confidentiellement sur quelles bases ils consentiraient à négocier. ^ Hardenberg à .Munster, 7 février. (Onckkn, II, 111.)
crainte que, si la Russie faisait la paix avec la Porte, elle ne tombât inopinément sur la Bukovine et la Transylvanie (1) " .
Aussitôt cette crainte dissipée, les troupes de Bukovine et de Transylvanie s'étaient mises en mouvement. Napoléon eût désiré les voir prendre l'offensive en Volhynie (2). Mais Metternich n'avait pas voidu céder à ce désir, ayant assuré à la Russie que sous aucun prétexte il n'augmenterait son corps auxiliaire, il s'était contenté de les rapprocher du théâtre des opérations. Les troupes de Bukovine avaient passé en Galicie et étaient venues renforcer le corps de réserve, et celles de Transylvanie étaient remontées en Bukovine ; quant au corps de réserve, il avait reçu l'ordre de se rapprocher de la Bohême. Mais ces dispositions n'étaient que des mesures provisoires, insuffisantes pour soutenir la politique de l'Autriche; aussi l'Empereur décida-t-il de porter à 100 000 hommes, les 62 806 hommes déjà sous les armes.
Le 25 janvier, le conseil aulique de guerre prenait à ce sujet des décisions importantes, qui étaient approuvées par l'Empereur le 9 février. Les troupes existantes devaient s'augmenter de 9 456 hommes obtenus en mettant les régiments déjà formés sur pied de guerre. A ces troupes, on ajouterait une armée de nouvelle formation qui, sous le nom de corps d'observation de Bohème, s'élèverait à 22 bataillons, 34 escadrons, et 9 compagnies : soit à 29410 hommes, 5 359 chevaux, 9 batteries et 62 canons (3) .
Ainsi au commencement de février les événements tournent au gré des désirs de Metternich. Il a su se maintenir au pouvoir malgré ses ennemis politiques (4), Napo-
(i) Hardcnberg à Munster, 28 avril 1812. (O.ncrkn-, II, 83.)
(2) Chap m, page 65, note I.
(3) Annexe aux instructions de Lebzeltern. (H. H. S. A. 7, Russiand, Weisungen an Lebzeltern, 1813; II.) — Criste, Dcr Beitritt OEsterreichs zur Coalition im lahre 1813, 224. Dans les chiffres qu'il donne, Criste ne tient pas compte des compagnies (artillerie, pionniers, etc.)
(4) Archiduc Jean, 76.
190 L INTERVEINTION HK L'AUTRICHE
léon ne s'est pas laissé aller envers l'Autriche au mouvement de mauvaise humeur que l'on pouvait craindre, les missions de Lebzeltern et de Wessenberg vont lui permettre d'exposer sa manière de voir, et d'essayer d'orienter dans un sens conforme à ses intérêts les systèmes politiques de la Russie et de l'Angleterre. La Prusse a suivi ses conseils, son roi vient de quitter Berlin et d'arriver à Breslau en territoire neutralisé; il échappe ainsi à la surveillance des baïonnettes Françaises, et se rapproche à la fois de l'Autriche et du quartier g^énéral russe (I) ; dès lors, pour passer dans le camp opposé, il n'a plus qu'un pas à taire. Il semble donc que, dans cette première quinzaine de février, ce soit l'Autriche qui dans la coulisse tienne tous les fils conducteurs de la politique européenne. Metternich triomphe sur toute la ligne; aussi l'Empereur reconnaissant le nomme-t-il chancelier de l'ordre de Marie-Thérèse, distinction importante qui était restée vacante depuis la mort du prince de Kaunitz, et qui faisait prévoir qu'il serait nommé un jour ou l'autre « chancelier intime de la Cour et de l'Etat (2) " .
Mais ce triomphe sera-t-il de longue durée? Peut-on être sur que Napoléon gardera son calme? Le ministre autrichien a conquis des positions, il faut qu'il s'y fortifie pour parvenir à s'y maintenir définitivement. Aussi affecte-t-il avec Otto un grand abandon; il lui montre toutes les pièces que Schwarzenberg a transmises sur la retraite, afin de bien lui prouver que ce n'est que forcé et contraint que le corps auxiliaire a pris sa ligne de retraite sur Gracovie. A travers les documents qu'il lui fait passer sous les yeux, Otto n'aperçoit rien; le mouvement lui parait naturel. L'ambassadeur se laisse chapitrer si facilement que Bubna, qui voit à Paris ses dépêches, écrit ; « Les dépêches du comte Otto sont faites dans un si bon esprit qu'on pourrait croire qu'elles sont
(1) D UssEL, 212.
(2) Otto à Bassano, 4 et 11 mars. (A. E. Autriche, 394^
dictées par Votre Excellence (I). " 11 se laisse démontrer que les ordres du Vice-Roi sont inexécutables, que la retraite sur Cracovie est devenue indispensable, que les rapports des Polonais sur l'état des troupes sont faux, et 11 cet excellent homme » transmet naïvement ces données à Paris (2) ; il les justifie presque : » L'aversion des troupes autrichiennes pour cette guerre est un fait que personne ne peut nier; il eût été très imprudent de placer ces trou|)es dans un dilemme qui eût pu justiHer cette répugnance et amener une désorganisation (3) . »
Metternich d'ailleurs lui parait plus que jamais attaché au système français. Le ministre fait tout pour le maintenir dans celte illusion trompeuse. La dépêche de Bubna l'a mis au courant de son audience du 3 février avec 1 Empereur jusque dans ses moindres détails; il sait combien le mot de médiation a irrité Napoléon, aussi se défend-il de l'avoir employé : " C'est vous, dit-il à Otto, qui vous en êtes servis les premiers » , tandis que l'Autriche ne voyait dans toutes ces démarches qu'une intervention, u l'intervention d'une alliée qui, fatiguée des embarras de la guerre, aspire à en accélérer le terme ; l'idée d'une médiation serait absolument vide de sens à l'égard de l'Angleterre, l'Autriche n'ayant aucun moyen d'attaquer cette puissance » . Il ne faut donc pas confondre les deux mots de médiation et d'intervention dont le sens est bien différent; il ne faut pas que ces expressions créent un malentendu entre les deux cabinets, car l'Autriche a besoin de la France : n Notre alliance avec la France, ajoute-t-il, est tellement nécessaire, que si vous la rompiez aujourd'hui, nous vous proposerions demain de la rétablir absolument dans les mêmes conditions. Cette alliance n'a pas été le résultat d'une guerre, ni d'une condition de paix comme celle de Tilsit, elle est le produit d'une mûre
(1) Bubna à Metternich, 9 mars. (H. H. S A. 30(j, Frankreich, Berichte von Bubna, 1813; I-III.)
(2) Otto à Bassano, 15 février. (A. E. Autriche, 394.)
(3) Otto à Bassano, 19 ftArier. (Id.)
192 L'KMERVENTIO^ DE L'AUTRICHE
réflexion, et elle a été préparée par des rapprochements successifs et spontanés. Posez donc en fait, et considérez comme une vérité incontestable, que nous ne cherchons que notre bien, que nous ne redoutons plus la France, mais les Russes. «
Plus que jamais Metternich se fait insinuant; le mot de l'Empereur : .i Monsieur, c'est une mauvaise pièce » , est si plein de menaces! Aussi insiste-t-il long^uement sur le besoin qu ont l'Autriche et la France de se refaire, sur les intentions rassurantes de sa cour, qui ne veut que la paix; il déclare que léquilibre européen n est pas une chimère, qu'il résulte de l'alliance de la France, de l'Autriche et de la Porte contre la Russie et l'Angleterre; il reconnaît (jue, malgré cet équilibre, « la France conservera toujours une prépondérance, qui tient à sa position et à son inépuisable richesse » ; mais il avoue que cette prépondérance était devenue « un motif de jalousie lorsque, après les succès les plus étonnants, la France avait voulu létablir en droit » ; et il conclut u que la France pacifiée mettra un terme à l'importance passagère des Russes, qu'elle reprendra tout l'ascendant que sa puissance, ses moyens pécuniaires, et sa modération doivent lui garantir à jamais » .
Recevant de telles confidences, comment s'étonner qu'Otto ne s'endorme pas dans une parfaite tranquillité : Il Telles sont, monseigneur, uniformément les principes et les vues de ce cabinet m , dit-il en terminant sa lettre (1).
AusTsi ne cherche-t-il pas à écouter derrière les portes ou dans les antichambres, à se répandre dans la société pour beaucoup entendre et beaucoup apprendre. Les conversations de cabinet, celles qui ont lieu sur rendezvous lui suffisent; il fait de la diplomatie passive, et non de la diplomatie active; il est ainsi aussi utile à Metternich qu'à son maître : » Le comte Otto continue à
(1) Otto à Bassano, 17 février. (A. E. Autriche, 894. — l'ublic par V\iy, I, 306.)
seconder fortement ma manière de voir » , pense le ministre [l] .
Toutes ces conversations entre le ministre et l'ambassadeur ont lieu pendant le séjour de Knesebeck à Vienne. De ce séjour Otto ne sait rien ; il entre chez Metternich par une porte, tandis que Knesebeck ou Hardenberg^ en sortent par l'autre; il ne soupçonne pas le double jeu que joue le ministre; il ne se doute pas que tout ce qu'on lui montre est également montré à l'envoyé de Hanovre, et qu'Hardenberg reçoit des confidences qui sont en contradiction avec celles qu'on lui fait. C'est ainsi que, tout en assurant la France de son attachement, Metternich déclare à Hardenberg « que l'Autriche ne veut pas d'une paix française, mais d'une paix européenne, qu'elle n'est pas alliée avec la France pour la paix, et que si une fois l'Autriche s'entendait avec les jniissances coalisées sur les bases de la paix, elle preiulrait alors le rôle qu'elle aurait déjà joué maintenant, si elle avait eu :200 000 hommes sur pied, qu'alors elle dicterait la paix à la France, et la forcerait à l'accepter (2) " .
Cependant, malgré son isolement v^olontaire et inopportun, Otto ne peut pas être sourd aux bruits de la rue, qui montent jusqu'à ses fenêtres; il entend gronder et grossir la rumeur des masses qui crient partout contre l'alliance française en la qualifiant de « monstrueuse » . Il a déjà timidement signalé ces faits, mais maintenant ils ont pris une telle importance, qu'il n'y a plus moyen de ne pas s'en effrayer; aussi le 19 février écrit-il : >' L'Europe a besoin de se calmer... Je supplie Votre Excellence de ne pas se faire d'illusion sur les sentiments qui fermentent en Allemagne. Il est vraisemblable que la plupart des souverains alliés sont de bonne foi, mais les peuples sont contre nous. " L Autriche, elle aussi, n'échappe pas à ce travail lent de désorganisation : » Jamais gouverne-
(1) Metternich à Floret, 28 février, n» 3. (H. H. S. A. .307, Frankreich, Berichte von Floret, 1813; I-II.)
(2) Hardenberg à Munster, 7 février. (Oncken, II, 110.)
194 L'INTERVENTION DE L'AUTHICHE
ment n'a eu plus pressant besoin de ménager la nation que celui de l'Autriche. » A mesure que les Russes avancent, l'agitation augmente. Cette agitation a plusieurs causes : si parmi les Allemands il y a a une hostilité irréconciliable contre la France » , un orgueil froissé par les récentes humiliations, il y a chez les Slaves de rite grec un sentiment religieux, qui fait placer parmi les saintes icônes le^ portraits d'Alexandre et d'Elisabeth. Gomment, dans ces conditions, les armées d'Alexandre ne seraient-elles pas considérées comme des armées libératrices!
Metternich d'ailleurs entretient avec complaisance Otto dans ses craintes : " Vous ne sauriez croire, lui dit-il un matin de février, combien il a fallu d'adresse et de constance pour nous soutenir jusqu'ici. Je passe régulièrement quatre à cinq heures de la journée chez le ministre de la police. Nos cachots regorgent de gens que nous avons fait enlever secrètement, pour prévenir le mal qu'ils pourraient nous faire; nous risquons tous les jours i]ue l'Empereur ne soit insulté publiquement, ou que je ne sois même assassiné (1). »
Et, pour confirmer ces affirmations, quelques jours plus tard il montre à l'ambassadeur les pièces d'un complot dirigé contre lui; il devait être assassiné un soir en sortant de la maison de la princesse Bagration par deux officiers : (i On croit, a-t-il ajouté, que l'alliance française ne tient qu'à ma vie. Je suis prêt à la sacrifier pour soutenir un principe que je crois utile au pays, mais nous sommes tellement gênés, que nous devons garder le secret sur les complots, pour ne pas exalter davantage les esprits... Notre position serait moins pénible, si vous nous parliez avec plus d'ouverture. Vous avez vu les écritures volumineuses que nous avons envoyées à Paris, nous ne vous laissons ignorer aucune de nos vues ni de nos démarches, vous n'y répondez pas, nous ignorons complètement vos projets politiques. Veuillez donc nous traiter comme des
(1) Otto à Bassano, 19 février. (A. E. Autriclie, 394.)
amis qui sont intéressés à vous servir, et rendez-vous forts par votre confiance. "
Ainsi Metternicli, non content d assurer la France de -sa fidélité, lui reproche 1 incertitude dans laquelle elle le laisse; et couiine il se sent coupable, avec beaucoup d'àpropos il prend les devants, il se plaint d'être tenu à l'écart, d être traité avec méfiance. « C'est évidemment, ripofete Otto, que nous n avons rien fait qui puisse influer sur la position générale des affaires (1). d
Toutes ces conversations impressionnent lambassa- <leur; il n'y a plus de doute, le ciel en Europe devient menaçant, il se fait de plus en plus noir, et, comme les jours d'orage, le vent, précurseur immédiat du mauvais temps, se lève partout; aussi la superbe confiance d Otto «ommence-t-elle à 1 abandonner : « Si la guerre dure, •écrit-il, tout le reste de lEurope sera bouleversé. Les souverains alliés de la France seront anéantis,... les souverains placés à côté de leurs peuples et de leurs armées ne seront plus que le misérable jouet des événements,... dans cet état de choses, la France ne doit compter que sur elle-même et son immense torce. Elle n'a d'autres alliés que des princes presque isolés; les peuples entraînés par les machinations russes sont prêts à rompre tous les liens qui les unissaient aux dynasties régnantes (2). »
Et ailleurs : « Nous touchons à une période peut-être la plus critique de toutes, puisque les principes révolutionnaires qui ont désolé la France, paraissent se répandre en Allemagne pour en faire le théâtre des plus sanglantes catastrophes,... les éléments de l'insurrection existent partout. . . La Bavière commence déjà à craindre des mouvements dans les pays de Bayreuth et d'Anspach, on voit déjà régner une fermentation sourde dans le Tyrol et en Westphalie. L'Autriche elle-même n est pas sans inquiétude. Les pamphlets les plus violents circulent dans toutes
(i) Otto à Bassano, 28 février (A. E. Autriche, 394^. (2) Otto à Bassano, 19 février (déjà cité).
les parties de TAIlemagne, le mécontentement est g^énéral... Même en Autriche les peuples paraissent vouloir s'emparer de la question politique, et forcer le gouvernement à agir au gré de leurs passions. Dans cet état de choses, l'espoir d'une paix prochaine peut seul calmer les esprits (1) . »
Ces craintes d'ailleurs étaient fondées. Plus que tout autre, Metternich était effrayé. Sa nature le portait à avoir horreur des mouvements populaires, l'appel aux passions lui inspirait de la répulsion. Élevé à Strasbourg par un jacobin de 1792 (2), il avait gardé des théories qu'il avait entendu exposer un dégoût profond : « Je ne crois pas que les moyens révolutionnaires sauveront le monde (3) » , avait-il dit un jour de janvier à Stackelberg à propos des proclamations russes.
Or il voyait partout autour de lui les peuples faire appel aux moyens révolutionnaires; l'emploi de ces moyens dans la Prusse orientale par les Russes devait l'éloigner de la Russie; l'exemple du gouvernement prussien entraîné par des volontés populaires le mettait en méfiance contre la Prusse. L'acte de York lui paraissait inqualifiable. Ces idées étaient d'ailleurs celles de l'Empereur. " De toutes les chances les plus funestes sans doute et les plus opposées à ma façon de voir, écrivait-il le 17 février à Napoléon, sont celles qui tendent à dissoudre les liens sacrés entre les souverains et les peuples, et placent, ainsi que la Prusse nous en offre en ce moment l'exemple, le souverain à côté de son peuple (4). »
Nul doute que ces manières de voir n'eussent beaucoup contribué à développer le sentiment de défiance qui existait déjà à Vienne contre Saint-Pétersbourg ou Berlin. Ce sentiment était encore accru par la crainte des asso-
(1) Otto à Rassano, 6 mars (confidentiel) (A. E. Autriche, 394).
(2) Metternich, I, 8. — Son précepteur à Strasbourg avait étémcHibre du tribunal révolutionnaire, et en 92 avait présidé à Paris le comité des Dix.
(3) Metternich à Stackelberg, 12 janvier. (Nesselhode, V, 8.)
(4) L'Empereur d'Autriche à l'empereur Napoléon, 17 février. (A. E. Autriche, supplément, 29.)
ciations secrètes qui pullulaient en Prusse. Non content d'interdire à ses fonctionnaires d'en faire partie (1), Metternich voulait faire prendre une mesure analogue par le gouvernement prussien, et le 21 février son ambassadeur Zichy profitant d'une occasion favorable en avait insinué l'idée à Hardenberg (2) .
Il faut reconnaître que ces alarmes n'étaient pas vaines. En Autriche même, la police allait découvrir un complot pour soulever le Tyrol. Des agents anglais y attisaient le feu, répandaient de l'or et promettaient des armes. Le mouvement devait embrasser toute la région des Alpes, soulever le Tyrol, le Voralberg, la Suisse, la Valteline, la Garinthie, Vérone et l'Illyrie, tandis qu'un corps anglais débarquerait à Fiume, et qu'une flotte bombarderait Gènes. Au mois de février tout était prêt, le chef et les conjurés. Le chef n'était autre que le propre frère de l'Empereur d'Autriche, l'archiduc Jean qui disait à ce propos : « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous. " Heureusement pour Metternich, Dieu n'était pas avec eux, car une dénonciation vint livrer les détails du complot à la police. Le baron Hormayr, archiviste de la chancellerie d'État, le conseiller Schneider furent enfermés dans des forteresses; d'autres plus heureux, comme le duc d'Acerenza, purent prendre la fuite à temps, d'autres, comme l'agent anglais King, furent expulsés ; et quant à l'archiduc Jean, il fut obligé de s'engager sur l'honneur à ne pas quitter Vienne, et fut placé sous la haute surveillance du comte de Nimpsch (3) .
Tous ces événements augmentaient les craintes de Metternich; plus que jamais il l)làmait sincèrement les mesures prises par le Roi de Prusse. S'il voyait avec plaisirla Prusse se détacher de son alliance avec la France, il
<i) Rapport de Metternich, 17 décembre. (283, Vortràge, 1812; XI-XII.)' (2) Zichy à Metternich, 21 février post-scriptuin. (H. H. S. A. 93, Preus-^
sen. Berichte von Zichy, 1813.)
3) Archiduc Jean, 73 et suiv. — Gentz à Nesselrode, 18 mars. (Nessel-
RODE, V, 51.) — Otto à Bassano, 8 et il mars. (A. E. Autriche, 394.)
198 I/IINTEUVEINTIOIN DE L'AUTRICHE
déplorait que ce fut brutalement par des mesures révolutionnaires, il eût désiré la voir agir courtoisement, avec des procédés de grand seigneur; il ne se cachait pas pour regretter devant Otto que la France ne lui eût pas accordé quelques fonds, ou n'eût pas reconnu sa neutralité. Il pensait qu'alors le mouvement eût été moins violent, la rupture plus lente, et plus enveloppée de formes. En tout cas, » il blâmait la conduite inconsidérée de son monarque, et l'aveuglement de ceux qui se trouvaient à la tête du mouvement actuel » ; il allait même jusqu'à afficher de « la compassion » pour un roi qui était ainsi « entraîné (1) « .
Mais, malgré tous ces dangers ou ces menaces de dangers, Metternich n'en poursuivait pas moins ses projets. Jusqu'ici tout lui avait réussi, son étoile ne l'avait pas abandonné, et plus que jamais il avait confiance en elle.
Dans les premiers jours de février, les avant-postes autrichiens arrêtaient à Brody le secrétaire du prince Adam Gzartoryski, porteur d'une lettre de l'empereur Alexandre au prince, et d'un projet de rétablissement du royaume de Pologne en faveur du Tzar; ce projet avait été élaboré par deux ministres du grand duché, Matuszevicz, etMostowski.
La lettre du Tzar était une réponse à une lettre précédente du prince, 'dont les Autrichiens ignoraient le contenu, mais il y était évidemment question d'un projet de constitution de la Pologne différent de celui des ministres. La lettre d'Alexandre faisait allusion à des projets antérieurs, auxquels, déclarait-elle, le Tzar ne pouvait pour le moment donner «aucune publicité « , afin de ne pas jeter
(1) Otto à Bassano, il mars. (A. E. Autriche, 394.)
HNE PEIIIODE DE DEMARCHES 199
la Prusse et l'Autriche dans les bras de la France; malgré tout, Alexandre assurait qu'il ne considérait pas les Polonais comme des ennemis, il leur conseillait de placer en lui leur confiance, et affirmait que ni la Lithuanie, ni la Podolie, ni la Volhynie ne pouvaient être détachés de l'empire russe, ou avoir un autre souverain que lui (1).
D'une part cette lettre ne laissait aucun doute sur les intentions du Tzar d'incorporer le royaume de Pologne à son empire (2); or ce projet ne pouvait plaire à Metternich, ses méfiances se trouvaient donc brusquement éveillées. D'autre part cette pièce était un merveilleux instrument pour irriter Napoléon contre les Polonais, en lui représentant ces derniers comme prêts à abandonner sa cause.
Il envoya donc une copie de ces pièces à Bubna, avec ordre de ne la montrer qu'à l'Empereur, d'attirer son attention sur les agissements de la nation polonaise, « qui n'avait été polonaise que depuis qu'elle avait cessé de l'être, qui cajolait en apparence la France, et promettait à l'approche des dangers fidélité et amour à la Russie (3) » .
Écrivant à Floret par le même courrier, Metternich lui
(1) Ces textes aux archives de Vienne. (H. H. S. A. 307, Frankreich, Weisungen an Bubna, 1813; I-III, — 284, Vortriige, 1813; I-U.) — Bignon un mois après recevait une lettre anonyme; son correspondant lui faisait savoir que le prince Adam avait envoyé un projet de restauration de la Pologne, et que quelque temps plus tard deux ministres du duché lui avaient adressé un projet sur le même sujet établi par eux, et différent du sien en le priant de le transmettre au Tzar. ^ ayant pas reçu de réponse, les ministres avaient envoyé une copie de leur projet directement au Tzar, et cétait cette copie que le Tzar communiquait à Czartoryski. Le 20 mars d'ailleurs Mostowski écrivait à ce sujet à Napoléon une lettre d'excuses. (A. E. Pologne, 333et334.) — Les textes publiés par Mazade, Mémoire du P. A. Czartoryski et Correspondance, II, 302. — O.ncken, I, 226. — BiG.NON, XI, 406, et aussi Souvenirs d'un diplomate, 307. — (Voir d'Ussel, 287.)
(2) Nesselrode était opposé à ce projet (Société d'Histoire de Russie, XXXI, 301).
(3) Metternich à Bubna, 6 février. (H. H. S. A. 309, Frankreich, Weisungen an Bubna, 1813; II-III.) — Publié par Oscre>, I, 426.
recommandait de garder le plus profond silence sur cette affaire vis-à-vis de Bassano. liC ministre devait tout ignorer, et même ses envoyés devaient « marquer de l'étonnement sur l'indiscrétion de l'Empereur (1) " , dans le cas où il en aurait parlé.
Ces pièces n'arrivent à Paris que le 14. Bubna se rend aussitôt chez Hassauo j)our demander une audience de l'Empereur. Vainement le ministre lait-il des eflorts pour arracher à Bubna le secret des confidences qu'il est chargées de transmettre, l'envoyé autrichien reste absolument impénétrable, ce qui intrigue au plus haut point Bassano; il se demande même si ces communications » ne sont pas dirigées contre sa personne » .
L'audience impériale a lieu le lendemain 1 1 dans les petits appartements. L'Empereur à peine remonté « de la parade » fait introduire Bubna. Il a ce jour-là un Cl air affable » , et est de très bonne humeur. C'est sans épée qu'il reçoit l'envoyé autrichien, et devant lui il se fait servir un verre de vin d'Espagne. Ceci fait, Bubna lui remet les pièces qu'il est chargé de lui communiquer. L'Empereur les lit lui-même. « C est Czartoryski, s'écriet-il, je reconnais son style, ses phrases. » Puis aussitôt, il se met à causer de ce projet de constitution, il l'appelle u une chimère » . Il prétend en avoir connaissance depuis Austerlitz. » L empereur Alexandre, dit-il, connaît ce projet aussi bien que moi, nous en avons parlé, il n'y prêtera certainement pas les mains. S'il se laissait séduire par l'appât qu'on lui offre, il sait que ce serait perpétuer la guerre. Quoique je n'aie pas un intérêt aussi essentiel que l'Autriche et la Prusse l'ont, je m y opposerai certainement avec toutes les forces de mon empire. » Il se livre ensuite à des commentaires peu flatteurs sur l'armée russe, déclarant qu'il ne croit pas à la vigueur de sa résistance, il ajoute qu'il y a « une très grande différence entre
(1) Metternich à Floret, 6 février. (H. H. S. A. 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; II-III.)
les deux Alexandre » , et accompagne cette boutade d'un grand éclat de rire.
Ainsi le résultat de la communication est manqué; l'Empereur refuse de tenir le projet pour sérieux, il n'est nullement indigné contre les Polonais, aussi Bubna tout déçu s'efforce-t-il de l'irriter : « Je suis étonné, Sire, que Votre Majesté n'attache pas à la communication que j'ai eu 1 honneur de lui faire, autant d'imj)ortance qu il a semblé à l'Empereur mon maitre qu'elle méritât. » Et alors, il représente le parti polonais qui avait élaboré le projet transmis à Alexandre comme fortifié par l'entrée des Russes à Varsovie : a J'ai tâché, écrit Bubna, de peindre avec les couleurs les plus noires la conduite des Polonais, <jui de tout temps ont nourii l'hydre de la discorde et de la révolte, mon but secret était d'irriter l'Empereur pour lui faire prononcer un partage futur de la Pologne. >»
Mais, malgré les efforts de l'envoyé autrichien, Napoléon continue à considérer cet incident comme de peu d importance, et se contente de dire : « L'Empereur Alexandre se fera adorer à Varsovie, il donnera des proclamations, fera des dispositions militaires, vous fera peutêtre à vous et à la Prusse l'offre de partager la Pologne, nourrira en secret les espérances de la nation pour tirer parti de ses forces, mais je le connais trop bien, pour ne pas être convaincu qu'il ne sanctionnera jamais la constitution qu on lui propose, et qu'il ne réunira jamais le Duché à son empire. Il sait qu'une guerre éternelle en «erait la suite immanquable. "
De la Pologne, l'Empereur passe brusquement à l'Angleterre ; il déclare que les Anglais depuis l'incident de Walpole se rendent compte qu'ils ne peuvent compter sur l'Autriche; ils ont " une toute aussi petite idée des forces seules de la Russie que des talents de Kutusov, prétendil, » aussi ne sont-ils plus opposé à la paix entre la Russie et la France. — " Je ne doute pas, reprend Bubna, que Votre Majesté puisse faire la paix avec cette dernière puissance, mais le duché de Varsovie sera toujours une-
202 I/INTEP.VENTIOIN DE L'AUTRICHE
dirHciillé. Aussi peu vous pouvez permettre, Sire, qu'il lonibe sous In domination russe, aussi peu la Russie voudra voir continuer la puissante influence de Votre Majesté telle qu'elle l'a exercée jusqu'ici sur ce pays. — Je ne permettrai jamais que la Russie s'agrandisse, je ne céderai rien de ce qui est constitutionnellement réuni à mon enq)ire. Mais il est des objets qui ne le sont pas, je les ai réservés pour des points de négociations. Je suis loin de la Pologne, ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que conditionnellement : il faut voir » Et l'Empereur ne termine passa phrase, il laisse sa pensée en suspens. Cependant, malgré cette interruption, Bubna se croit autorisé à conclure de ce qu'il a entendu, que l'Empereur admettra un partage de la Pologne sur les bases du dernier partage.
Après une pause l'Empereur reprend : « Nous aurons à coup sur la paix avec la Russie, si l'Autriche la veut, si vous savez bien faire, comprenez-vous : si vous savez bien faire. Si vous saviez faire! Je n'en sais rien. Si vous saviez bien faire, vous auriez dit aux Russes : vous n'entrerez pas dans le duché de Varsovie, cette province est défendue par mon corps d'armée, je ne veux pas sacrifier la vie de mes soldats qui doit être chère à tout souverain, et je ne veux pas compromettre l'honneur de mon corps; si vous entrez dans le Duché, je m'y opposerai de toutes mes forces. Et si vous aviez envoyé 10 000 hommes de votre corps d'observation de Galicie à Schwarzenberg, les Russes n'auraient pas fait un pas en avant, j'en suis persuadé; mais vous n'avez pas voulu le faire, Schwarzenberg ayant ordre de ne point compromettre son corps, il n'a pu faire davantage qu'il n'a fait; on ne peut pas livrer bataille sans compromettre son corps. "
A cette manière de voir, Bubna oppose le traité ; il soutient que toute augmentation du corps auxiliaire est contraire au traité, et pour empêcher les Russes d'entrer en Pologne, la France aurait dû autoriser Schwarzenberg a signer un armistice. Mais l'Empereur ne relève pas cette opinion.
UNE PÉIUODE DE DÉMARCHES 20a
Quoi qu'il eut été très gai, pendant cette audience, Bubna avait remarqué que Napoléon semblait avoir été très distrait; vers la fin surtout, il lui avait paru ne plus être à la conversation, il s'était promené en silence, absorbé dans ses méditations, il s'était arrêté longtemps à la fenêtre, arpentant la pièce dans tous les sens, et n'avait plus parlé que par monosyllabes, questionnant même sur le temps qu'il faisait.
En sortant, Bubna avait l'impression très nette que si l'Empereur voulait faire la paix avec la Russie, il ne voulait pas la faire avec l'Angleterre, qu'en tout cas il ne voulait nullement que l'Autriche lui forçât la main. " Menacez de vos forces les Russes, mais je neveux pas que vous m'en menaciez. » Telle était, d'après Bubna, la pensée impériale (1).
Quelques jours après cette audience, le 14 février, l'Empereur ouvrait solennellement le Corps législatif. Il s'y rendait en grand cortège et du haut du trône, entouré des princes grands dignitaires, des ministres, des grands officiers de l'empire et de la couronne, des grands-aigles de la Légion d'honneur, ayant en face de lui 1 Impératrice, entourée, elle aussi, des olficiers de sa maison, il prononçait le discours d'ouverture, où longuement il énumérait les derniers événements. Il dénonçait les perfidies de l'Angleterre, qui « propageait partout des idées de révolte contre les souverains " , il rappelait la campagne de Russie, et les désastres de la retraite : « l'énergie de mes peuples, disait-il, dans ces grandes circonstances, leur attachement à l'intégrité de l'empire, l'amour qu'ils m'ont montré ont dissipé » toutes les craintes que l'on pouvait avoir. Les départements nouvellement annexés ont été aussi fidèles dans leurs sentiments, que les provinces de l'ancienne France. Puis lentement, et martelant ses mots, il déclarait au milieu d'un profond silence :
(1) Bubna à Metternich, 16 février, arrivée le 17 mars. (H. H. S. A. 306. Frankreich, Berichte von Bubna, 1813; I-III.)
qu'il était heureux d'avoir signé un Concordat, que la « dynastie française régnait et régnerait en Espagne » , qu'il était satisfait de la conduite de ses alliés, qu'il n'en abandonnerait aucun, et qu'il maintiendrait l'intégrité de leurs États. « Les Russes rentreront dans leur affreux climat. Je désire la paix, elle est nécessaire au monde. Quatre fois depuis la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire, car une mauvaise paix nous ferait tout perdre jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis, même la prospérité de nos neveux (1). i>
Ainsi l'Empereur confirmait toutes ses déclarations précédentes à Bubna, à l'Empereur d'Autriche, et le rapport de Bassano au Sénat. Il n'abandonnait aucun de ses projets; ni la défection du corps prussien, ni les mauvaises nouvelles venant de Prusse, ni la retraite du corps autrichien, ni les raisons de Metternich ne l'avaient ébranlé. Il se maintiendrait en Espagne, et assurerait l'intégrité de la Pologne, et quajit à la paix, il ne la signerait qu'honorable, il entendait par là une paix qui ne touchât pas au grand empire.
«Le discours de Sa Majesté a produit un grand effet >», assurent le lendemain les journaux, d'autant plus que la rentrée du « Corps législatif était attendue impatiemment. » Ce discours coupait court à tous les bruits, à toutes les conversations tendancieuses; c'était le coup de gouvernail, qui devait remettre l'esprit public dans le droit chemin (2) .
A Vienne, l'attente n'avait pas été moins vive qu'à Paris : n Sa lecture a inspiré le plus grand intérêt, prétend Otto... Le peu de mots que ce discours renferme sur la paix dit ce qu'il fallait dire, pour faire connaître les dispositions de Sa Majesté sans les rendre inef-
. (1) Moniteur, 15 février. — Correspondance, XXIV, 19581. (2) Rapports de police. (A. N., A. F. IV, 1526.)'
ficaces par un trop g^rand désir de les voir réalisées. Ils expriment les vœux d'un monarque qui aime la paix, mais qui n'a aucune raison de craindre la guerre (I). » Telles étaient les opinions que Metternich avait exprimées devant Otto, et que ce dernier rapportait avec complaisance.
Mais en lui-même, le ministre trouve que l'Empereur a trop peu parlé de la paix, et déplore que le peu de mots qu'il en ait dit, ait été aussi catégorique sur ses conditions, ce qui ne peut que gêner les démarches qu'il entreprend, surtout celles qu'il fait à Londres. Ce discours d'ailleurs a, trouve-t-il, une tendance plus belliqueuse que pacifique; c'est aussi l'avis personnel de Floret qui est chargé de présenter en ce sens les impressions du gouvernement autricliien (2) .
Cependant, en Allemagne, les événements marchaient avec une rapidité effrayante. En cette fin de février le prince Eugène abandonnait avec les restes de la Grande Armée la ligne de la Vistule, le 12 il avait quitté Posen, et s'était dirigé sur Berlin qu'il allait évacuer bientôt, les cosaques tournant les lignes françaises avaient même tenté un hourra sur cette ville. Le Roi de Prusse réfugié à Breslau prenait des mesures qui précipitaient la rupture avec la France, les édits de février étaient signés et publiés, l'insurrection soulevait les provinces de la Prusse (3). Il n'y avait donc plus d'illusions à avoir. Napoléon n'en a pas, il n'en garde pas. La réorganisation des divers corps de la Grande Armée marche à pas de géant, Eugène peut mettre en ligne à la fin de février 44 110 hommes, et 81 canons. A cette date, le corps de Lauriston sur l'Elbe a trois divisions prêtes à aller au feu, soit 22 900 hommes et 34 pièces d'artillerie; les premières et deuxièmes divi-
(1) Otto à Bassano, 27 février. (A. E. Autriche, 394.)
(2) Floret à Metternich, 9 mars, n° 8. (H. H. S. A. 307, Frankreich, Berichte von Floret, 1813; III.) — Metternich à Floret, 28 février, n» 4 (H. H. S. A. 308. Frankreich, Weisungen fur Floret, 1813, II-III.)
(3) D'UssEL, 233.
206 L'INTEHVEiNTIOiN DE I/AUTIUCHE
sions des I" et IV corps, dites divisions d'Erfiirt, sont reconstituées (17 033 hommes et 24 canons); et sur la basse Elbe, les troupes des généraux Morand et Carra Saint-Gyr comptent 6 000 hommes et 14 bouches à feu. En arrière la ¥ division de Laurislou est au complet (1). Il en est de même des IIP, IV% VF, et Xir corps. Le départ de l'Emjjereur est donc prochain.
Mais, avant de quitter Paris, }^apoléon pense de nouveau au couronnement de l'Impératrice, qui est un corollaire de la réjjence. L'Impératrice écrit sous son inspiration à son père : " Soyez persuadé, cher papa, que je suis très flattée de cette marque de confiance de l'Empereur, que Dieu veuille que je ne sois pas dans le cas d'assumer les devoirs d'une régente, ce serait pour moi un très triste malheur... Dieu veuille que ces vœux que vous avez la bonté de faire pour moi soient entendus, et que cet été r empereur ne soit pas séparé de nous. Cette pensée est terrible pour moi, après toutes les peurs que j'ai eues Tannée passée (2) . »
En attendant le l l mars, un sénatus-consulte fixe le douaire de l'Impératrice, en cas de mort de l'Empereur. Ce douaire s'élève à quatre millions, avec la jouissance des palais de l'Elysée, des Grand et Petit Trianons. Ce sénatus-consulte est aussitôt envoyé en Autriche (3) .
Plus que jamais, à la veille de la rupture, l'Empereur est en coquetterie avec son beau-père, plus que jamais il veut empêcher l'Autriche de se déclarer trop tôt, et de même que Metternich essaie de l'endormir, il veut de son côté lui donner le change sur ses véritables sentiments.
(1) D'UssEL, .362.
(2) Marie-Louise à l'empereur François, Paris, 4 mars. (H. H. S. A. Hof-Rorrespondenz, Briefe der Kaiserin Marie-Louise.)
(3) Bassano à Otto, li mars. (A. E. Autriche, 394.)
Une lettre de l'empereur François à son cendre, en réponse à celle qu'il lui a envoyée à propos du Concordat, «st l'occasion pour Metternich de faire parvenir à Bubna •et à Floret de nouvelles instructions.
Napoléon ne s'est pas laissé entraîner contre les Polonais au mouvement de colère sur lequel il comptait. Il revient donc à la chargée. L'envoi de la correspondance entre Schwarzenberg^ et le Yice-Roi doit servir à déuion- Irer, que le quartier général français a été induit en erreur par les Polonais sur les forces des Russes, elle doit donc les discréditer. D'ailleurs les Polonais sont des témoins gênants, ils dévoilent toutes les manœuvres autrichiennes ; par eux Napoléon est mis au courant de tous les mouvements, il devient dès lors difficile de les dénaturer; il faut donc brouiller l'Empereur avec les Polonais. Dans ce but Metternich les compare aux émigrés, qui n'ayant plus de patrie « n'avaient rien à perdre, et par conséquent rien à défendre... Les moyens des puissances ne leur semblent exister que pour le soutien de leur cause, ils ne ménagent point ces moyens, parce qu'en ne contribuant pas à leur soutien, ils ne leur coûtent rien. Les lettres du prince Poniatowski ressemblent à celles des princes et des généraux français émigrés " . Donc Bubna ne saurait trop s'élever contre toutes les allégations des Polonais. » Ce que les Polonais ont tâché d'accréditer sur la faiblesse matérielle des armées russes et sur le tâtonnement de leurs généraux est entièrement faux. » Il est évident que l'armée russe a considérablement souffert, mais elle a moins souffert que l'armée française, parce qu'une « troupe <{ui poursuit ne souffre pas dans les mêmes proportions, que celle qui est en retraite » . Et puis, il faut le reconnaître, si les Russes ont montré dès le début de leurs opé-
rations de l'hésitation, il n'en est plus de même maintenant, « leurs mouvements depuis la Bérézina n'ont pas été en tâtonnant, ils ont, au contraire, porté l'empreinte d'un plan fixe; " leur marche à travers le duché de Varsovie en est une preuve. Trouvant dans le Duché une armée organisée, ils ont réuni quatre-vingt mille hommes pour la forcer à battre en retraite, tandis que les corps de Wittgenstein et de Tschitschakov poussaient rapidement en avant, et s'arrêtaient sur la Vistule pour attendre que le reste de l'armée fût arrivé à leur hauteur. Ce mouvement exécuté, il est vraisemblable que toutes les troupes russes reprendront à la fois et sur une même ligne leur marche en avant.
En prévision de l'avenir, l'Autriche arme, conformément aux affirmations de son Empereur contenues dans sa lettre du 23 janvier (1). u A la fin de mars :
Hommes. Chevaux.
Le corps auxiliaire formera 39 712 6 806
Le corps d'observation de Galicie auquel
on a joint le corps de Transylvanie
sera de 33 231 6 458
Un troisième corps qui se forme en ce
moment en Bohême sur les frontières
de la Silésie prussienne, dans la Silésie
avitrichienne et dans les cercles reculés
de la Moravie, sera de 27 740 5 359
Total 100 683 18 623 n
Ce dernier corps est rendu nécessaire par le mouvement que semblent faire les armées russes sur la Silésie. Telles sont les dispositions militaires avouées par Metternich. Otto envoie des états détaillés des effectifs autrichiens (2) . Outre ces questions militaires, Metternich charge Bubna d attirer l'attention de l'Empereur sur la situation inté-
(1) Voir chap. m, page 95.
(2) Otto à Bassano, 5 mars. (A. E. Autriche, 394.)
rieure de l'Allemagne, sur l'esprit crinsurrection qui perce non seulement en Prusse, mais même en Bohême. <i Toutes ces considérations réunies nous l'ont désirer ardemment la paix (1). "
Dans une seconde instruction confidentielle, Metternich déclare que si le corps auxiliaire n'a pas pris la direction de Kalish, c'était pour ne pas « le sacrifier en pure perte >■ ; il ne craint pas d'écrire : « La position des choses est tellement compromise pour la France, que nous n'avions que le choix, ou de sacrifier en vain une élite de notre armée, ou de déplaire momentanément à l'Empereur des Français. La détermination de Sa Majesté Impériale ne pouvait élre douteuse dans une occurrence pareille (2) . »
Bubna devait demander une audience à l'Empereur pour lui faire connaître le contenu de ces instructions, et même lui communiquer l'instruction n" 1 . Aussi Metternich se tient-il avec son envoyé officiel dans une sage réserve; avec Floret, il se laisse aller à plus d'abandon.
«i Que le cabinet français s isole pour un moment de ses intérêts directs, qu il se place à une hauteur qui lui j)ermette de planer sur toutes les puissances, la France elle-même comprise « , alors il verra que pour évaluer la force d'une puissance, à côté des forces matérielles qui sont <' énumérées dans les circulaires et publications " , il faut lenir compte des forces morales. Or ces forces morales peuvent arriver à contre-balancer les forces matérielles. Jamais, jusqu'à présent dans le monde, on n'avait vu un « degré de puissance » aussi complet que celui de la France. Or, c'est précisément au moment où la P'rance est entourée de toute cette auréole de gloire, que brusquement les succès viennent à lui manquer. Aussi l'effet produit par la dernière campagne est-il immense; il est évident, » que cet effet serait stérile dans ses résultats,
(1) McUcinich à Bubna, 18 février, n° 1. (H. II. S. A. 309, Frankrcieli, Weisungen an Bubna, 181.3; I-III. — Publié par Onckkn. I, 430.)
(2) Ibid., n" 2.
210 L'INTERVENTION DE I/ALTRICHE
s'il n'était soutenu par une puissance forte elle-même, à laquelle a été révélé le secret de son indépendance naturelle, et qui s'est emparée de l'opinion publique en s'annonçant à l'Europe entière comme la protectrice des opprimés " . A la suite de cet événement, l'opinion publique s'est émue partout; elle voit que la Russie n'est pas à conquérir, et d'ailleurs la France a avoué » que ses efforts renouvelés ne sont plus guère destinés à entamer les provinces russes » . La guerre n'a donc ])lus de but, elle ne peut qu'amener des destructions; et l'esprit li d'effervescence... gagne chaque jour en intensité " au ])oiut que la « position des souverains alliés devient difficile " . Dans ces conditions, » M. le duc de Bassano rendra le plus grand service à son maître, s il se j)énelrc bien de notre façon de voir et de juger la position g'éuéralc des choses; il faut qu'il se transporte hors Paris. " Alors seulement il ne se fera plus d'illusion, il verra clairement « que le but premier de cette guerre (celle de 181 2), celui de réduire cette dernière puissance (la Russie) en de justes bornes, celui de rétablir un ancien royaume iulermédiaire (la Pologne entre elle et le reste de l'EurojJe, est mau(jué. Une politique sage et prévoyante doit donc s'arrêter à trouver de nouveaux moyens pour empêcher que la Russie n'outrepasse les bornes de sa puissance précédente, pour éviter que la France n'épuise en des tentatives stériles pour elle et désastreuses pour ses alliés actuels des forces supérieures, pour éviter surtout que l'Europe inteimédinirc ne présente en peu de temps le tableau de la péninsule espagnole. Or, le seul moyen de parvenir à ce but se trouve dans une jinix: générale, ou bien dans le cas que l'influence de l'Angleterre doit empêcher un arrangement pareil, en une paix continentale qui, garantissant le repos de cette partie du monde, mit la France à même de réduire par tout son poids la puissance anglaise (1). »
(1) Melternich à Floiet, 18 février, n» 1. (M. H. S. A. 308, Frankrcicli, Weisuiij'jen an Floiet, 1813; II-IIl). — Publié par Oxckkn, I, 434
UiNE PERIODE DE DEMARCHES 211
Cette première instruction pouvait être communiquée à Bassano. Dans une seconde instruction, Metternich insistait long^uement auprès de Floret sur la situation intérieure, et sur le mouvement des masses. « Il serait difficile de se former une juste idée du mouvement g^énéral qui se développe de plus en plus,... à mesure que les armées russes approchent, l'esprit public se prononce davantage. Notre police n'est plus occupée qu'à chercher des conventicules. Celle des Etats voisins ne suffirait pas à cette besogne, et il n'y a pas un point de la Basse-Allemagne, où l'insurrection ne soit prête à éclater. Si le feu prend dans ces contrées, il se développera sur le champ dans le Tyrol , il gagnera sans doute les provinces illyriennes. L'Empereur fait tout ce qu'il faut pour étouffer les mèches, mais nous sommes loin de tenir toutes les filières. » Aussi rien n'est-il plus trompeur que les circulaires françaises : a On est tenté de se demander à qui l'on veut mentir? » Les données françaises sont absolument fausses; les troupes russes peuvent être estimées à 130 000 hommes, les Polonais qui prétendent avoir 30 000 hommes n'en ont pas 5 000, la Prusse va jeter dans la balance 150 000 hommes : " Danzic n'est ni assez approvisionné, ni assez fort en garnison, Thorn ne peut pas tenir, rien ne peut empêcher en un mot les Russes d'avancer sur l'Oder. i> Et puis, outre ces données matérielles, il y a le moral de Napoléon dont il faut tenir compte : » 11 n'est pas habitué au malheur, il ne sait pas quelles sont les suites d'une catastrophe aussi complète que celle qu'il a éprouvée, et ce n'est pas en se faisant illusion qu'on se sauve. » Aussi plus que jamais l'Autriche reste-t-elle fidèle au programme qu'elle s'est tracé. Il rien ne pourra l'en faire dévier » , et elle espère que Napoléon lui-même se rangera à sa manière de voir ( 1).
Ces arguments en faveur du système de Metternich sont
(1) Metternich à Floret, 18 février, n» 2. (H. II. S. A. 308, Frankreich, Weisungen an Floret, 1813; II-III. — Publié par Oxckes, I, 436.)
ipression sur rEmpereiir' Bubna est reçu par Napoléon, le 1" mars après le lever, il lui remet aussitôt la lettre de l'empereur François. Cette lettre ne renferme que des phrases banales sur le Concordat, sur Otto, sur Narbonne , et sur l'envoi de Schwarzenberg qui, en sa « double qualité d'ambassadeur et de général en chef du corps auxiliaire, peut servir près de Votre Majesté la marche des négociations, s'il devait s'en établir, et prendre ses ordres sur une campagne prochaine {1} ».
Mais ce jour-là encore, comme la dernière fois où Bubna l'avait vu. Napoléon est distrait; la Prusse l'absorbe en entier : « Les Prussiens négocient en ce moment avec la Russie, dit-il, ils me tournent casaque. Ce n'est point une nation, ils n'ont aucune fierté nationale : ce sont les Gascons de l'Allemagne, les Prussiens sont des eveniiiels.. . ils arment et désarment sur-le-champ d'après les circonstances, nous les avons toujours méprisés. » Pendant cette conversation, Bubna tient à la main, soigneusement plié, le papier qui renferme ses instructions, s'efforçant par là d'attirer la curiosité de Napoléon. « La raison qui détermine le gouvernement prussien à changer de disposition m'est indifférente, le résultat est toujours le même. Qu'est-ce qu'un gouvernement qui se laisse forcer par l'impulsion du peuple? C'est ainsi que le Boi contre son gros bon sens m'a fait la guerre en 1 806 . . . Chez vous, c'est autre chose, vous avez de la fierté nationale... Jamais il ne faut qu'un gouvernement puisse être forcé à quelque chose malgré lui. » Tout en parlant l'Empereur cherche à lire le papier que Bubna tient à la main; sa curiosité ayant été ainsi mise en éveil, l'envoyé autrichien peut lui lire sans affectation son instruction. Il lui lit simplement le détail des forces autrichiennes. Le rassemblement en Bohême justifié par l'esprit d'effervescence du peuple lui permet de montrer ensuite son instruction en entier. Sur
(1) L'Empereur d'Autriclie à l'empereur Napoléon, 17 février. (A. E. Autriche, supplément 29. — Publié par Okckkx, I. 407.)
la question polonaise, l'Empereur se dérobe de nouveau, comme il l'avait fait quinze jours auparavant. » Les hommes sont toujours les mêmes " , se contente-t-il de remarquer, et il garde de nouveau le silence. Décidément Metternich ne peut l'irriter contre les Polonais, ni obtenir au moins une promesse du partage de la Pologne.
Bubna n'insiste pas, mais parle de l'esprit d'effervescence. " Que voulez-vous? reprend Napoléon, il n'y a pas moyen de l'arrêter. Du reste l'Allemand n'est pas assez assassin pour les révolutions, vous n'en aurez pas chez vous, vous avez trois nations qui ne seront jamais d'accord. On ne veut pas de révolutions chez vous. " Bubna émet des doutes sur la vérité de cette affirmation, mais concède que l'Allemand est moins enclin aux révolutions que le Français. Ainsi l'entretien dévie petit à petit sur la Révolution française, et l'Empereur en parle longuement; il est sûr de la France. <i Le peuple a appris à connaître les maux de la révolution, il les craint plus que tout autre chose, il est bien traité, (n'est) plus opprimé ; les impositions étaient assez modiques, maintenant, remarque l'Empereur en riant, il est en vérité plus chargé, mais on n'est pas mieux ailleurs, c'est ce que le Français sait très bien. » La vieille France l'aime beaucoup, elle lui est attachée, elle l'écoute, fait tout ce qu'il veut; il ne faut pas juger de ses dispositions par ce qu'on entend dire à Paris, où l'on est bavard, où Ton aime les bons mots, et où l'on ne pense qu'à s'amuser.
Pourtant, malgré ces assurances, Bubna n'est pas convaincu de ce que Napoléon avance ainsi, et il avoue à Metternich qu'il croit l'Empereur trompé par le langage de ses ministres et dans l'erreur sur ces divers points.
Après cette digression, revenant à la question du corps autrichien, Napoléon déclare qu'avec cette armée mobile, <i on eût pu décider tout ce que l'on eût voulu. Quant à mon point de vue sur la paix, ajoute-t-il, vous le connaissez, mais je n'entends plus parler de paix, je ne sais
214 Ll^^TERVEINTION DE L'AUTRICHE
ce que l'on fait, je me prépare à la guerre, il faut être prêt à tout !) .
Et alors l'Empereur se livre à des considérations diverses sur la marche des Russes; il avoue avoir le choix entre deux plans de campagne. L'un lui fait repasser le iSiémen, l'autre le maintient appuyé au llhin plus près de ses ressources; le mot prononcé de Niémen permet à Bubna d'essayer d'aborder de nouveau la question polonaise, mais cette fois encore l'Empereur se dérobe.
Napoléon avait paru à Bubna pendant toute cette audience beaucoup plus grave que de coutume, l'Autrichien avait noté qu'il ne s'était déridé un peu qu'en parlant de la révolution; comme d'habitude, il avait marché tout en causant; mais il était resté étranger à tout objet extérieur, tellement absorbé qu'il oubliait tout ce qui l'entourait; se dirigeant vers une fenêtre il avait même siffloté quelques instants, en regardant sans la voir la perspective immense qui s'étendait devant lui depuis les Tuileries jusqu'au haut des Champs-Elysées. Ses silences n'avaient été interrompus que par des réflexions d'ordre intime : « Qui sait ce qui arrivera; l'avenir est écrit là-haut, je suis fataliste comme tous les soldats, je crois à la prédestination. » Évidemment l'Empereur était soucieux et préoccupé; jamais encore Bubna ne l'avait vu ainsi (1) .
En comparant cette dernière audience aux précédentes, l'envoyé autrichien avait cru pouvoir conclure qu'une transformation importante s'était faite dans l'esprit de l'Empereur. Pendant les premiers temps de son séjour à Paris, Napoléon, pensait-il, n'avait eu en vue que les moyens de prendre sa revanche, mais la réflexion avait conduit à modifier peu à peu cette manière de voir. Le passage de la Vistule par les Russes, leur marche sur l'Oder, les soulèvements en Allemagne, la lassitude qui
(Ij Bubna à Mctternicli, 1" mars. (II. 11. S. A. 306, Frankrcich, Berichte voa Bubna, 1813; I-!lî.)
se peignait sur les visa{|es des maréchaux et des généraux obligés de repartir pour Tarmée et effrayés par la persj)ective de perdre leurs dotations, le peu de préparation d une armée de recrues, un sentiment de méKance contre l'Autriche depuis l'incident du corps auxiliaire, avaient ébranlé sa confiance. Aussi, Bubna croyait-il que Tl^mpereur avait pris son parti. L'envoyé espérait même pouvoir affirmer que tout ce qui se passerait entre le Rhin et le Niémen était indifférent à Napoléon; car si une négociation s'engageait, elle lui donnait le temps de réorganiser son armée, si, au contraire, les Russes arrivaient jusqu'au Rhin, ils s'éloignaient de leurs bases d'opérations, et l'Empereur était alors sur de la victoire : en somme, concluait Rubna, " si ses troupes étalent même poussées au Rhin, il ne proposerait pas la paix, et n'en accepterait pas une autre que celle basée sur le statu quo aitie ùelluin, et sur un dégagement de la Russie du système continental. A une paix stable, qui... doit être basée sur le rétablissement des limites naturelles de la France, paix que tous les Français même les plus attachés à l'Empereur désiraient, il ne se prêterait jamais par la force de la persuasion. Elle ne pourrait être amenée que par la force des choses (1) . »
Ces jugements étaient loin d'être encourageants. Ils étaient d'ailleurs corroborés par ceux de Floret. De ses conversations avec Bassano, le conseiller d'ambassade tirait les mêmes conclusions. Comme Bubna, il crovait que l'Empereur ne voudrait pas céder « tant qu'il lui resterait une possibilité de ramener des chances plus favorables» . Il pensait que son secret désir était d'arriver à un arrangement avec la Russie. II notait aussi que tout le monde désirait la paix, u La France se réjouit des revers qu'elle a éprouvés, lui avait-on dit, parce qu'elle espère y voir une fin de la j^uerre; la nation est lasse. » Il remar-
(i) Bubna il Mettcinicli, 8 mais. (H. IJ . S. A. 30G, Fraiikicicli, Berichte von Bubna, 1813; T-TH.)
quait toutefois que Bassano n'était nullement elfrayé par l'esprit d'effervescence qui régnait en Allemagne, parce qu'il partait du principe, qu'une insurrection ne saurait y être générale (1) .
Si ces nouvelles étaient peu encourageantes, celles que Metternich recevait sur l'état de la nouvelle armée étaient plus favorables à ses projets. Les troupes que les Autrichiens voyaient défiler à la parade ne leur inspiraient pas une confiance absolue. La garde était belle, il est vrai, mais c'étaient de " tout jeunes gens » ; les vieux caissons trop lourds avaient été remplacés par des caissons plus légers, mais ils étaient mal attelés : » Je crois que la plus grande partie des chevaux pourraient bien être hors de service, avant qu'ils arrivent au Rhin. " Les bataillons de dépôts ne consistaient qu'en des jeunes gens très faibles, et nullement instruits (2).
Sur ces entrefaites, l'annonce de la conclusion de l'armistice entre Schwarzenberg et les Russes était arrivée à Vienne. A cette première nouvelle était bientôt venue s'en ajouter une autre; le 13 février, on apprenait que Reynier avait été battu à Kalish, que son corps avait été dispersé, et " tachait de se serrer au corps auxiliaire " . La nouvelle ainsi présentée n'était pas exacte, car si Reynier avait été battu, si le général Nostitz avait été pris avec 2 bataillons et 2 bouches à feu, si le général Gablenlz avec 1 500 hommes et 6 canons avait été séparé du reste du VU' corps, et essayait de rejoindre soit les Polonais, soit les Autrichiens (3), Reynier était arrivé le 18 à Glogau avec 1 800 Saxons, A canons du corps saxon, 3 500 hommes et 18 canons de la division Durutte. Vraie ou fausse cependant, la nouvelle pouvait être utilisée et
(1) Floiet à Metternich, 9 mars n° A et B (IL IL S. A. 307, Frankreich, Berichte von Floret, 1813; ÎIL)
(2) Bubna à Metternich, 16 février (déjà cite).
(3) Rapport de Reynier. (A. G. Correspondance, 1813; III.) — Jouiiial de Reynier (A. G.). — Correspondance d'Euj;ène (A. N, A. F. IV, 1651). — Panât à Bassano. Glogau, 16 février. (A. E. Pologne, 333.)
UNE PKRIODE DE DEMAHCHES 217
servir à justifier tout à la fois les mouvements autrichiens et l'armistice.
Le 28 février, Metternich écrivait donc à Bubna : il lui communiquait les rapports de Schwarzenbergf justifiant sa marche sur Cracovie par l'impossibilité de gagnera temps Kalish (1), puis il disait : a Des événements désastreux viennent d'avoir lieu sur plusieurs points, et nos inquiétudes sur les suites nécessaires de l'état d'erreur et d'illusion dans lequel a été tenu le grand quartier général, se sont réalisées. » Tous les généraux qui opèrent en Pologne, sauf les Polonais, n'avaient plus gardé depuis longtemps déjà d'espoir : les forces russes y sont imposantes, et malgré ses dires, jamais le prince Poniatowski n'a eu à sa disposition toutes les troupes qu'il prétendait avoir. L'ordre donné au corps auxiliaire de se replier sur Kalish était donc inexécutable, les seules chances de le sauver étaient le mouvement prescrit par l'Empereur d'Autriche, la ligne de retraite sur la Galicie, et un armistice. « Une suspension d'armes, écrivait Metternich, a été convenue sans terme fixe à quinze jours de dénonciation. Une ligne à partir du point de Josefow sur la Vistule et qui passe par Malagocze (Magalov) , et va rejoindre 1 ancienne frontière de Galicie par Zarnovicz, est celle que par cette arrangement momentané notre armée occupera. Elle couvre de cette manière Cracovie, et la portion la plus grande qu il lui a été possible de conserver du duché de Varsovie. " Mais il faut que l'empereur ^Napoléon se persuade qu'il ne s'agit dans cette convention que « d'une transaction de général à général » . Aussi lui demande-t-on de ne pas l'ébruiter, afin de ne pas influencer l'esprit de l'armée. Il est regrettable que le prince Eugène ait été aussi mal renseigné, sinon il n'eut pas laissé isolés à Varsovie le corps autrichien, le corps polonais, et le Vil*" corps, il les
(l) Ilapport de Schwarzenberg ilu 23 février. (11. II. S. A. 490. Kiiegs- Acten, 1813.)
218 L'INTEIIVEMION DE L'ALTUICHI:
eût rappelés plus tôt auprès de lui, et av^ec ces nouvelles troupes venant renforcer celles qu'il avait déjà, il eût pu assurer une résistance sur l'Oder (1 i .
Ainsi Metternich profite de la malheureuse affaire de Kalish pour avouer ce qu'il avait précédemment insinué.
Bubna ne fut pas autorisé à porter lui-même cette nouvelle à 1 Empereur. La communication eut lieu par l'intermédiaire de Bassano, qui la fit le 9 à Trianon. Le soir même les Autrichiens attendaient chez le ministre la réponse de rEmj)ereur. A deux heures du malin, après la partie de billard, lorsque tout le monde eût été parti, le minisire s'approcha d'eux et leur dit : " Sa Majesté approuve parfaitement ce qui s'est passé; l'armistice que le général Frimont n'aura pas manqué de communiquer au Vice-lloi, n'aurait pu être conclu à un terme de dénonciation plus court; ce n'est qu'un arrangement de général à général, révocable à volonté; 1 Empereur en g^ardera le secret (2j . »
Cette nouvelle n'irrite donc pas l'Empereur, il semble qu'il la prévoyait depuis le moment où l'Autriche avait avoué la retraite du corps autrichien. Aussi Pasquier voyait-il juste, quand il écrivait : « Je tiens pour certain que son apparente confiance à l'épocjuc dont je parle (fin février) n'était qu'un jeu forcé (3;. »
En apprenant la manière dont Napoléon avait accepté les faits, Metternich était tout joyeux, il triomphait sur toute la lig^ne ; les communiquant à 1 Empereur son maitre, il terminait son rapport par ces lignes : « Tout cela prouve que notre marche vis-à-vis de l'Empereur Napoléon était bien calculée... La retraite de noire corps auxiliaire, le nouveau déplacement de l'armée, l'armistice, tout cela a
(1) Mcllernich i. Bubna, 28 février. (II. H. S. A. 309, Fiankioicli, AVcisuiigen un Jiubna^ 1813; I-H. — Publié par Om:kkx, !, 437.)
(2) Hubna à Mcllernicb, 9 mars. (11. 11. S. A. 306, Frankicic-li, Bericbte von Bubna, 1813; I-III.)
(3) P.\soiit;ii, II, 57.
été bien accueilli, ainsi le proverbe est vrai : Agir n'est rien, mais agir à propos et oser l'avouer au bon moment est tout (l) . 1)
(i) r.apporule Metternicli, 17 mars (H. H. S. A. 284. VoilrUge, 1813;